Analyse

Le rôle de premier plan de la Turquie dans la lutte mondiale contre l'islamophobie (Analyse)

- L'islamophobie a été définie comme “racisme antimusulman” dans le Rapport sur l'islamophobie publié par l'Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) en 2015

Alex Sinhan Bogmis   | 16.06.2021
Le rôle de premier plan de la Turquie dans la lutte mondiale contre l'islamophobie (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul / Zeliha Eliaçık

L'hostilité envers l'Islam, également désignée par le terme "islamophobie", semble connaître une recrudescence en raison de la discrimination subie par les musulmans dans différents pays d'Europe ainsi que les Ouïghours en Chine. En outre, l'hostilité envers l'islam a dépassé la dimension du discours et des actions politiques et médiatiques, ouvrant désormais la voie à des attaques terroristes. Les dernières victimes de la terreur islamophobe ont été quatre membres d'une famille de cinq personnes, tuées au Canada “simplement parce qu'ils étaient musulmans”, selon les déclarations de la police.

Cependant, il est réjouissant de constater que l'attaque et l'hostilité visant l'islam, à commencer par le concept d'islamophobie, sont discutées à la fois dans les milieux universitaires et médiatiques. Bien que cette question fasse l'objet de recherches en Occident depuis longtemps, on constate que la production de la pensée et de discours académiques sur cette question en Turquie est encore très récente.

Tout comme l'islamophobie s'institutionnalise en Europe, la lutte contre l'islamophobie doit également être institutionnalisée. La création d'un Centre de Documentation islamique par le gouvernement autrichien ciblant les organisations musulmanes et les érudits musulmans, la création de centres conformément à la vision islamique protestante et réformiste de l'Europe pour remplacer les organisations islamiques établies en Europe peuvent être citées comme exemples. D'autre part, outre la rhétorique islamophobe politique et médiatique, l'interdiction des symboles religieux (foulard) imposée aux étudiants et aux fonctionnaires en France et en Allemagne montre également que l'islamophobie est légalement institutionnalisée. Compte tenu de toutes ces évolutions, il est possible de dire que l'hostilité à l'islam a gagné un terrain "légitime" en s'institutionnalisant au niveau du discours, des institutions et des lois, devenant même une loi.

- La lutte contre l'islamophobie s'institutionnalise

Les premières mesures de lutte contre l'islamophobie au niveau mondial ont été enclenchées sous l'impulsion de la Turquie. Pour de nombreuses raisons, la Turquie a un rôle clé dans la lutte contre l'islamophobie.

Le fait qu'une volonté politique qui ne lutte pas avec ses propres valeurs et identité soit au pouvoir, contrairement au passé, est un facteur qui renforce le poids de la Turquie dans la lutte contre l'islamophobie. En effet, un accord de coopération a été signé entre la Malaisie, le Pakistan et la Turquie dans la lutte contre l'islamophobie. Cet accord est important en ce qu'il est la première indication que la lutte contre l'islamophobie a commencé à être institutionnalisée sous la direction de la Turquie et au niveau international.

Dans le cadre de cette lutte institutionnelle, l'appel du Président Erdogan pour que la journée du 15 mars soit déclaré par l'ONU comme “Journée internationale de solidarité contre l'islamophobie” à l'Assemblée générale des Nations Unies (ONU) montre que la question est abordée par les leaders. Toujours sur ce sujet, le Directeur du département de la communication de la présidence turque, Fahrettin Altun a également annoncé qu'un projet de chaîne de télévision ayant son siège à Istanbul est prévu en coordination avec d'autres pays, et des réunions de travail au niveau technique sont actuellement en cours. Enfin, l'Agence Anadolu (AA) a annoncé qu'elle mettra en place une "unité de surveillance de l'islamophobie".

Un autre facteur qui place la Turquie au centre de la lutte contre l'islamophobie est que l'islamophobie se manifeste souvent sous la forme de "turcophobie". Bien entendu, outre les raisons historiques, le fait que la majorité des musulmans vivant en Europe soit constituée de Turcs réfractaires à l'assimilation est évident. Dans ce contexte, dans une perspective holistique, on peut affirmer que les efforts de discrimination et d'assimilation contre l'identité, la langue et les institutions turques sont islamophobes. Parce que, comme l'ont noté de nombreux chercheurs sur l'islamophobie, l'islamophobie est un type de racisme. Ici, une religion (Islam) ou une culture Islam/Turcisme/Arabisme est diversement étiquetée et est ciblée avec l'usage des outils du racisme culturel.

D'autre part, l'islamophobie ne sévit pas seulement en Occident ou en Chine, mais aussi dans des pays tels que la Turquie, l'Algérie, l'Égypte et la Tunisie, où la population est majoritairement musulmane. Ces dernières semaines, le cas de Nese Nur Akkaya en Turquie, qui a été battue par une personne simplement parce qu'elle portait un foulard, en est le dernier exemple. Dès lors, la Turquie doit créer une stratégie à double sens, une face à l'islamophobie au niveau interne et l'autre face à l'islamophobie au niveau mondial. En examinant en profondeur les aspects, les outils et les objectifs similaires et divergents de l'hostilité de l'islam observée en Turquie et en Europe, une voie globale devrait être suivie dans la lutte pour les deux, tout en tenant compte des différences.

- Les méthodes de lutte

Tout comme la politique européenne inventait un “problème juif”, il semble aujourd'hui qu'elle ait inventé un “problème musulman”. L'hostilité à l'islam est devenue l'un des principaux indicateurs de la crise politique, idéologique et économique de l'Europe. En tant qu'outil de politique étrangère qui légitime les interventions de l'Europe dans le monde musulman avec une rhétorique anti-islamique, il est souhaitable de créer un ennemi intérieur en ciblant les musulmans pour couvrir les ennemis extérieurs ainsi que les échecs de la politique intérieure.

En Europe, la colère récente contre la politique centrale et le système économique est en train d'être canalisée vers les musulmans qui ont été choisis comme boucs émissaires. Mais à l'analyse des pratiques racistes de l'Europe, qui se sont poursuivies avec l'antisémitisme pendant et après la période coloniale, il est possible de voir qu'il ne s'agit pas d'une simple instrumentalisation politique, et que le l'enjeu pointe vers un “paradigme” déformé. Une vision arrogante qui diabolise le non-soi est dès lors inhérente à ce paradigme.

Ce qui est arrivé aux femmes qui n'étaient pas considérés comme humaines dans la Grèce antique dans le passé, aux Noirs à l'époque coloniale et aux Juifs dans l'histoire récente, arrive aujourd'hui aux musulmans. Pour cette raison, ces codes du "paradigme occidental" doivent être bien lus et des leçons doivent être tirées de l'expérience juive vécue dans un passé récent. En outre, la dimension mondiale de l'islamophobie devrait être prise en compte, parce que les manifestations, les outils et les discours de l'hostilité à l'islam dans différentes aires géographiques du monde semblent être très similaires les uns aux autres.

L'islamophobie n'est plus au stade de la rhétorique marginale de groupes radicaux limités ou d'actes de terrorisme. Elle est désormais présente dans les assemblées européennes. Dans de nombreux pays européens, des lois sont adoptées ciblant les musulmans et limitant leurs pratiques de vie.

À cet égard, la politique de “nationalisation de l'Islam” est menée à travers des projets tels que “l'Islam européen”, “l'Islam allemand” ou encore “l'Islam français”. L'un des outils de l'islamophobie réside dans ces tentatives d'ingénierie politique et sociale. Ces "expériences" visant les images publiques des musulmans ciblent un certain groupe social: l'existence des musulmans en tant que libre et sujet.

Ici, les relations entre État et civil à travers les musulmans, la nationalisation ainsi que les personnes à impliquer dans ces processus de transformation sont redéfinis. Comme l'a souligné Salman Sayyid, théoricien de l'islamophobie, le discours politique et les restrictions hostiles à l'islam ne concernent pas seulement les musulmans, mais apportent aussi un nouveau “format” en faveur de l'État dans la relation État-citoyen.

Le rétrécissement des droits constitutionnels par des règlements dans le privé des musulmans devrait être vu comme un processus qui fonctionne contre les musulmans uniquement, plutôt contre tous les citoyens et autres éléments civils.

- Que faire ?

La première étape dans la lutte contre l'islamophobie devrait être une bonne compréhension de ce à quoi nous sommes confrontés. L'hostilité à l'Islam a plus à voir avec les images des musulmans créées à leur sujet qu'avec les croyances religieuses des musulmans. En effet, les attaques terroristes islamophobes visant les musulmans sont motivées par ces perceptions et ces images. Elles ne sont pas vraiment motivées par ce à quoi croient les musulmans sur le plan religieux. Ici, il s'agit principalement de la façon dont ils sont perçus et reflétés, plutôt que de ce que sont l'Islam ou les musulmans. Pour cette raison même, les efforts des musulmans pour s'expliquer et se défendre en se culpabilisant, ou pour expliquer l'islam, ne constituent pas une réponse adéquate dans ce contexte. Les musulmans doivent passer d'un objet constamment contraint de réagir à un sujet qui raconte ses propres histoires avec ses propres concepts et outils.

Puisqu'il y a un "problème musulman" produit au niveau de la perception, la lutte contre ce problème doit être gérée au niveau de la perception. Pour cela, il est nécessaire de produire des concepts, des discours, des contre-histoires et des perceptions, et de les cadrer avec les droits de l'homme ou la relation État-civil, en particulier dans le contexte occidental. Contrairement aux efforts des élites politiques, médiatiques et intellectuelles européennes pour imputer chaque fait lié aux musulmans à l'islam, la question devrait être tirée des terrains théologiques, sociologiques, économiques et politiques, et encadrée par des analyses y relatives. À l'heure actuelle, la lutte contre l'islamophobie devrait être menée de manière à inclure le front antiraciste, en particulier en Europe. Il faut créer une atmosphère dans laquelle les personnes qui se livrent à des actions et à des discours anti-islamiques seront accusés de racisme, un “crime de marque” que tout le monde évite en Europe. Qualifier l'islamophobie de” racisme culturel “ou de” racisme antimusulman " dans le contexte européen est la bonne stratégie. En effet, l'islamophobie a été définie comme “racisme antimusulman” dans le Rapport sur l'islamophobie publié par l'Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) en 2015.

Cela peut être réalisé progressivement sous la forme d'enregistrement, de divulgation, de demande de comptes et de création d'une contre-histoire (récit)/ discours sur les attaques terroristes et les discours politico-médiatiques. Les contre-histoires qui contrarieront la perception anti-islam devraient faire appel à la conscience de la société et devraient être racontées avec nos propres concepts. Il est important que cette” contre-histoire “ne soit pas une action-réaction, et que la "supériorité de la définition" soit gérée et produite de manière confiante.

Le concept de "justice" assurera une base solide et commune dans la lutte contre l'islamophobie. Les musulmans doivent commencer à parler de ce qu'ils ont vécu, en faire un cri juste et noble, non pas comme une victime qui réclame justice, mais d'une manière qu'aucune conscience ne peut nier.

* [Zeliha Eliacik travaille sur l'orientalisme, les minorités en Europe et les communautés musulmanes, l'islamophobie et de la politique étrangère allemande. Elle est également chercheuse au bureau SETA de Bruxelles]


** Traduit du turc par Alex Sinhan Bogmis

Seulement une partie des dépêches, que l'Agence Anadolu diffuse à ses abonnés via le Système de Diffusion interne (HAS), est diffusée sur le site de l'AA, de manière résumée. Contactez-nous s'il vous plaît pour vous abonner.
A Lire Aussi
Bu haberi paylaşın