Politique, Analyse

Macron ou le retour des « Lois scélérates » (Opinion)

- Depuis l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, le gouvernement d’Emmanuel Macron semble engagé dans une fuite en avant islamophobe qui remet en cause les fondamentaux de la démocratie française !

Mourad Belhaj   | 26.11.2020
Macron ou le retour des « Lois scélérates » (Opinion) PARIS, FRANCE ( Julien Mattia - Anadolu Agency )

Ankara

AA / Ankara

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi », article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Durant les années 1890, la France connut une vague d’attentats, souvent meurtriers, revendiqués par le mouvement anarchiste. En réaction à cette situation, le gouvernement de Jean Casimir-Perier répondit, en 1894, par une série de lois, votées dans l’urgence, pour sauvegarder « la cause de l’ordre et celle des libertés publiques ».

Ces lois, qui prétendaient « combler les lacunes » de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, visaient à pouvoir inculper tout membre ou sympathisant du mouvement anarchiste, sans faire de distinction, encourageaient à la délation, et permettaient à un juge d’ordonner « la saisie et l'arrestation préventive pour punir la provocation indirecte ou l'apologie ».

Dans le monde diplomatique du 20 janvier 2020, l'avocat Raphaël Kempf fait le parallèle entre la situation de l’époque et celle d’aujourd’hui affirmant : « La répression policière et judiciaire que subissent les mouvements contestataires en France illustre un processus plus que centenaire : des lois d’exception votées à la hâte deviennent la norme.

En 1893-1894 comme au XXIème siècle, des parlementaires émus par l’événement de l’attentat, et dont les défenses démocratiques se sont soudain évanouies, adoptent des lois d’exception qui se normalisent et qui, après avoir visé les seuls anarchistes, vont s’étendre aux militants politiques de gauche dans leur ensemble, avant de toucher potentiellement tout un chacun ».

Et de souligner : « En outre, ces lois, au nom de la lutte contre la matérialité physique de l’attentat, cherchent à atteindre la parole, l’idée, l’opinion, voire l’intention. »

En 1898, Léon Blum, alors jeune socialiste, publie un pamphlet qui mit ces lois à l’index, les dénonçant comme étant « des lois scélérates », c’est ainsi que Blum écrivit à propos de ces lois : « Elles permettent au premier « gouvernement fort » qui surviendra de tenir pour nulle la loi de 1881 (Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse), loi incomplète, mais libérale et sensée dans son ensemble, et l’une des rares lois républicaines de la République ».

Et d’ajouter pour décrire la nuisance de ces textes : « Elles abrogent les garanties conférées à la presse en ce qu’elles permettent la saisie et l’arrestation préventive. Elles violent une des règles de notre droit public en ce qu’elles défèrent des délits d’opinion à la justice correctionnelle. Elles violent les principes du droit pénal en ce qu’elles permettent de déclarer complices et associés d’un crime des individus qui n’y ont pas directement et matériellement participé.

Elles blessent l’humanité en ce qu’elles peuvent punir des travaux forcés une amitié ou une confidence, et de la relégation un article de journal ».

D’aucuns pourraient aujourd’hui reprendre à leur compte la conclusion de Blum concernant l’adoption de lois liberticides, lorsque celui-ci déclarait : « Tout le monde avoue que de telles lois n’auraient jamais dû être nos lois, les lois d’une nation civilisée, d’une nation probe. Elles suent la tyrannie, la barbarie et le mensonge. »

Un plaidoyer toujours d’actualité, dans une France qui au XXIème siècle légifère sous le coup de l’émotion, pour mettre au ban tout un pan de la société. C’est ainsi que le sociologue franco-palestinien Sari Hanafi déclare : « Alors que la France bat des records d’impopularité dans le monde arabo-musulman, le populisme et le manque de nuances d’Emmanuel Macron et de la majorité de la classe politique française laissent planer le doute dans l’esprit des musulmans français qu’ils pourraient être traités comme une cinquième colonne. »

Mais peut-on dans la France d’aujourd’hui développer une quelconque analyse critique du discours d’extrême droite prôné par une classe politique se réclamant de « la république » ?

- Du judéo-bolchévisme à l’islamo-gauchisme

Dans une tribune parue le 27 octobre 2020 dans l’Obs, le chercheur en science politique Samuel Hayat dénonce la tendance à museler toutes les voix contraires au pouvoir en place, pour laisser la voie libre aux plumes réactionnaires pour « ressortir leurs vieux arguments islamophobes, qui constituent leur fonds de commerce et leur assurent de faire à chaque attentat un bon coup ».

Hayat écrit ainsi que ces tenants de la ligne de droite extrême « ont construit un outil rhétorique efficace, empruntant à la fois à la longue histoire des polémistes d’extrême-droite et à l’islamophobie ambiante : l’accusation d’islamo-gauchisme ».

Et de citer l’actuel ministre de l’Education nationale français, Jean-Michel Blanquer, qui dénonce pèle mêle par ce terme « une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles » qui « converge avec les intérêts des islamistes », Edwy Plenel qui « déploie méthodiquement une stratégie de conquête des esprits »,

La France Insoumise qui cherche « chez les musulmans un substitut à leurs électeurs perdus » et Jean-Luc Mélenchon, coupable de « trahison » parce qu’il a participé à une marche contre l’islamophobie.

Samuel Hayat enchaîne en écrivant qu’il « serait facile, confronté à cette bouillie, de répondre par le mépris, non seulement pour le manque d’exigence intellectuelle du ministre, mais aussi pour le terme même d’islamo-gauchisme.

Mais ce serait se tromper : c’est justement parce que ce terme ne cesse de perdre en précision qu’il gagne en efficacité ».

C’est d’ailleurs en s’appuyant sur les déclarations du ministre Blanquer que deux députés français, Julien Aubert et Damien Abad ont demandé, le 25 novembre 2020, la création d’une « mission d’information sur les dérives intellectuelles idéologiques dans les milieux universitaires ».

Pour Samuel Hayat, « parler d’islamo-gauchisme à l’université permet de faire d’une pierre trois coups. D’abord, c’est jouer sur l’islamophobie ambiante pour amener les personnes les plus sensibles à ce discours à s’opposer à la gauche, et en particulier aux universitaires critiques. Deuxièmement, cela permet de donner des armes aux personnes de droite qui veulent avant tout attaquer la gauche universitaire. Enfin, cela apporte de l’eau au moulin des personnes qui, de manière plus générale, sont contre l’université et participent à sa destruction, comme le ministre Blanquer, en présentant les chercheurs en sciences sociales comme des traîtres à la science, utilisant leur position pour défendre à la fois le gauchisme et l’islamisme ».

Le terme islamo-gauchisme « active ainsi la perméabilité entre islamophobie, opposition à la gauche et anti-intellectualisme, trois éléments que partagent la plupart des plumes réactionnaires », relève le chercheur en sciences politiques, qui fait par là même le parallèle avec un autre terme, d’un autre temps, le judéo-bolchévisme du début du XXème siècle.

Hayat rappelle ainsi que « le judéo-bolchévisme est initialement, au début du XXème siècle, une accusation faite aux partis communistes d’être contrôlés secrètement par des Juifs, dont le plan secret serait la déstabilisation de l’Occident et la domination mondiale ».

Et d’expliquer que « ce mythe du judéo-bolchévisme amène les antisémites à devenir anticommunistes, et parallèlement rend les résistances antibolchéviques perméables aux idées antisémites » ; ce qui ne manquera pas de conduire aux pogroms « faisant des dizaines de milliers de morts parmi les Juifs russes », avant que le « mythe du judéo-bolchévisme ne quitte la Russie pour venir nourrir, dans les années 1920 et 1930, les mouvements d’extrême-droite européens, nazisme en tête. Ces mouvements unissent alors antisémites et anticommunistes dans une même alliance haineuse, aux conséquences catastrophiques ».

Ce parallèle, explique Samuel Hayat, « montre que l’accusation d’islamo-gauchisme n’a rien d’anodine. Elle est dangereuse (…) car c’est un épouvantail créé pour permettre l’union de ceux et celles qui veulent stigmatiser les musulmans et s’opposer à la gauche sous la houlette de politiciens et de publicistes réactionnaires».

Et de conclure : « L’accusation d’islamo-gauchisme est d’autant plus délirante qu’à la différence du communisme du siècle dernier, les partis politiques français sont largement fermés aux minorités racisées, musulmanes ou non. Elle agit alors comme un révélateur de la gravité du racisme systémique en France ».

- Le « séparatisme » – un thème porté par la droite la plus nationaliste repris à son compte par un Macron candidat à sa propre succession

Arrivé au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron, jeune quadra dont la candidature et les thèmes de campagne ont fait un temps croire à un renouveau de la politique en France, est très vite confronté à une série de grognes sociales qui voient leur apogée en novembre 2018 avec le mouvement des « gilets jaunes ».

Ce mouvement social qui met à nu les inégalités, appelle à un changement de politique fiscale, à l’amélioration du niveau de vie des classes populaires et moyennes, à un référendum d'initiative citoyenne et au rétablissement de l'impôt sur la fortune, en arrive même à réclamer la démission d'Emmanuel Macron, dont le gouvernement s’entête à répondre aux revendications des gilets jaunes par une répression policière des plus rudes.

Le président français enregistre alors ses premiers revers politiques, et, malgré une presse encore alignée derrière ses choix, et présentant le mouvement des gilets jaunes comme un « rassemblement de casseurs hostiles aux valeurs de la démocratie et de la république », enregistre des records d’impopularité.

Se croyant « sauvé » par la crise de la Covid-19, qui met les revendications sociales en arrière-plan, Macron est très vite rattrapé par les manquements enregistrés par son gouvernement quant à la gestion de cette crise. Un rapport d’experts dirigé par le professeur de médecine Didier Pittet et commandé par le président français se montre ainsi très critique envers la gestion de la crise de la Covid-19 par le gouvernement, accusé notamment « d'avoir péché en matière de communication au risque d'entamer la confiance des citoyens au moment où une "deuxième vague" épidémique submerge le pays ».

Les auteurs du rapport écrivent ainsi que « la confiance a été ébranlée au début de la crise par les polémiques sur les masques et, dans une moindre mesure, sur les tests », ajoutant que les « discours officiels sont apparus contradictoires au point d'être perçus par une partie de la population comme mensongers ».

Tentant de trouver un nouveau moyen d’échapper à cette crise, Emmanuel Macron, candidat à sa propre réélection en 2022, choisit alors de lancer une « pré-campagne », en reprenant à son compte certaines rhétoriques de l’extrême droite française, ce qui le mène à se faire le héraut d’un « Islam des lumières», seul à même de répondre, selon Macron, à la « crise que connait l’Islam dans le monde ».

C’est dans la foulée de ce choix de « thème de campagne électorale », qu’intervient la republication des caricatures offensantes envers le prophète de l’Islam, qui, dans ce contexte clivant exacerbe les fanatismes et mènent aux attentats terroristes, notamment celui dont a été victime l’enseignant Samuel Paty.

S’appuyant sur l’émoi, justifié, causé par ces ignobles crimes contre des innocents, le président français décide alors que « la peur doit changer de camp !», ce qui semble avoir été perçu par son ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, comme un feu-vert à tous les dépassements.

C’est ainsi que ce dernier déclare sur twitter que « Des opérations de police ont été lancées contre "des dizaines d’individus" qui n'ont pas un "lien forcément avec l’enquête mais à qui nous avons envie de faire passer un message" ».

Olivier Tonneau, réagit dans médiapart à cette déclaration du ministre : « Il faut retenir sa respiration quelques secondes pour prendre la mesure de l’énormité de la déclaration du ministre de l’intérieur Gérald Darmanin. Il vient d’avouer, en toute candeur, sans aucune gêne, que le pouvoir faisait un usage totalement arbitraire des forces de l’ordre», alors que Youcef Brakni, activiste, membre du comité Vérité et Justice pour Adama Traoré déclare : « Darmanin avoue qu'il lance des perquisitions contre des innocents. Juste pour faire passer un message. Le seul tort de ces "individus" c'est d'être musulmans ».

Entre autres victimes collatérales de ces « messages» de Darmanin, quatre enfants musulmans de 10 ans, ont été placés en garde à vue pendant 11 heures à Albertville en France, et poursuivis pour « apologie du terrorisme », pour leurs propos lors d’un débat en classe autour de la liberté d’expression, les caricatures du Prophète Mohamed et l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty.

Ces quatre enfants de 10 ans, dont 3 d’origine turque et le dernier d’origine algérienne, ont été traités comme des « terroristes » et retenus pendant 11 heures au commissariat d’Albertville.

Marta Hurdado, porte-parole du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme des Nations Unies (HCDH) a ainsi apporté son soutien à ces enfants, déclarant que « le mécanisme des Droits de l’Homme de l’ONU a dénoncé la définition française de ‘soutien au terrorisme’, estimant qu’elle réduit inutilement le champ de la liberté d’expression, et qu’elle est trop fréquemment utilisée contre des enfants mineurs ».

Pour Laurent Mucchielli, sociologue au Centre national de la recherche scientifique en France, le président Macron et son gouvernement ont « réagi de manière excessive » pour des raisons politiques, et plus précisément en vue de l'élection présidentielle de 2022.

Et Mucchielli d’estimer que « Macron alimente le feu (…) car il ne veut pas apparaître à l'arrière-plan, comparé à la droite et à l'extrême droite. Son objectif principal est d'être réélu en 2022, [donc] il doit occuper le terrain de l'extrême droite. Et leurs thèmes, depuis la fin du XIXe siècle, sont l'immigration et la sécurité. »

-Haro sur les associations musulmanes en France

Darmanin, encore lui, déclarait il y a peu à une radio locale « Je vais proposer la dissolution du CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France - NDLR) et de BarakaCity (association humanitaire musulmane- NDLR), des associations ennemies de la République », une dissolution décidée et mise en œuvre par le gouvernement français et dont les deux ONG ont été notifiées.

Interrogé sur la légalité de ces dissolutions, le Spécialiste des libertés publiques, Nicolas Hervieu, déclarait sur France Inter : « Bien sûr, le président la République peut dissoudre n'importe quelle association s'il le souhaite, mais il va devoir ensuite affronter l'épreuve du droit et du contrôle juridictionnel ».

Et d’ajouter : « Le Conseil d'État sera probablement saisi dans les différentes décisions qui seront prises contre ces associations et le gouvernement va devoir se défendre d'avoir suffisamment d'éléments pour prendre ces mesures radicales ».

Le Conseil d’Etat a en effet été saisi par Barakacity, mais face à son refus de suspendre la dissolution, l’ONG a décidé de saisir la Cour Européenne des Droits de l’Homme(CEDH).
William Bourdon et Vincent Brengarth, avocats de l’association humanitaire musulmane, ont ainsi déclaré que «Le

Conseil d’Etat se borne à entériner une décision politique du pouvoir exécutif». Les deux conseils ont également fustigé « ce qui s’apparente à une nouvelle illustration de la dérive autoritaire » du pays et « de l’impuissance des juges administratifs à y faire face ».

Nicolas Hervieu déclarait également dans ce contexte : « on ne peut pas dissoudre une association simplement parce qu'on n'est pas d'accord avec ses options. Une simple animosité politique ne suffit pas. Il faut que les idées soient clairement des appels à la violence, à la haine, à la discrimination, directement et pas de façon indirecte ou par des connexions çà et là ».

Et d’ajouter : « L'enjeu, c'est de savoir si le droit va avoir pour vocation de sanctionner des opinions (…) On peut parfaitement lutter contre les tentatives d'actes et la diffusion d'opinions haineuses dans l'espace public. Mais si on va plus loin, si l'on en vient à sanctionner une atmosphère ou des gens qui sont qualifiés d'ennemis de la République juste parce que leurs idées ou leurs actions nous déplaisent, on va dépasser très largement les limites de l'État de droit ».

*Les opinions exprimées dans ce texte n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'agence Anadolu.

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