Politique, Analyse

Les Frères Musulmans en Egypte après la "mort de la légalité": 3 axes pour sortir du "tunnel" (Analyse)

La Confrérie traverse toujours un sombre tunnel, selon un analyste des Mouvements politiques égyptiens.

Mona Saanounı   | 31.12.2019
Les Frères Musulmans en Egypte après la "mort de la légalité": 3 axes pour sortir du "tunnel" (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul

Avec trois principaux axes, la confrérie des Frères musulmans, principal mouvement d’obédience islamique interdit en Egypte, a tranché l’avenir de son action politique dans le pays, après avoir affirmé la fin de la légalité de l’ancien président, Mohamed Morsi, il y a de cela quelques mois.

Il s’agit, selon des observateurs, d’un changement « radical » qui s’oppose à six ans de l’attachement de la confrérie à une approche, dont des opposants ont souligné qu’il s’agissait d’une des causes fondamentales de l’émiettement et de l’éparpillement de l’opposition.

La confrérie traverse toujours, selon un analyste spécialiste des Mouvements politiques, un « sombre tunnel », particulièrement, depuis que Morsi ait été déposé, sans qu’il ait de solutions, notamment, au vu d’un rejet mutuel de reconnaissance avec le président égyptien Abdelfattah al-Sissi, qui détenait le portefeuille de la Défense à l’époque où Morsi était président et qui est également responsable de son renversement.

Généralement, la confrérie avance le chiffre de 60 mille « prisonniers politiques » depuis le renversement de Morsi lors de l’été 2013, dont des dirigeants de premier plan du groupe, et à leur tête le guide général Mohamed Badi’a, détenu, en dépit du démenti des autorités, concomitamment avec des dissensions et des différends internes « rares » qui ont émergé au cours des dernières années.

Selon une observation faite par Anaolu, les Frères musulmans ont arrêté, dimanche, trois axes de sa nouvelle orientation, et ce dans une Déclaration d’appui au Document de l’entrepreneur opposant Mohamed Ali, qui appelle à l’unification de l’opposition pour déposer al-Sissi.

Le premier axe de la Déclaration consiste en la « coopération avec les fidèles parmi les fils de la Patrie » et en l’appel à s’unifier en un « seul rang », ce qui signifie clairement l’acceptation des alliances.

Le deuxième axe concerne l’affirmation de la confrérie de ne pas prendre les devants du paysage politique, en indiquant qu’elle « s’engage à poursuivre le combat avec des mouvances honorables sur un pied d’égalité », ce qui signifie ne pas gouverner seule, comme cela s’était passé auparavant à l’issue de la Révolution de janvier 2011, qui avait déposé l’ancien président Hosni Moubarak.

Le troisième axe est inhérent à ce qu’elle appelle « la fondation de la nouvelle Egypte, libre et fière ». Il s’agit selon le texte de la Déclaration d’un « Etat civil, démocratique et moderne, qui choisit ses institutions et son président à travers des élections libres et transparentes et qui préserve l’indépendance de sa décision nationale ainsi que les richesses du pays », soit une orientation proche de celle choisie par les autres composantes de l’opposition égyptienne.

Malgré les axes affichés, la confrérie n’a pas concédé sur son bilan et son passé des sept dernières années, soit depuis l’accès de Mohamed Morsi, à laquelle il appartient, à la présidence du pays, en 2012, en passant par son renversement, une année plus tard.

La confrérie a repris des expressions classiques dans sa Déclaration, tels que « le coup d’Etat », « le président martyr », ce qui s’inscrit dans ce passé proche, ce que généralement les autorités égyptiennes nient la véracité en affirmant que ce qui s’est tramé contre Morsi n’est autre qu’une « révolte populaire » et que son décès est la résultante d’une « attaque cardiaque et non pas d’une négligence médicale ».

Publié, vendredi, par Mohamed Ali, le Document en question évoque le changement du régime, la réalisation de la justice transitionnelle et de la réconciliation sociale et l’entente dans le cadre d’un projet national inclusif qui regroupe l’ensemble des mouvances et des courants ainsi que la libération de tous les prisonniers politiques.

La Déclaration des Frères Musulmans représente la première mesure annoncée par la confrérie, quelques semaines avant la commémoration de la révolution de janvier 2011, et ce après son affirmation, le 12 décembre courant, avoir cédé ce qu’elle considère comme étant la « légalité du président » après la mort de Morsi, depuis des mois, malgré son attachement à cela avant sa mort, ce que des opposants au régime ont considéré comme étant une « entrave » à l’unification ». Les soutiens du régime estimaient carrément qu’il s’agissait d’une « question irraisonnable ».

La cession de la « légalité » sans véritable vision est considéré par un analyste des Mouvements d’obédience islamique » dans une interview accordée à Anadolu, comme étant « l’étendue d’un problème politique », dont souffre encore la confrérie dans le traitement de la réalité, réduisant les chances de son intégration future.

A l’opposée, un deuxième analyste a souligné dans un entretien avec AA que la « confrérie est sérieuse dans son approche de ne pas prendre les devants et dans sa recherche d’alliances pour le changement tout en s’attachant à son proche passé pour des raisons multiples, tout particulièrement, après son affirmation du retour de la légalité au peuple ».

La Déclaration de la confrérie portant sur la nouvelle orientation publiée sur la page de son porte-parole, Talaat Fehmi sur le réseau social Facebook, a recueilli plus de 400 réactions, environ 100 commentaires et 40 participations, 23 heures après sa publication.

*** Une étape décisive qui requiert la coopération

S’agissant de la plus récente position de la confrérie, Talaat Fehmi, porte-parole du groupe, a dans une déclaration exclusive accordée à Anadolu indiqué que cette position s’inscrit dans le « cadre de cette étape décisive de la vie de la Patrie, et durant laquelle tous ont pu constater la gravité de la dégradation de la situation en Egypte ».

Fehmi a mis l’accent sur le fait que la confrérie ne prendra pas à l’avenir les devants du paysage politique. « Les Frères musulmans font partie intégrante de la société égyptienne, avec toutes ses franges et catégories, qui ne se distinguent en rien, ils bénéficient des droits des Egyptiens de même qu’ils se doivent d’accomplir leurs obligations. La confrérie poursuivra le combat national avec tous les fils honorables et libres de la Patrie sur un pied d’égalité. », a-t-il insisté.

S’attachant aux alliances lors de la prochaine étape, Fehmi a indiqué que « la confrérie estime avoir besoin de la coopération de tous les fidèles parmi les fils de la patrie pour l’établissement d’un Etat démocratique, civil et moderne ».

Il a affirmé que « les charges de la lutte nationale sont plus lourdes que ce que chaque parti, groupe ou composante pourrait assumer. Il s’agit d’une obligation et d’un devoir qui incombent à l’ensemble des Egyptiens sans exclusion ni distinction ».

A cet effet, le porte-parole de la confrérie a énuméré des étapes importantes de la participation du groupe, fondé en 1928, à l’histoire de l’Egypte pour illustrer son action et sa collaboration avec les différentes franges de la société.

Il a cité à titre d’exemple la « lutte contre l’occupation britannique (1882-1956), l’édification de la patrie à travers l’action estudiantine, syndicale et parlementaire en dépit du despotisme et du lourd tribut payé », dans une référence à l’époque du président Moubarak, déposé par la révolution de janvier 2011.

« Les Frères Musulmans étaient au cœur de la révolution de janvier de même que la confrérie a inclus des courants et des idées ainsi que des citoyens de confession chrétienne lors des élections parlementaires de 2011 », a-t-il rappelé.

« A l’orée de l’élection présidentielle (2012), la confrérie a soumis des propositions à plusieurs parmi les fidèles fils de la patrie (sans les nommer) réclamant d’eux qu’ils se portent candidats à ce poste », a encore dévoilé le porte-parole.

Néanmoins, a-t-il nuancé, « lorsque ceux à qui les Frères Musulmans ont eu recours se sont abstenus de se porter candidats, la confrérie s’est trouvée acculée à affronter la contre-révolution, qui était en embuscade pour reprendre le pouvoir. C’est ainsi que la confrérie a présenté comme candidat son valeureux fils, Mohamed Morsi, que le peuple a choisi dans la plus transparentes des élections de l’histoire de l’Egypte. Morsi est resté solide comme un roc et fidèle en accomplissant son rôle qui est le sien jusqu’à son départ à l’au-delà en tant que martyr.

Ainsi, la légalité est retournée au dépositaire original, à savoir, le généreux peuple égyptien ».

« Aujourd’hui, la confrérie exhorte tous les Egyptiens à s’unifier et à évoluer en rangs unifiés pour une vie libre et digne », a-t-il conclu.

*** Un problème politique

Critiquant l’approche des Frères musulmans, Khairi Omar, un académicien égyptien spécialiste des Mouvements politiques, a déclaré à Anadolu que « la Confrérie n’a pas eu de définition claire de la légalité, que ce soit dès le début en évoquant le retour de toutes les institutions et ensuite le retour de la symbolique de Morsi, ne serait-ce qu’un jour, pour des raisons incompatibles avec l’approche de pensée ».

« Tout au long des années passées, la confrérie n’a pas essayé de définir un concept déterminé de la légalité et ses demandes de légalité n’étaient pas connues avec précision de même qu’on ignorait pourquoi la confrérie ne présentait pas justifications suffisantes pour la protéger », a-t-il abondé.

« Cette récente et franche cession de la légalité après la mort de Morsi met à jour l’absence d’une position constitutionnelle ou éthique bien déterminée, ce qui fait de la question de la légalité un projet temporel lié à la vie de l’ancien président », a-t-il encore lancé.

Concernant l’avenir de la confrérie, l’académicien égyptien a estimé qu’il est « possible d’examiner cet avenir à l’aune de la réalité actuelle, qui connait le plus de dissensions au plan interne et une présence politique risible ».

« Il est possible de dire que toute participation symbolique et sérieuse sera a minima dès lors que la confrérie représente toujours un problème politique, a-t-il asséné.

Commentant les trois axes affichés dans la Déclaration d’appui au Document de Mohamed Ali, Omar a estimé qu’il s’ait de « belles paroles, mais sans mécanismes ».

« La continuera à avancer dans son sombre tunnel jusqu’au changement de la situation en Egypte. La direction de la confrérie était plus souple politiquement parlant par le passé qu’actuellement », a-t-il estimé.

***Les axes d’avenir : La confrérie sérieuse

En contrepartie, Ammar Fayed, chercheur dans les affaires des Mouvement politiques d’obédience islamique, a dans une interview accordée à Anadolu, indiqué que les Frères Musulmans s’attacheront toujours à défendre ce qu’ils défendaient auparavant.

« Cette défense sera pérenne du moment que la confrérie croit que des sacrifices ont été consentis et que tant qu’il y a aura des prisonniers et des éléments recherchés », a-t-il ajouté.

Cependant, a-t-il encore dit, « La confrérie sait au même moment qu’elle est incapable d’affronter, seule, le régime ou de présenter une conception et une organisation de manière unilatérale, ce qui implique une conviction quant à l’importance d’une action unifiée »(Alliances) ».

Le Document de Mohamed Ali est considéré par la confrérie comme un point de départ approprié aussi bien pour elle que pour toutes les composantes, dès lors qu’il comporte sa principale revendication, en l’occurrence, le rejet des coups d’Etat et qui sied à ses conditions actuelles.

Fayed affirme que les « Frères Musulmans sont sérieux lorsqu’ils affirment qu’ils ne veulent pas prendre les devants du paysage politique, d’autant plus qu’il s’agit d’une option qui reflète une orientation au sein du groupe qui refuse d’adhérer à la politique tel que cela s’est produit après la révolution de janvier, surtout si la confrérie n’est pas prête ni en tant que groupe ni en tant qu’individus, dès lors qu’elle a besoin d’une période pour la reconstruction interne afin de surmonter les coups et les douleurs ».

Il estime que « l’actuelle direction du groupe ne sera pas en mesure de répondre à son approche de son avenir politique. Cela demeurera une question sans réponse de crainte de prendre des décisions stratégiques qui seront de nature à accentuer les dissensions internes ».

« L’aspiration du groupe n’atteindra pas l’ante-2010 est focalisée actuellement sur la libération des prisonniers politiques et la reprise de ‘exercice de son activité sociale », a-t-il conclu.

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