La visite de Biden au Golfe: des objectifs stratégiques et des résultats modestes (Analyse)
- La visite de Biden en Arabie saoudite et sa participation au sommet de Djeddah a bénéficié d'un large intérêt politique et médiatique mais malgré ce grand intérêt, la visite n’a pas réalisé l'intégralité des objectifs américains

Ad Dawhah
AA / Doha / Ahmed Youssef
La visite du président américain, Joe Biden, en Arabie saoudite et sa participation au « sommet de Djeddah sur la sécurité et le développement », a bénéficié d'un intérêt politique et médiatique de premier plan, dans la mesure où il s'agit de la première visite de l’actuel locataire de la Maison Blanche dans la région depuis son accession à la magistrature suprême, au début de l'année 2021, et qu'elle intervient dans le cadre d’un état de polarisation et de tension internationale, politique, économique et militaire.
Malgré l'intérêt majeur et l'importance stratégique de la visite de Biden en Arabie saoudite pour les États-Unis d'Amérique et pour les pays de la région, il n'en demeure pas moins que ce déplacement n'a pas atteint l'intégralité des objectifs américains, s'agissant tout particulièrement de la normalisation saoudienne avec Israël, ou encore concernant la hausse de la production pétrolière comme l'estiment plusieurs experts dans des déclarations séparées à l’Agence Anadolu.
Samedi soir, Biden a quitté le territoire saoudien à l’issue de sa participation au sommet, en clôture d’une tournée dans la région, qui a duré quatre jours, et qui l’avait conduit en Israël, aux Territoires palestiniens et en Arabie saoudite.
Ont pris part au sommet de Djeddah, en plus de Biden, les dirigeants de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar, du Koweït, de Bahreïn, du Sultanat d'Oman, de l'Égypte, de la Jordanie et de l’Irak.
**Un choix stratégique
La chroniqueuse qatarie, Sheikha al-Khater, a estimé que la visite de Biden est intervenue dans la région en tant que « choix stratégique nécessaire qui s'adapte aux développements régionaux et politiques dans plusieurs pays arabes ».
Al-Khater a ajouté que « La visite prouve le succès de la coordination entre les régimes arabes dans plusieurs dossiers, en premier lieu, la menace iranienne qui plane sur la sécurité nationale arabe ».
Et la chroniqueuse de poursuivre : « En plus de l'identification d'une solution équitable à la Cause palestinienne, ce à quoi a fait allusion l'émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani, en indiquant que le point de vue arabe doit être pris en considération, loin du rejet israélien qui constitue un écueil sur la voie de l'identification de solutions à la Cause palestinienne ».
Al-Khater a rappelé que « Biden saisit les atouts en possession des pays du Golfe, qui peuvent exercer des pressions sur les intérêts des États-Unis ».
Elle a souligné l'importance de cet aspect « En particulier en l'état actuel de polarisation entre les camps russe et américain sur fond de ce qui se passe en Ukraine ».
Elle a relevé que « La crise ukrainienne a fait flamber les prix du pétrole et impacté sur la production, et l’Arabie saoudite saisit ce point, en particulier son importance et la force de pression qu’il représente ».
« C’est pour cela, poursuit notre interlocutrice, que Washington a traité avec sérieux et en accordant une priorité stratégique à ce point sans porter la moindre importance aux déclarations antérieures de Biden sur les politiques intérieures de certains pays du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite ».
Elle estime que « La visite est intervenue pour restaurer les relations avec Riyad et élaborer une nouvelle formule de coopération dans les relations entre les deux pays, pour les fonder sur la compréhension du besoin sécuritaire des pays de la région et la préservation des intérêts communs ».
« Les États-Unis sont un allié important pour les pays de la région, a-t-elle indiqué, de même que l'objectif de cette visite consistait à sortir Israël de l'isolement à travers l'ouverture de la porte saoudienne ».
Elle s’est dit convaincue que « La position de l'Arabie saoudite est constante, s’agissant des droits du peuple palestinien à disposer d'un Etat indépendant avec comme capitale Jérusalem-est, avant d'initier tout rapprochement avec Israël ».
**Dimension économique
S'agissant de la dimension économique de la visite, Mustapha Abdessalem, journaliste égyptien spécialiste en affaires économiques, a estimé que « la visite de Biden dans les pays de la région n'a pas atteint ses objectifs sur le plan économique ».
Il a motivé son point de vue par le fait que « Le président américain a échoué à arracher un accord des pays du Golfe, en particulier de la part de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, deux des principaux producteurs au sein de l'OPEP, pour procéder à une hausse immédiate de la production pétrolière comme il l'espérait ».
Selon Abdessalem, la hausse immédiate de la production du pétrole était « La mesure sur laquelle comptait énormément Biden pour apaiser les cours du brut et des produits raffinés sur le marché américain, à travers l'augmentation de l'offre sur les marchés mondiaux ».
Il a ajouté : « Certes, Mohammed ben Salmane, le prince héritier saoudien, avait annoncé samedi dernier une augmentation de la production du royaume en termes de pétrole à hauteur de 13 millions de barils quotidiennement mais cette annonce n'a pas été traitée positivement par les marchés mondiaux ».
Il a indiqué que « La cause de cela est que l'augmentation ne sera pas effective avant la fin de l'année 2026 ou le début de l'année 2027 comme précisé par le ministre saoudien de l'Energie, Abdelaziz ben Salmane, le 16 mai dernier ».
Et notre interlocuteur de déduire que « Par conséquent, l'augmentation ne sera pas immédiate mais nécessite d'injecter de méga-investissements saoudiens dans le secteur pétrolier ».
Abdessalem a justifié cela par « L'augmentation des prix du pétrole après le départ de Biden de la région du Moyen-Orient, indiquant que les cours du brut ont continué à augmenter, appuyés en cela par la faiblesse du dollar et le manque d'approvisionnement des marchés mondiaux, ce qui a compensé les appréhensions quant à une éventuelle récession et un nouveau confinement en Chine lié à la Covid-19 ».
« En dépit des pressions exercées par le président américain sur les États de la région pour hâter la normalisation économique entre certains de ces pays, au premier rang desquels figure l'Arabie saoudite, avec Israël, il n'en demeure pas moins qu'il a échoué à arracher l'approbation des dirigeants de la région réunis au sommet de Djeddah pour intégrer Israël économiquement dans les économies des États membres et les marchés des pays de la région », a-t-il détaillé.
Il a relevé que les États-Unis visaient la création d'un marché régional commun au Moyen-Orient, qui comporte l'Arabie saoudite, les pays du Golfe et Israël, ce que Biden n'a pas réussi à atteindre au cours de cette visite.
Le spécialiste en économie a indiqué : « Certes, Biden a arraché l’accord de l'Arabie saoudite pour l'ouverture de son espace aérien à l'ensemble des compagnies aériennes civiles mondiales, y compris les vols en partance et à destination d'Israël, mais il voulait plus que cela, à savoir la normalisation économique complète et l'ouverture des marchés des pays du Golfe aux produits et aux marchandises israéliens ».
**Coopération sécuritaire indirecte
De son côté, l'expert en relations internationales, Jalel Selmi, estime que « La visite s’est axée essentiellement sur la sécurité géoénergétique, eu égard au manque dont souffrent les pays de l'Union européenne en matière d'énergie ».
« Le principal point consiste en cette coopération sécuritaire indirecte contre toute menace qui est de nature à porter un coup à l’équilibre des forces en présence dans la région, en particulier l'influence iranienne », a-t-il indiqué.
Selmi a ajouté que « l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ne souhaitent pas former un front contre la Russie et la Chine, mais ont toujours des appréhensions et des craintes persistantes par rapport à l'Iran et le front mentionné n’est pas un front d'attaque mais plutôt de défense dans le cadre de l'équation des impacts et des influences ».
L'expert a indiqué que « Sur le plan international, les États-Unis n'ont plus confiance en la capacité du Royaume-Uni, dont l'Administration Biden s'apprêtait à lui déléguer les affaires de la région du Moyen-Orient ».
Il a constaté que l’Administration Biden « est désormais convaincue quant à l'impératif de préserver sa présence dans la région ».
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou