Analyse

L’Europe va-t-elle contribuer au retour de réfugiés syriens en finançant la Turquie ? (Opinion)*

- Malgré le populisme de l'opposition, Erdogan refuse d'aller vers une politique anti-migratoire

Fatma Bendhaou   | 27.07.2021
L’Europe va-t-elle contribuer au retour de réfugiés syriens en finançant la Turquie ? (Opinion)*

France


AA/Paris/Fatih KARAKAYA

« Si les étrangers n’étaient pas venus en France, ce pays se porterait à merveille ». Cette phrase pourrait résumer à elle seule, la pensée de l’extrême droite en France.
Il faut reconnaître que l’hostilité envers « l’autre », c’est-à-dire « l’étranger », « le réfugié », « le migrant », « l’immigré », peu importe le nom qu’on lui donne, reste le gagne-pain de nombreux partis classés à l’extrême droite.
Si ces dernières années ce populisme s’est étendu, sans gêne, à une large partie de la droite, l’extrême-droite a dédié toute sa politique à la chasse aux migrants.
En revanche, à l’opposé, la gauche a toujours été perçue comme « l’amie des étrangers » quitte à se faire traiter « d’islamo-gauchiste », « de collabos » ou encore de « de traitre à la nation ».
Ainsi, selon ces ennemis jurés des étrangers, si la situation continue comme ça, la France « disparaîtra ». Ils affirment donc que les étrangers font beaucoup plus d’enfants, veulent détruire l’identité française. Pour protéger cette France, ils veulent « exclure » tous les étrangers y compris ceux qui sont en situation régulière car ils ne profitent que du « système ».
Malgré cette hostilité grandissante, la gauche s’est tétanisée au fil du temps et ne défend plus avec autant de vivacité les personnes d’origine étrangère. Ce populisme a aussi marqué la gauche après la montée en puissance des figures importantes comme Manuel Valls qui a dirigé l’Exécutif français sous la présidence de François Hollande.
Lorsque les immigrés sont attaqués, les responsables politiques chez Europe Ecologie les Verts, le Parti socialiste, le Parti communiste et la France Insoumise ne réagissent plus selon leurs valeurs dites historiques. Mises à part quelques figures, les partis restent silencieux quitte à décevoir leurs électeurs.


■ La gauche turque mène les hostilités


Contrairement à ce qu’on pourrait croire, en Turquie c’est la gauche qui est à la tête des campagnes hostiles à l’immigration. Ainsi, le parti Républicain du Peuple (CHP), classé à gauche mais aussi laïc et kémaliste, promet depuis quelques années de mener une politique anti-migratoire.
Avant de s’attarder sur cette politique, il est nécessaire de rappeler le contexte de cette prise de position. En effet, avant 2011 les relations entre la Turquie et la Syrie sont au beau fixe. D’ailleurs, le premier Ministre de l’époque Recep Tayyip Erdogan et Bachar Al-Assad se rencontrent régulièrement et il est même envisagé de supprimer les visas entre les deux pays.
Mais en 2011, la répression sanguinaire s’accentue en Syrie et les mises en garde d’Erdogan ne changent rien aux exactions du régime syrien. S’en suit alors une guerre civile au cours de laquelle, selon certains observateurs internationaux, plus de 500 mille personnes sont tuées sous les bombes du régime de Damas.
La Turquie choisit alors d’être aux côtés de l’opposition et en quelques mois, plus de 3.5 millions de Syriens se réfugient en Turquie.
Cette arrivée de masse entraîne des changements socio-économiques difficiles à aspirer pour la Turquie. En effet, contrairement à l’immigration accueillie par l’Europe, celle-ci n’est ni préparée, ni choisie. Elle relève en revanche d’une simple démarche solidaire de la nation turque envers le peuple syrien voisin.
Des millions de personnes, notamment des jeunes, refusent de rester dans des camps où ils n'ont aucun avenir et s’installent dans les grandes villes. 500 mille d’entre eux partent à Istanbul, la plus grande ville de Turquie déjà très densément peuplée.


■ La désinformation autour des réfugiés


L’Europe ne veut pas accueillir ces réfugiés qui ont fui les bombardements. Pourtant, des milliers d’entre eux tentent de passer vers la Grèce. Les dirigeants européens sont tétanisés par l’arrivée en masse de Syriens et l’opinion publique montre clairement son mécontentement. C’est alors qu’un accord est signé le 18 mars 2016 entre l’Europe et la Turquie, prévoyant un échange de quelques milliards exclusivement alloués à des organisations internationales reconnues. La Turquie accepte le deal avec l’engagement des Européens de contribuer financièrement à un accueil digne des candidats à l’immigration.
Mais non seulement les dirigeants européens ne respecteront pas leur engagement de prendre des immigrés légaux mais ne verseront que 3 milliards sur les 6 qu’ils s’étaient engagés à verser.
Entre temps, la Turquie dépensera plus de 40 milliards de dollars. Il faut dire que la Turquie est devenue le pays qui accueille le plus de réfugiés, et les enveloppes allouées par l’Exécutif, font l’objet de virulentes critiques de la part de l’opposition qui « accuse le gouvernement de ne pas trouver de fonds pour son propre peuple ».
Certains médias et des influenceurs nouvelles générations (Youtube, Tiktok, etc) sont allés jusqu’à affirmer que les Syriens touchent l’équivalent d’un SMIC mensuel, que tout est gratuit pour eux, et qu’ils peuvent allers à l’université sans passer d’examen. Des diffuseurs de fausses informations sont allés jusqu’à prétendre que les Syriens ont droit gratuitement à des opérations de chirurgie esthétique.
Dès 2019, après l’aggravation de la situation économique, la gauche fait de l’hostilité anti-migrants son fonds de commerce.


■ Promesse de renvoyer les Syriens


Ces dernières semaines, le parti Républicain du Peuple (CHP), le principal parti d’opposition ainsi que son allié le Bon Parti, classés à l’extrême droite multiplient les campagnes contre les Syriens.
Il faut ajouter à cela que la Turquie, point de passage pour l’Europe, fait aussi fasse à l’arrivée d’Afghans qui fuient le pays par crainte de voir les Talibans reprendre le pouvoir.
L’opposition n’hésite pas à accuser le gouvernement d’Erdogan d’être incompétent en la matière et trouve qu’il n’est pas acceptable que « des millions d’arabes et autres tribus primaires viennent en Turquie dans le but de détruire la société turque ».
Selon elle, les Syriens sont « des criminels » qui attaquent les femmes turques et dans 10 ans ces réfugiés seront majoritaires puisqu’ils font beaucoup plus d’enfants.
Ainsi on trouve un parallèle entre le discours de l’extrême droite en France et celle de la gauche en Turquie. Ces personnes accusent les USA et les Européens d’être les instigateurs de ce projet de destruction et Erdogan de faire partie de ce complot.
D’ailleurs le leader de l’opposition, Kemal Kilicdaroglu, poste régulièrement des vidéos sur les réseaux sociaux qui attisent la haine contre les Syriens.
La semaine dernière, il a de nouveau publié une séquence dans laquelle il s’est adressé cette fois à des dirigeants européens. En effet, dans cette vidéo il exhorte les Européens à ne pas confondre « sa personne » avec celle d’Erdogan. Selon lui, « Erdogan est trop docile avec eux » et il serait « le seul apte à mener une nouvelle guerre d’indépendance ».
Pour cela, il a promis de faire la paix avec Bachar Al-Assad et de renvoyer tous les Syriens en deux ans chez eux. « Je construirais les maisons des Syriens et ils pourront rentrer tranquillement dans leurs pays » a continué le leader de gauche.
Par ailleurs, Kilicdaroglu a affirmé « qu’il avait eu la promesse des dirigeants européens qui vont financer cette reconstruction » sans toutefois préciser à quels dirigeants il fait allusion. S’agit-il du président de la commission européenne ou d’un chef d’état ? Personne ne le saura puisque Kilicdaroglu refuse d’en dire plus. En tout cas, il n’a pas non plus détaillé la somme promise.
Il faut savoir que la Turquie a toujours défendu le principe d’une zone sécurisée de 30 km de profondeur à l’intérieur de la Syrie qui permettra aux Syriens de vivre en toute sécurité.
Mais les Européens ont toujours refusé cette idée et n’ont jamais participé à la construction des maisons. Dans ce cas, pourquoi la donne changerait avec une éventuelle arrivée de l’opposition au pouvoir ?
De plus, Kilicdaroglu n’a pas précisé non plus sa position dans le cas où des Syriens refuseront de partir. A-t-il l’intention de les expulser par la force? Quel sort sera réservé à ceux qui souhaitent rester en Turquie?


■ Populisme sans fin


Ces promesses ont été vivement critiquées aussi bien au niveau du parti au pouvoir que son allié du MHP. Le gouvernement avance que l’opposition confond le nationalisme, le populisme et l’accueil des gens en détresse.
Plusieurs organisations de défense de droits humains ont également appelé l’opposition à cesser de faire de la politique populiste sur le dos des réfugiés qui ont fui la mort. Elles rappellent qu’il existe des obligations légales en matière de réfugiés.
Mais l’opposition semble avoir flairé le bon filon avec cette hostilité antisyrienne et compte multiplier les actions dans ce sens. D’ailleurs même si le taux de délinquance reste très faible chez les Syriens, le moindre fait divers fait la une des journaux qui participent à cette hostilité. Pour ces personnes, il n’y a plus de guerre en Syrie et donc le statut de réfugiés n’est plus à l’ordre du jour. Pourtant, les images qui viennent de la Syrie prouvent le contraire.

Malgré le populisme de l'opposition, Erdogan refuse d'aller vers une politique anti-migratoire. D'ailleurs, il a répondu à Kilicdaroglu en disant que "tant qu'il sera au pouvoir, il ne remettrait jamais "ses invités" à des assassins".


* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.

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