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Idleb : Le nœud gordien du conflit syrien (Analyse)

-Le président Erdogan a adressé un ultimatum au Régime syrien, qui s’achève à la fin du mois courant, pour se retirer derrière les points d'observation turcs à Idleb

Mona Saanounı   | 12.02.2020
Idleb : Le nœud gordien du conflit syrien (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul / Mahmoud Othmèn

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a adressé un ultimatum au Régime syrien, qui lui accorde jusqu’à la fin du mois de février pour se retirer derrière les points de contrôle turcs à Idleb (nord-ouest) encerclés par les forces d’al-Assad au cours de la dernière campagne militaire menée avec ses alliés.

Le ministre turc de la Défense, Hulusi Akar, a affirmé que Ankara est en cours d’exécution de ses plans militaires à Idleb au cas où le Régime d’al-Assad n’obtempère pas au délai accordé par le président Erdogan.

Dans une déclaration faite au journal turc « Hürriyet », Akar a martelé que « si le Régime [syrien] ne respecte pas le délai accordé de la fin du mois courant, nous passerons à l’application des plans B et C ».

En réponse à une question sur la signification du plan B, le ministre turc de la Défense a clarifié qu'ils s’étaient déjà entretenus avec leurs partenaires américains concernant l'éloignement des terroristes de la frontière turque, et compte tenu de la non-réception d’une réponse, l’armée turque a mené les opérations de « Bouclier de l'Euphrate », du « Rameau d'olivier » dans le Rif d’Alep, et de « Source de la paix » dans les Rifs d’al-Hassaké et de Raqqa.

** Al-Assad prendra-t-il au sérieux l'avertissement d'Ankara et retirera-t-il ses forces dans les délais impartis?

Il ne ressort pas des premières réponses de Moscou et de Damas de changement radical des positions, dès lors que ni la mentalité du Régime d’al-Assad ni la doctrine des Russes ne leur permettent de perdre les acquis engrangés au niveau militaire.

La vérité indéniable est que le Régime d’al-Assad est incapable de continuer à gouverner sans la Russie, ni à poursuivre la guerre. Cela signifie que la réponse à l’avertissement lancé par la Turquie est principalement et directement lié à ce que compte faire le président russe Vladimir Poutine, face à une opération militaire que lancera la Turquie contre les forces du Régime d’al-Assad dans la zone de désescalade à Idleb.

** L’importance stratégique d’Idleb
Idleb est située dans le nord-ouest de la Syrie, limitrophe à la province du sud de la Turquie de Hatay et est bordée à l’est par la province d’Alep, au nord-est par la ville d’Afrin (relevant du Rif d’ Alep), au sud par la province de Hama et au sud-ouest par la province de Lattaquié.

Idleb revêt une importance stratégique majeure, consistant en sa position sur la route internationale reliant la Turquie à la Syrie, à la Jordanie et au Golfe. Elle dispose également d’une importance particulière au plan local, dès lors qu’elle est considérée comme la porte d'entrée sur la Mer Méditerranée.

D’une superficie de 6 mille kilomètres carrés, Idleb qui comptait, avant l’année 2011, une population d'environ deux millions de personnes, est habitée actuellement, selon les chiffres des conseils de l’administration locale de la ville (affiliés à l'opposition), par environ 3,7 millions de personnes, dont 1,3 millions de civils déplacés des autres villes syriennes. De plus, un million d’habitants de la population de la province vivent dans 200 camps près de la frontière turque.

Idleb est considérée comme l'une des principales forteresses des forces de l'opposition syrienne, après sa libération du joug du Régime en mars 2015.

L'importance stratégique que revêt Idleb augmente compte tenu de son emplacement limitrophe à la province de Lattaquié, un des principaux bastions du Régime et son réservoir humain, qui comprend également la base militaire russe à Hmeimim.

Compte tenu de sa position limitrophe à la Turquie, la province constitue une des principales portes d’acheminement des aides humanitaires vers la Syrie, via le poste frontalier de Bab al-Hawa. Plus de 1500 camions chargés de denrées alimentaires et de secours accèdent mensuellement à travers cette région de même que 4500 camions chargés de produits commerciaux.

La province d’Idleb a été déclarée comme étant l'une des zones de désescalade, en vertu de l’accord d’Astana, conclu le 5 mai 2017, par les Etats garants, la Turquie, la Russie et l’Iran.
En vertu des accords d'Astana, la Turquie a mis en place 12 postes de contrôle dans la zone d’Idleb en octobre 2017, où environ 4 millions de civils résidaient sous la protection turque, dès lors que Ankara est la partie garante des factions de l'opposition.

Idleb partage 130 km de frontières terrestres avec la Turquie, et un état d'inquiétude prévaut de crainte que la poursuite des campagnes du Régime lancés contre Idleb n'entraîne une vague de déplacements de centaines de milliers de civils vers la Turquie et l'Europe.

L’afflux de nouvelles vagues de déplacés vers la frontière avec Hatay constitue une préoccupation majeure de la Turquie, qui accueille déjà actuellement sur son sol plus de 3,6 millions de Syriens et qui par conséquent met l’accent sur la nécessité qu’il y a à protéger l’accord de cessez-le-feu à Idleb

** Idleb : le nœud de l’affaire syrienne

La crise syrienne s'est transformée en une insurmontable tragédie humaine insurmontable, en raison des intérêts et des positions contradictoires des nombreux acteurs influents et impliqués.

Alors que les États-Unis, l'ancien allié de la Turquie, se dressent face à Ankara en Syrie, particulièrement, s’agissant de l'organisation terroriste du »YPG », la Russie, ancien ennemi de la Turquie, est devenue un de ses partenaires stratégiques.

En parallèle, il existe un différend turco-russe sur Idleb, Manbij et l'est de l'Euphrate de même qu’une autre contradiction a resurgi entre les deux parties.

En effet, Moscou soutient militairement le régime d’al-Assad, tandis qu'Ankara s'y oppose fermement. Plus clairement, il existe une contradiction majeure dans les positions Dans une déclaration plus claire, il y a une grande contradiction dans les positions et des ordres du jour aux antipodes entre les deux parties concernant la question syrienne dans son intégralité, sans évoquer le grand différend qui les oppose dans l’affaire libyenne, susceptible à son tour à une escalade.

** Négociations turco-russes

Un marathon de négociations et de réunions intenses entre les délégués de la Turquie et de la Russie, s’est engagé dans le but d’identifier une nouvelle formule de consensus concernant Idleb. Mais les chances de compréhension semblent faibles jusqu'à présent, dès lors qu’une fois une réunion terminée, elle est suivie d'une seconde et au plus haut niveau, mais sans résultats concrets.

La délégation russe a présenté une nouvelle carte de la "zone de désescalade", qui s'étend de la frontière turco-syrienne jusqu’à une profondeur de 30 km, et la partie turque a rejeté catégoriquement ladite carte et la proposition russe.

La délégation russe insiste sur le fait d’achever les opérations militaires jusqu'à la prise de contrôle de l'intégralité des axes internationaux Alep - Lattaquié "M4" et Alep - Damas "M5", et de maintenir l’ensemble des villes et villages auxquels ont accédé les forces du régime des deux côtés des deux routes, sous son contrôle.

De son côté, la délégation turque insiste sur le retrait des forces du Régime syrien et des milices qui la soutiennent, au-delà des postes de contrôle turcs, en application de l'accord de Sotchi signé entre les présidents turc Recep Tayyip Erdogan et russe Vladimir Poutine en 2018, sans accepter de négocier sur moins que ça.

** Scénarii des conflits sur Idleb

Il ressort de l'ensemble des données - réunions, négociations, déclarations et messages échangés entre les deux parties -,qu’il est probable que la partie turque attend la fin de l’ultimatum fixé par le président Erdogan au Régime syrien jusqu'à fin février, tout en continuant à renforcer la situation sur le terrain, et à envoyer des renforts militaires à Idleb et aux zones frontalières, tout en menant parallèlement des discussions intensives avec les Russes.

Les pourparlers devraient déboucher prochainement sur une réunion entre les présidents Erdogan et Poutine, si ces pourparlers n'aboutissent à aucun résultat.

Le choix d'une guerre menée par la Turquie et les factions de l'opposition syrienne contre les forces du Régime pour les contraindre à se retirer des zones dans lesquelles elles ont progressé récemment, paraît comme étant l'option la plus probable.

Il est prévu que la Russie continuera à exercer une pression sur la partie turque, afin de préserver les zones contrôlées par le Régime récemment.

Comme à l’accoutumée, Moscou adoptera la politique du « bord du précipice » mais en fin de compte la Russie ne se dressera pas sur la voie de la Turquie, si cette dernière décide de lancer une opération militaire contre le régime d’al-Assad pour le contraindre à reculer. La Russie ne soutiendra pas Damas par son aviation avançant comme argument l’application de la teneur des Accords de Sotchi et d’Astana.

Bien que la Russie ait, jusqu'à présent, apporté son plein soutien à la politique d'al-Assad, elle procédera à une évaluation de la situation à la lumière de l'ultimatum turc, motivé en cela par cette préoccupation de perdre la Turquie, avec qui elle est liée par des intérêts stratégiques.

Il est attendu que Poutine évitera de continuer à soutenir aveuglément al-Assad concernant la crise d’Idleb et à le forcer à prendre une position pour satisfaire les revendications de la Turquie, afin de faire baisser tension qui a éclaté après les deux dernières attaques contre les forces turques au cours des derniers jours, et qui ont fait 13 morts parmi les soldats turcs.

En mentionnant l'escalade et la prise pour cible les forces turques, il ne faut pas perdre de vie le rôle dévolu à l’Iran, cet acteur influent et qui a un ascendant sur les forces combattantes d'al-Assad sur le terrain. Il apparaît que Téhéran, qui subit le blocus américain, est satisfait de la tension qui a éclaté entre Ankara et Moscou

In fine, il est possible d’avancer que la partie responsable de la récente escalade n’est autre que la Russie, et que la balle est actuellement dans le camp du président Poutine qui, soit il choisit de continuer à soutenir le régime en perte de vitesse d’al-Assad délabré, soit de maintenir à leur niveau et de renforcer les relations stratégiques avec un acteur régional de l’ampleur de la Turquie.

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