AA / Istanbul
-La visite est intervenue plusieurs jours après le déblocage des champs et des terminaux pétroliers à la suite de la nomination de nouveau hé PDG de la compagnie nationale de pétrole
- L’accord pour désigner un seul et unique chef de l’institution miliaire libyenne est entravé par l’obstination de Haftar d’obtenir le poste de commandant en chef de l’armée et le refus auquel il fait face par les régiments et les phalanges de la région ouest du pays-Tout rapprochement de D’beibah avec Haftar pour nouer une alliance le menace de perdre le soutien des régiments de l'ouest et des forces politiques qui l’appuient
L'entrée à Tripoli de Abdelaziz Nahouri, chef d'état-major des forces de Khalifa Haftar dans l'est libyen, pour la première fois depuis 2014, et l'audience qui lui a été accordée par le commandant de l'armée libyenne, Mohamed Hadded constitue une mesure symbolique qui peut être développée à l'avenir, en dépit de réclamations visant à l’interpeller et à le traduire en justice.
La rencontre entre Nadhouri et Hadded n'est pas la première du genre. En effet, les deux hommes s'étaient déjà croisés dans la ville de Syrte (450 km à l'est de Tripoli) le 11 décembre dernier et une deuxième fois le 20 juin écoulé au Caire.
Toutefois, ce qui caractérise la réunion de Tripoli des 18 et 19 juillet courant, ne sont pas autant les résultats et conclusions de la rencontre que d’avoir contribué à briser la glace et la barrière psychologie avec entre les dirigeants de l'est, et à leur tête Khalifa Haftar et Aguila Salah, président de la Chambre des députés de Tobrouk, et ceux de la capitale, qui fût longtemps présentée, pendant plusieurs années, par l’est comme étant un endroit insécure et un repaire de milices incontrôlables.
L'entrée, et surtout la sortie de Nadhouri de Tripoli, est une reconnaissance implicite que la capitale bénéficie d'une stabilité sécuritaire, ce qui offre, à l'avenir, l'opportunité d'une autre visite inédite, celle de Aguila Salah, et probablement de Haftar, dans le cadre de la réconciliation parrainée par le Conseil présidentiel, bien que les plaies ne sont pas complètement cicatrisées, en particulier, pour les gens déplacés des villes de Benghazi et de Derna, et les familles des personnes tuées à cause de l'offensive militaire lancée par Haftar contre Tripoli en 2019 et en 2020.
-Unification de l’armée
La réunion de Nadhouri avec Hadded, en présence des dix officiers, membres de la Commission militaire mixte (5+5) a eu comme résultat des arrangements extrêmement importants, s’agissant en particulier de la nécessité de nommer un seul et unique chef d'état-major de l'armée.
Les personnes réunies ont mis l'accent sur le rejet de tout retour aux combats, sur fond d'impasse politique et de dissensions gouvernementales, situation qui menace le retour à l’usage des armes.
Ajoutons à cela les arrangements relatifs à la réactivation de la force combinée de protection des frontières, de lutte antiterroriste et contre les stupéfiants, de l'immigration clandestine, du retour des personnes déplacées et du suivi du dossier des personnes disparues et séquestrées.
Néanmoins, l'ensemble de ces arrangements avaient déjà fait l'objet d'un accord par la Commission militaire mixte depuis la signature de l’Accord de cessez-le-feu, le 23 octobre 2020 et les rencontres de la Commission se sont multipliées dans la ville de Syrte, pendant de longs mois, sans parvenir à réactiver et à mettre en œuvre la majorité de la teneur de l'accord.
Nombre d’observateurs estiment que la rencontre de Nadhouri avec Haddad n'a rien offert de nouveau sauf des déclarations d'intention, alors que ce à quoi s'attendent les Libyens, depuis près de trois ans, est une concrétisation et une mise en œuvre de l'accord conclu.
Généralement, aucune partie ne refuse la réunification de l'armée sous un seul commandement mais le problème réside dans les détails.
D’un côté, Haftar, qui avait lancé l'opération « La Dignité » en 2014 pour s'emparer du pouvoir ne peut pas accepter de se soumettre à un autre commandant de l'armée, autre que lui, même si ce dernier sera un civil.
De plus, Aguila Salah, président de la Chambre des députés de Tobrouk, avait réitéré, à maintes reprises, que la question de la présence de Haftar au poste de commandant général de l'armée est une question qui relève « exclusivement du pouvoir législatif ».
En d’autres termes, la Chambre des députés de Tobrouk n'acceptera pas un autre commandant de l'armée autre que Haftar, même si Nadhouri, Hadded et la Commission militaire mixte parviennent à un accord pour nommer une autre personnalité afin de diriger l'institution militaire.
Pour leur part, les régiments et milices de la région ouest du pays, qui s'étaient dressés contre toute prise de pouvoir par Haftar par la force, ne peuvent pas lui remettre le pouvoir sur un plateau, et elles avaient exprimé cette position à maintes reprises.
En effet, c’est Haftar qui représente le véritable problème et la principale entrave sur la voie de la solution en Libye, alors que les autres problèmes sont en mesure d'être résolus et un consensus est possible d'être identifié à leur sujet. Sans la résolution de l’écueil de Haftar, il n’est point possible d'évoquer un accord global applicable.
Quiconque aurait tenté de s’allier avec Haftar ou de se rapprocher de lui, quel que soit son poids dans la région ouest du pays, a fini par se griller et par devenir un pestiféré rejeté par la majorité des structures politiques et militaires à Tripoli et ses alentours.
-Les salaires des soldats en discussion
Malgré la tenue de la rencontre entre Nadhouri et Hadded à Tripoli, soumise au contrôle du gouvernement d'Union que irige Abdelhamid D’beibah, qui occupe, par ailleurs, le poste de ministre de la Défense, il n'en demeure pas moins que ce dernier a tenté de nier tout lien avec ladite rencontre.
De son côté, Nadhouri a annoncé avoir pris l'accord pour tenir cette rencontre de la part de Haftar, de même que Hadded a déclaré avoir été autorisé par le Conseil présidentiel et D’beibah.
Il s’agit du deuxième démenti, en quelques jours, qui provient de la part de D’beibah de l'existence de toute relation et d'arrangement entre lui et Haftar, après avoir balayé d'un revers de main ce qui a été véhiculé à une large échelle, quant à la présence d'un accord entre les deux hommes pour nommer Farhat Ben Kdara, considéré comme proche des dirigeants de l'est, au poste de PDG de la Compagnie nationale du Pétrole, en contrepartie du déblocage des installations pétrolières.
Plusieurs observateurs et fins connaisseurs du dossier libyen n'excluent pas que la visite de Nadhouri à Tripoli s'inscrit dans le cadre du parachèvement des arrangements antérieurs qui ont poussé Haftar à débloquer les terminaux et les champs pétroliers.
Le principal point de ces arrangements consiste en un accord portant sur le paiement par le gouvernement d'Union d'un budget spécial destiné aux forces de Haftar.
En effet, le refus du gouvernement d'Union de satisfaire les revendications financières de Haftar avaient provoqué un vote défavorable par la Chambre des députés du budget présenté par le gouvernement, avant de lancer une motion de censure.
Cela avait abouti au non-paiement des salaires et des émoluments des forces de Haftar, ce qui les a placés dans une crise financière aiguë qui s'est accentuée avec la réduction des pays alliés de leur soutien financier.
Bien que D’beibah avait exprimé des réserves dans le budget de 2021 de consacrer six milliards de dinars libyens aux forces de Haftar, Fethi Bachagha avait, de son côté, réservé un montant de 13 milliards de dinars libyens à ces forces, sans pour autant parvenir à les décaisser effectivement, et ce pour cause de non-reconnaissance par la Banque centrale de Libye de ce gouvernement et partant, de ne pas pouvoir transférer ces fonds.
L’agence de presse Reuters avait déjà évoqué, en 2019, que les dettes des forces de Haftar s'élevaient à quelque 25 milliards de dollars.
Khalifa Haftar dispose de plusieurs ressources pour couvrir une partie des salaires de ses soldats et officiers, afin de garantir le maintien de leur loyauté. Il s'agit essentiellement de l'exportation de la ferraille et de la contrebande du pétrole.
Compte tenu de l'incapacité du gouvernement de Bachagha de décaisser un budget aux forces de Haftar, ce dernier se trouve obligé de s'arranger et de parvenir à un compromis avec le gouvernement de D’beibah.
Rappelons que Haftar dispose d'un outil de pression assez fort, à savoir, le contrôle de la majorité des champs et des terminaux pétroliers dans l'est et dans le sud, ce qui oblige le gouvernement à traiter avec lui non pas de son propre chef mais sous la contrainte.
-D’beibah et « l’impossible » accord avec Haftar
Abdelhamid D’beibah se trouve face à une série de contraintes et de pression, parfois contradictoires et antagonistes.
D’une part, il a besoin d’un arrangement avec Haftar pour pouvoir exporter le pétrole et ainsi réduire l'impact de la crise d’électricité, des recettes de la vente du brut tout en arrêtant les menaces de Bachagha d'accéder à Tripoli.
D’autre part, D’beibah est sous la menace de perdre la loyauté et le soutien des phalanges et des milices de la région ouest ainsi que de l'élite politique et médiatique influente, sans parler du soutien du Mufti, Sadek Ghariani, s'il s'approche ou s’il s’allie avec Haftar.
En effet, D’beibah n’est pas mieux logé que Bachagha, qui bénéficiait de l'appui de la majorité des régiments de la région ouest, mais qui, dès son alliance avec Haftar, il avait perdu la sympathie et le soutien de la majorité d'entre eux.
Ainsi, D’beibah pourrait perdre le soutien des régiments de la région ouest, qui lui offrent la protection et qui s’interposent contre l'entrée de Bachagha et de son gouvernement à Tripoli pour s’emparer du pouvoir.
C'est ce qui explique le démenti catégorique de D’beibah d'avoir conclu un accord avec Haftar, bien que ce dernier n’ait procédé au déblocage des installations pétrolières qu'après obtenu du gouvernement d'Union le limogeage de Mustapha Sanaallah de la tête de la Compagnie nationale de Pétrole et la désignation de Ben Kdara pour le remplacer.
En effet, Haftar ne pourrait offrir une telle concession sans obtenir une contrepartie importante, dans la mesure où chacun des protagonistes a besoin de son « ennemi intime ».
Néanmoins, les atouts dont dispose D’beibah pourraient être grillés s’il s’approche plus qu’il n’en faut de Haftar, d’autant plus qu’il existe des parties influentes dans la région ouest du pays qui considèrent l’homme fort de l’est comme étant un « criminel de guerre », alors que d’autres privilégient la réconciliation nationale dans un premier temps pour se pencher, ensuite, sur la justice transitionnelle, l’objectif étant de faire sortir le pays de la crise dans laquelle il s’est enlisé depuis prés d’une décennie.
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