Analyse

La « tragédie de Beyrouth »...entre un Etat absent et une corruption endémique (Analyse)

-Depuis la fin de la guerre civile libanaise avec la signature de l’Accord de Taëf, en 1989, qui a fondé le partage du pouvoir sur la base des appartenances religieuses et sectaires.

Mourad Belhaj   | 10.08.2020
La « tragédie de Beyrouth »...entre un Etat absent et une corruption endémique (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul / Raed al-Hamed

Depuis la fin de la guerre civile libanaise avec la signature de l’Accord de Taef, en 1989, qui a fondé le partage du pouvoir sur la base des appartenances religieuses et sectaires, le Liban a été gouverné par des équations politiques dépendantes et otages de forces influentes locales ou liées à des acteurs régionaux et internationaux.

Cette situation a abouti à une « quasi » absence des institutions de l’Etat, qui se sont scindées après l’assassinat, en date du 14 février 2005, de l’ancien Premier ministre, Rafik Hariri, en deux forces, celles du « 8 mars » conduites par Hezbollah et le Courant national Livre, et les forces du « 14 mars » menées par le Courant d’al-Moustakbel (Le Future), le parti des Kataeb (Les Phalanges) et le parti des Forces libanaises.

Le Liban souffre de crises accumulées en raison de la précarité de la situation sécuritaire et de l’absence des institutions de l’Etat en faveur de la force du fait accompli imposé par la force des armes du Hezbollah (Allié de l’Iran). Le pays souffre aussi de la paralysie de la justice et de la corruption galopante, et d’autres facteurs qui ont transformé le pays en environnement de genèse des crises exportées aux pays limitrophes, telle que la Syrie, qui souffre de l’ingérence du Hezbollah dans la guerre civile, qui combat aux côtés des forces du Régime.

Le Liban souffre également de la pire crise économique de son histoire contemporaine, à cause de la corruption, des intérêts de la dette de la reconstruction après l’Accord de Taëf, des sanctions américaines infligées au Hezbollah et sur nombre de ses dirigeants et leurs impacts sur le secteur bancaire, et les taux de change de la livre par rapport aux devises étrangères, et en général, sur l’ensemble de la situation socioéconomique dans le pays.

Depuis le 17 octobre dernier, la capitale libanaise est le théâtre d’un mouvement populaire qui proteste contre la situation économique, les conditions de vie détériorées et la corruption financière et administratives. Les manifestants ont revendiqué également des réformes politiques radicales.

Le gouvernement n’a pas satisfait ces revendications, en dépit des excuses présentées par le candidat chargé de former le cabinet, Mohamed Safadi, en novembre 2019, puis de l’échec et du retrait de Samir Khatib, deuxième personnalité chargée de former le gouvernement. Le président de la république, Michel Aoun, a, ensuite, chargé Hassan Diab, en décembre 2019, de proposer une liste pour former le cabinet, qui a enfin obtenu la confiance du parlement, le 11 février dernier.

Avant d’être la cible d’une quelconque accusation, Israël s’est dépêché de nier tout lien avec la gigantesque explosion qui a secoué le port de Beyrouth, mardi. Les informations les plus contradictoires ont circulé, au cours des premières heures, sur la nature et les causes de la déflagration, avant que les autorités libanaises n’évoquent la négligence et le mauvais stockage de près de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium.

Cette quantité était stockée dans l’un des entrepôts du port, depuis environ 6 ans, et les médias locaux ont rapporté que les responsables des Douanes avaient adressé plusieurs correspondances officielles aux parties gouvernementales compétentes « pour s’en débarrasser » tout en alertant quant « au caractère hautement et rapidement inflammable » du nitrate.

Le nitrate d’ammonium est utilisé à des fins multiples, notamment, agricoles, mais est aussi utilisé dans la fabrication d’explosifs.

Considéré comme étant l’un des plus grands et des plus actifs de la Méditerranée orientale, le port de Beyrouth, constitue le principal point de chargement et de dédouanement maritimes au Liban. C’est à travers cette installation portuaire que passent 70% des exportations et des importations du pays du cèdre, selon le site électronique de la compagnie Port de Beyrouth.

Composé de quatre bassins d’une profondeur de 24 mètres chacun, ainsi que d’un cinquième bassin qui était en cours d’aménagement, le port compte 16 quais, des entrepôts et des silos de stockage de blé. Le Liban importe 80% de ses besoins en blé.

Des proches du Hezbollah démentent formellement que le parti ait stocké des armes ou des matériaux explosifs au port, en se basant sur les versions de responsables gouvernementaux, qui étaient unanimes, à souligner que l’explosion s’est produite à cause d’un incendie qui s’est déclaré dans un entrepôt où était stocké, depuis des années, du nitrate d’ammonium. Hezbollah a ajouté que les armes et les missiles qu’il reçoit lui parviennent via le territoire syrien à partir des usines et des entrepôts pour les développer sous la supervision des « Gardiens iraniens de la Révolution », ajoutant que ces armes ont subi, des centaines de fois, les frappes israéliennes.

Des observateurs de la scène libanaise estiment que l’Etat est quasiment absent, et que sa décision est tributaire du Hezbollah, qui contrôle l’aéroport international de Beyrouth, tout en contrôlant officieusement toutes les activités du port et de la majorité des institutions de premier plan, ainsi que la majorité des administrations gouvernementales. Cependant, le gouvernement libanais dément ces estimations et ces informations, les qualifiant souvent « d’infondées ».

L’explosion du mardi, qualifié par d’anciens Chefs de gouvernement, de la « Tragédie de Beyrouth », a été concomitant avec des tensions qui ont émergé sur le front du sud entre Hezbollah et Israël, dont le Chef de gouvernement, Benjamin Netanyahu, avait menacé la formation libanaise chiite, quelques jours avant la déflagration, d’une réaction « lourde », à toute provocation.

Ces mises en garde avaient été suivies d’une déclaration du ministre israélien de la Défense qui avait ordonné à l’armée de l’air de la région nord de répondre immédiatement en détruisant des infrastructures libanaises, et ce en réaction à tout mouvement ennemi du Hezbollah qui est en colère contre le fait qu’Israël ait ciblé des éléments du parti en Syrie.

L’explosion de Beyrouth a fait près de 158 morts et plus de 6 mille blessés. Il s’agit là d’un bilan officiel non-encore définitif, et qui est appelé à être revu à la hausse, compte tenu de certains cas critiques de blessés et des dizaines de personnes, encore portées disparues, sous les décombres.

Selon le gouverneur de Beyrouth, Marwen Abboud, l’explosion a fait que pas moins de 300 mille personnes soient retrouvées sans abri, sur un total de 750 mille, qui représentent la population de la capitale libanaise.

Le gouvernement libanais fait face à des interrogations multiples qui sont posée par de larges franges du peuple, s’agissant de la négligence et de la nonchalance face aux demandes de la Direction des Douanes au port, afin de transporter ces matériaux hautement explosifs en dehors de la capitale.

Des sites d’information ont rapporté une déclaration faite par Hassan Koraytem, directeur du port, qui a dit que les responsables étaient au courant du stockage de matériaux explosifs, ce qui leur a été notifié dans des correspondances officielles adressées par les Douanes et la Sûreté publique afin de retirer ces matériaux. Cependant, ces requêtes sont restées lettre morte, six années durant.

Le gouvernement libanais a promis de demander des comptes et de sanctionner toutes les personnes responsables de la catastrophe du mardi.

Les Libanais font assumer à leur gouvernement la responsabilité de l’explosion, tout en réclamant de sanctionner ceux qui ont causé cette catastrophe, en particulier, les responsables ayant occupé des portes gouvernementaux liés au stockage du nitrate d’ammonium dans un entrepôt du port.

Des appels ont été lancés pour diligenter une enquête internationale afin de déterminer les responsables de l’explosion, un fait considéré par nombre d’observateur comme reflétant l’absence de confiance en la volonté et les capacités du gouvernement.

Le député Marwen Hamada, a annoncé qu’il envisage de démissionner du parlement, tout en appelant le chef de l’Etat à démissionner.

L’ancien Chef du gouvernement, Saad Hariri, avait appelé à mener une enquête transparente, avec une participation internationale, afin de déterminer les circonstances exactes de l’explosion, d’autant plus que, selon lui, « des soupçons entourent le lieu et l’endroit de la déflagration ».

Hariri ferait référence, en évoquant le timing, à l’approche de la date prévu pour le Tribunal spécial des Nations Unies sur le Liban du prononcé du jugement dans l’affaire de l’assassinat de son père, l’ancien Chef du gouvernement, Rafik Hariri, victime d’une puissante explosion ayant ciblé son convoi dans le centre de la ville de Beyrouth, en février 2005.

Le Tribunal en question avait annoncé, mercredi, le report du prononcé du jugement, du 7 au 18 août courant, en signe de respect des victimes de l’explosion de Beyrouth, et en prenant en considération les trois jours de deuil décrétés par le Liban.

De nombreux pays du monde ont exprimé leur solidarité avec le Liban et leur disposition à dépêcher des aides, dont certaines ont été effectivement acheminées, quelques heures après l’explosion, s’agissant d’hôpitaux de campagne, de médicaments et de personnel médical.

Le président américain, Donald Trump, a, de son côté, annoncé qu’une attaque à la bombe était à l’origine de cette explosion catastrophique à Beyrouth, selon ce qui lui a été notifié par des militaires américains gradés, version qui contredit totalement celle des autorités libanaises, qui n’ont pas commenté les déclarations de Trump. (Le président américain s’est ensuite rétracté)

Il est attendu qu’après ce tragique accident, le secteur économique et commercial au Liban subisse d’autres crises et secousses qui viendraient s’ajouter à celles déjà existantes.

Cette explosion aura probablement comme résultat une pénurie dans les produits de base, à cause de la détérioration des produits stockés au port, le plus grand espace de stockage au Liban de blé, de médicaments et de denrées alimentaires.

Il ressort de certains rapports que le port compte des silos de stockage de plus de 85% du blé au Liban.

Le Liban compte après cette explosion des réserves de blé qui ne tiendraient pas plus d’un mois, soit un seuil inférieur à celui requis pour garantir la sécurité alimentaire de base (3 mois), selon une déclaration faite, mercredi, par le ministre de l’Economie et du Commerce, Raoul Nehmé.

Paradoxalement, il est probable et attendu que l’explosion de Beyrouth, impacte positivement la sombre situation économique qui secoue le pays depuis plusieurs mois, et ce après les engagements faits par le Fonds Monétaire International (FMI) et plusieurs pays, dont les Etats-Unis d’Amérique, d’offrir des aides au Liban, qu’ils s’étaient abstenus d’offrir, en raison des sanctions américaines.

Trump pourrait procéder à l’allègement de ces sanctions, ne serait-ce que temporairement. Les pertes préliminaires enregistrées des suites de cette explosion ont été estimées à quelque 15 milliards USD, selon le gouverneur de Beyrouth.


*Traduit de l'Arabe par Hatem Kattou

Seulement une partie des dépêches, que l'Agence Anadolu diffuse à ses abonnés via le Système de Diffusion interne (HAS), est diffusée sur le site de l'AA, de manière résumée. Contactez-nous s'il vous plaît pour vous abonner.
A Lire Aussi
Bu haberi paylaşın