Politique, Analyse

Libye : Les enjeux calamiteux de l’invitation d’al-Sissi à armer des tribus «libyennes» (Analyse)

-Il semblerait que cette invitation ne s’adressait pas uniquement aux tribus libyennes, dès lors qu’il n’est pas exclu qu'elle s'adresse également aux tribus égyptiennes d'origine libyenne.

Hatem Kattou   | 04.07.2020
Libye : Les enjeux calamiteux de l’invitation d’al-Sissi à armer des tribus «libyennes» (Analyse)

Turkey

AA / Istanbul

«Nous disposons d’une superficie estimée à 1 million 760 mille Kilomètres carrés, que pourrais-t-on en faire ? Que se passerait-il si nous obtenions 10 millions (de personnes) supplémentaires, tous capables de changer la face de la Libye, pourquoi pas ?».

C’est en ces termes que s’exprimait, en mai 2019, le général libyen putschiste, Khalifa Haftar, dans une tentative d’implanter dix millions d'égyptiens en Libye.

Suite à l’invitation lancée par le président égyptien, Abdelfattah al-Sissi, à entraîner et à armer des tribus libyennes contre le gouvernement légitime, l’inquiétude a gagné sérieusement plusieurs catégories de Libyens quant à l’implantation de tribus égyptiennes dans la région de la Cyrénaïque (est) et dont le nombre serait cinq fois supérieur à la population de ladite région.

** Est-ce que al-Sissi visait l’armement de tribus égyptiennes d’origine libyenne ?

Il semblerait que cette invitation ne s’adressait pas uniquement aux tribus libyennes, dès lors qu’il n’est pas exclu qu'elle s'adresse également aux tribus égyptiennes d'origine libyenne.

En effet, les tribus de la Cyrénaïque ont soutenu Haftar, dès le premier jour de l'opération Al-Karama (La Dignité) en 2014, et leurs membres ont été entraînés et armés que ce soit en Égypte ou en Libye tout en étant encadrés par des conseillers militaires.

Les jeunes des tribus de la Cyrénaïque qui soutiennent Haftar ont participé aux combats contre l’armée libyenne relevant du gouvernement internationalement reconnu, avec un franc appui égyptien, bien que jamais annoncé publiquement.

Ainsi, il est étonnant d’évoquer l’entraînement et l’armement des tribus de la Cyrénaïque alors que Le Caire avait pris en charge, depuis plusieurs années, l’entraînement et l'armement des milices de Haftar, dont la plupart des éléments appartiennent aux tribus de la Cyrénaïque.

Les tribus de la Cyrénaïque, qui ont perdu des milliers de leurs membres dans les multiples guerres menées par Haftar, ont aujourd'hui un grand besoin de paix et de stopper l’effusion sang, après avoir été épuisées par les combats, alors pourquoi seraient-elles à nouveau réarmées ?

Il n'est pas donc improbable que l’entraînement et l’armement des tribus libyennes ciblent celles qui se sont installées, il y a de cela plusieurs décennies, dans le désert occidental égyptien, à cause de guerres tribales ou de conflits politiques, telles que les tribus d’Ouled Ali.

La tentative du Caire d’attiser ces tensions tribales et de ressusciter les anciens conflits politiques, à travers ses médias et ses réseaux sociaux, n’est qu’une opération de mobilisation médiatique pour inciter les tribus égyptiennes, d'origine libyenne, à envoyer leurs fils combattre à l’intérieur du territoire libyen, que ce soit en tant que mercenaires dans les rangs de Haftar, ou dans le cadre d'une « improbable » campagne militaire de l’armée égyptienne en Libye.


** L’espace vital égyptien en Libye

Évoquer une ligne rouge égyptienne qui s’étend de la ville de Syrte (450 Km à l’est de la capitale Tripoli) jusqu’à la base aérienne d’al-Jofra (650 Km au sud-est de Tripoli) signifie l’établissement d’une ligne de démarcation divisant effectivement la Libye.

La division dans ce cas sert en premier lieu le Régime égyptien, qui considère la région de la Cyrénaïque, riche en pétrole et faiblement peuplée, comme étant un espace vital d’expansion.

La population égyptienne dépasse les 100 millions de personnes, mais les richesses du pays demeurent insuffisantes pour résoudre les crises liées à la pauvreté et au chômage.

Ainsi, le transfert d'une partie de la population de l'ouest de l'Egypte vers l'est de la Libye constituerait une option stratégique pour le Caire, d'autant plus que la région de la Cyrénaïque comprend la zone du Croissant pétrolier, où se situent 80% des installations pétrolières du pays.

Alors que l'Égypte a importé, durant l’exercice financier 2018/2019 plus de 12 milliards de dollars de pétrole, la Libye a produit en 2010 plus de 1,6 million de barils par jour.

La Libye possède les plus grandes réserves de pétrole en Afrique avec un total de 48 milliards de barils.

Le croissant pétrolier situé dans l'est de la Libye compte, à lui seul, 60% des exportations de pétrole du pays, et cette importante richesse est actuellement sous le contrôle des milices de Haftar. C’est pour cette raison que le Caire a tracé sa ligne rouge près de cette zone.

Cette richesse pétrolière pourrait résoudre de nombreuses crises du Régime égyptien, que ce soit par des dons de pétrole en contrepartie d’un soutien militaire et politique apporté aux milices de Haftar, ou via des ventes à prix réduits, ou encore à travers les sociétés de reconstruction et d'investissement, et l’emploi des travailleurs égyptiens en Libye pour en retirer des bénéficies en transferts de devises.

Avant la chute du Régime de Mouammar Kadhafi en 2011, plus de deux millions de travailleurs égyptiens résidaient en Libye. Néanmoins, après la détérioration de la situation sécuritaire en Libye, la majorité de ces travailleurs est rentrée en Egypte alourdissant les charges du gouvernement du Caire.

**Les tribus d’Ouled-Ali seront-elles réimplantées en Cyrénaïque ?

Les tribus d’Ouled Ali, une branche des tribus de Béni Hilal, compte une population de 10 millions d’habitants (certains de leurs chefs soutiennent qu’il s’agit de 15 millions).

Le transfert de cette masse humaine vers la Cyrénaïque libyenne, dont la population ne dépasse pas les deux millions d’habitants, sera synonyme d’un changement radical de composition démographique de la région de l’est de la Libye.

Certes, ce changement ne sera pas opéré du jour au lendemain, mais il s’agit plutôt d’un projet qui s’étend sur plusieurs années, voire des décennies.

Des franges de Libyens appréhendent le fait que l’implantation des tribus d’Ouled Ali dans l’est de la Libye, aboutirait à l’avenir à des déplacements des tribus de la Cyrénaïque pour des raisons tribales et historiques.

Si ce scénario se réalisait, l’histoire pourrait se répéter.

En effet, dix siècles auparavant, les tribus de Béni Hilal et de Béni Salim ont quitté l’Egypte en direction de l’Afrique du Nord à la recherche de pâturage et d’eau. De plus, sur instigation de l’Etat fatimide (établi au Caire après avoir quitté Mahdia dans l’est de la Tunisie). Ces tribus ont fait chuter des émirats qui étaient hostiles à leur "invasion", tels que les Etats Ziride (Tunisie Libye et Algérie) et Hammadide (parties de l’Algérie) et se sont implantées en grand nombre dans la région.

**Quel rôle pour les tribus d’Ouled Ali en Libye ?

Les tribus d'Ouled Ali sont liées par le sang aux tribus libyennes d'Al-Harabi (Laabidet, al-Hassa, al-dersa, Ouled H’med), et en dépit des conflits tribaux ayant incité les Ouled Ali à émigrer vers l’Egypte, il n’en demeure pas moins que ces liens se sont renforcés avec le temps grâce, notamment, aux relations générés par les mariages.

A titre d’exemple, les oncles maternels de Ahmed Kadhaf Eddam, cousin de de Mouammar Kadhafi, sont installés parmi les tribus d’Ouled Ali, dans la province égyptienne d’al-Buhaira (nord), où il s’est d’ailleurs réfugié lorsque le régime du «Guide» s’était effondré.

De plus, les notables des tribus d’Ouled Ali ont tenté, en vertu des liens de sang et de mariage, de mener une médiation entre les tribus de l’est et Mouammar Kadhafi, en 2011, peu avant la chute de son régime. Les notables avaient dépêché des émissaires en Libye, ce qui reflète leur volonté de jouer un rôle politique qui dépasse les frontières entre les deux pays.

Cependant, les liens de sang et de mariage suffiraient-ils pour intégrer 10 millions de personnes dans un Etat, dont la population ne compte pas plus de 7 millions d’habitants, sans que cela ne porte préjudice à la sécurité et à la cohésion sociale de la population en Libye ?

D'autant plus que cette idée est rejetée par plusieurs parties, aussi bien dans l’ouest que dans l’est du pays.

De même, ajouter dix millions de personnes à la Région de la Cyrénaïque transférera le poids de la population de l’ouest du pays vers l’est et soulèvera, si cela venait à se concrétiser, des interrogations et des problématiques profondes et complexes, à l’instar de la répartition des richesses et le transfert à nouveau de la capitale de Tripoli à l’est du pays.

Ainsi, la volonté de certains notables des tribus de la Cyrénaïque d'inviter l'armée égyptienne à intervenir militairement en Libye, malgré l'opposition de groupes d'intellectuels de la région, pourrait être fatal pour leur pays.

Ils pourraient même ne plus représenter à l’avenir qu'une minorité dans leur propre pays, et la Libye pourrait disparaître de la carte à l’instar d’autres nations qui avaient disparu avant elle, si son peuple ne se rend pas compte de l’ampleur du complot ourdi contre lui.


*Traduit de l'Arabe par Hatem Kattou

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