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La réalité de la position saoudienne à l’égard de la normalisation des Emirats avec Israël (Analyse)

La réalité de la position saoudienne à l’égard de la normalisation des Emirats avec Israël (Analyse)

Mona Saanouni   | 03.09.2020
La réalité de la position saoudienne à l’égard de la normalisation des Emirats avec Israël (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul / Ihsen Fakih

Des responsables américains insistent, en se basant sur des données qu’ils possèderaient, sur le fait que la normalisation des relations entre l’Arabie Saoudite et Israël est une chose inéluctable, après que Tel-Aviv et Abu Dhabi aient parvenus à un accord de normalisation de leurs relations, le 13 août écoulé.

Jared Kushner, conseiller et gendre du président américain, Donald Trump, chargé de l’initiative de Paix au Moyen-Orient (L’Accord du siècle), pense que Riyad et Tel-Aviv accompliront ensemble des choses grandioses qui seront dans l’intérêt de l’économie et de la défense du royaume et qui contribueront à endiguer la puissance et l’influence de l’Iran dans la région.

Dans une interview accordée à un magazine américain, en date du 26 août, Kushner a évoqué un accord similaire entre Israël et les autres pays du Golfe, dont l’Arabie Saoudite, est une chose inéluctable, ajoutant que l’interrogation demeure au sujet du cadre temporel de cet accord.

L’Arabie Saoudite n’a pas émis de position officielle au suet de l’annonce de l’accord de normalisation entre les Emirats et Israël, bien que d’autres pays de la région aient accueilli favorablement et officiellement cet évènement, à l’instar du Bahreïn, du Sultanat d’Oman, de la Jordanie et de l’Egypte, en contrepartie de critiques acerbes par l’Autorité palestinienne, concernée par la paix, et d’autres Etats tels que l’Algérie, le Maroc et la Tunisie et d’autres pays qui ont mis l’accent sur les droits inaliénables du peuple palestinien sans pour autant adresser de critiques frontales aux Emirats.

Depuis l’annonce dudit accord, le Conseil des ministres saoudien s’est tenu, à deux reprises, en date du 19 et du 25 août. Ces deux réunions ont évoqué plusieurs questions régionales, dont celles portant sur le Yémen et la Libye, mais sans parler de l’accord entre Israël et les Emirats.

Cependant, le ministre saoudien des Affaires étrangères avait annoncé, depuis Berlin, le 19 août dernier, lors d’une conférence de presse animée avec son homologue allemand, que son pays n’envisage pas de normaliser ses relations avec Israël avant de parvenir à un accord de paix israélo-palestinien global sur la base des critères arrêtés par l’Initiative de paix arabe de 200 et les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU y afférentes.

Citant des sources arabes, dont l’identité n’a pas été déclinée, des médias israéliens ont rapporté qu’il « est inenvisageable que l’Arabie Saoudite signent un accord avec Israël, en cette phase, mais qu’une coopération entre les deux pays après l’accord entre Tel-Aviv et Abu Dhabi est probable ».

D’autres médias occidentaux et hébreux évoquent une coopération saoudo-israélienne dissimulée en dépit du non-établissement de relations officielles entre les deux pays.

Des sources occidentales évoquent l’existence d’une sorte de relations qui n’ont pas été rendues publiques entre l’Arabie Saoudite et Israël et qui se seraient renforcées au cours des dernières années, et ce depuis que Mohamed Ben Salman occupe le poste de prince-héritier, et qui est considéré comme étant le véritable dirigeant du royaume, et ce dans le cotexte du partenariat stratégique pour faire face aux menaces iraniennes dans la région.

Selon des déclarations faites par le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, à la chaîne de télévision émiratie « Sky News », plusieurs pays signeront des accords de paix à l’avenir avec Israël, sans pour autant les citer.

A maintes reprises, Netanyahu a dévoilé des rencontres qu’il a eues avec plusieurs dirigeants arabes et musulmans, dont la tenue n’a pas été rendue publique, affirmant que ces dirigeants lui confient que leur véritable intérêt réside dans la normalisation des relations avec Israël.

Les Etats-Unis pensent que la position émiratie et israélienne est conforme à un certain degré avec la position saoudienne, s’agissant, notamment, des menaces iraniennes à la sécurité et à la stabilité dans la région.

Washington estime qu’il est nécessaire d’assurer une meilleure coordination entre les quatre pays pour faire face aux menaces. C’est dans ce cadre qu’Israel avait intervenu, auparavant, de manière directe à l’opération de protection de la navigation dans le Golfe, sous la conduite des Etats-Unis et avec la participation de pays européens et arabes, dont l’Arabie Saoudite, les Emirats et le Bahreïn.

Certains Etats du Conseil de coopération du Golfe partagent leurs appréhensions et craintes avec Israël au sujet des menaces iraniennes contre la sécurité et la stabilité dans la région.

Les Emirats et Israël avaient annoncé, le 13 août écoulé, l’établissement de relations officielles, en tant que partie d’un accord conclu à la faveur d’une médiation américaine, en contrepartie d’une suspension temporaire et non pas d’un arrêt ou d’une annulation du plan israélien d’annexion de territoires arabes en Cisjordanie et dans la Vallée du Jourdain, lequel plan a été réellement gelé avant l’annonce dudit accord, en raison de réactions rejetant ce plan, aussi bien de grandes puissances que des Nations Unies.

L’accord émirato-israélien est le troisième du genre signé par Tel-Aviv avec un pays arabe, après les Accords de Camp David de 1979 avec l’Egypte, et les Accord de Wadi Araba, conclu avec la Jordanie en 1994.

L’Administration américaine poursuit ses efforts avec plusieurs pays arabes, tels que le Bahreïn, le sultanat d’Oman et le Soudan à l’effet de conclure des accords similaires de normalisation des relations avec Israël.

A plus d’une reprise, Netanyahu avait déclaré que son pays œuvre à diriger des dessertes aériennes directes reliant Tel-Aviv à Abu Dhabi qui survoleraient l’espace aérien saoudien.

L’Arabie Saoudite n’a émis aucun commentaire au sujet des déclarations de Netanyahu, qui s’opposent à une décision saoudienne décrétant le survol de l’espace aérien national par les avions en provenance ou en direction d’Israël.

Cependant, des médias israéliens ont évoqué, le 30 août, que l’Arabie Saoudite a donné son accord au survol de son espace aérien d’un avion à bord duquel se trouve une délégation israélienne qui devait atterrir le lendemain aux Emirats. Cette information rapportée par les médias israéliens n’a pas été commentée par les autorités saoudiennes.

Bien que les responsables israéliens affirment catégoriquement que l’accord de normalisation avec les Emirats n’engage en rien Israël pour stopper le projet d’annexion des territoires israéliens, il n’en demeure pas moins que des responsables émiratis tentent de véhiculer l’accord de normalisation comme étant conçu pour suspendre le projet d’annexion.

L’Arabie Saoudite n’a pas commenté officiellement les appels lancés par les Emirats à suspendre l’annexion des territoires palestiniens occupés. Néanmoins, les médias saoudiens et la majorité des activistes sur les réseaux sociaux, qui reflètent en partie la position politique de Riyad, ont salué les déclarations faites par les dirigeants de Abu Dhabi qui prétendent avoir gelé ou stoppé l’opération d’annexion, sans pour autant accueillir favorablement de manière directe la normalisation des relations.

La décision émiratie n’a pas fait l’objet de critiques au sein des médias financés ou propriété de l’Arabie Saoudite, ce qui reflète, implicitement, la réalité de la position saoudienne non-annoncée de normalisation avec Israël, bien que cela capote l’Initiative de paix arabe, d’autant plus que des responsables israéliens martèlent que la porte a été ouverte à plusieurs pays arabes pour emboîter le pas aux Emirats.

Officiellement, les responsables saoudiens considèrent que toute mesure israélienne unilatérale d’annexion des territoires palestiniens est à même de saper la solution à deux Etats dans le cadre de l’Initiative de paix arabe, en même temps qu’aucun responsable saoudien n’a adressé de critique directe ou indirecte à l’accord émirato-israélien.

Contrairement à cela, il est possible de saisir un appui implicite de la décision émiratie, dans une lecture des déclarations faites par le ministre saoudien des Affaires étrangères, le 19 août à Berlin, lorsqu’il a « critiqué les positions israéliennes unilatérales qui entravent le processus de paix ». Le chef de la diplomatie saoudienne faisait cette déclaration alors qu’il commentait l’accord de paix émirato-israélien.

Il a, également, fait part du soutien du royaume « à tout effort consenti pour l’impulsion du processus de paix », efforts expliqués par des analyses comme étant la suspension ou le gel de l’annexion de territoires, comme certains responsables l’avaient déclaré.

Parallèlement à cela, l’ancien ministre saoudien de l’Information, Adel Tarifi, a qualifié l’accord de normalisation de « décision historique ».

De nombreux observateurs penchent pour dire que l’accord de normalisation contredit complètement l’Initiative de paix arabe, à laquelle l’Arabie Saoudite est toujours attachée comme fondement pour faire prévaloir la paix entre Palestiniens et Israéliens et mettre fin au conflit arabo-israélien et l’établissement de relations normalisées entre les pays arabes et Israël.

L’initiative de paix, soumise à l’époque par le monarque saoudien disparu, Abdallah Ibn Abdelaziz, et adoptée par le Sommet arabe de Beyrouth, d’il y a 18 ans, prévoit la reconnaissance par les pays arabes de l’Etat d’Israël et la normalisation de leurs relations, après la signature d’un accord de paix israélo-palestinien qui aboutirait à l’établissement d’un Etat palestinien aux frontières du 4 juin 1967 avec comme capitale Jérusalem-est et au retour de millions de réfugiés palestiniens. L’initiative a été rejetée en bloc par Israël.

Parmi les pays signataires de l’Initiative figure l’Etat des Emirats qui a conclu, récemment, un accord de normalisation avec Israël, sans pour autant que la condition de l’Etat palestinien ne soit réuni conformément à la teneur de l’Initiative.

Il est probable qu’Israël continue à s’attacher officiellement à l’Initiative de paix arabe et à ne pas conclure d’accord de paix avec Israël, tant que le roi Salman Ibn Abdelaziz demeure sur le trône du royaume. Néanmoins, il est probable que cette position change après son départ, pour une raison ou une autre, et l’accès au trône du prince-héritier, Mohamed Ben Salman, le plus proche allié du prince-héritier de Abu Dhabi, Mohamed Ben Zayed.

*Traduit de l'Arabe par Hatem Kattou

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