AA / Tunis / Slah Grichi**
Dès le déclenchement de la guerre en Ukraine, Biden de Washington, Johnson de Londres et Macron de Paris ont été les plus virulents décideurs à fustiger Moscou, notamment après que Poutine eut déclaré et montré sa volonté de protéger les frontières russes et d'empêcher, par tous les moyens, que Kiev devienne membre de l'OTAN ou son partenaire, dans le sens d'être une base avancée de son arsenal.
Ce sont eux aussi les têtes de file qui ont poussé à un ballet de sanctions, sans cesse endurcies. Ils ont foncé, la tête devant, avec tant d'acharnement qu'ils ont atteint l'aberration, en impliquant les institutions sportives internationales dans ces mesures et en les poussant à rejoindre la piste; ces institutions même qui bannissent toute forme d'intervention politique dans les affaires des structures nationales qui en dépendent. Au point qu'en tennis par exemple, les joueurs russes sont nommés sans leur nationalité. Ridicule de les "distinguer" de la sorte, ce qui ne les rabaisse pas, ni eux ni leur pays. L'effet est plutôt contraire
Toujours est-il que la majorité des pays européens, avec Emmanuel Macron pour porte-flambeau, réussiront la "performance" de convaincre l'Union des associations européennes des clubs de football (UEFA) et son président, le Slovène Aleksander Ceferin, de retirer la finale de la Ligue des champions à la ville de Saint-Pétersbourg et de la confier à Paris et ce, dès le lendemain de l'entrée des soldats russes en Ukraine, soit le vendredi 25 février dernier. La promptitude de l'Instance européenne démontre que les tractations avaient commencé, au moins, depuis les prémices de la crise russo-ukrainienne. Les remerciements publics adressés par l'UEFA au président français prouvent, eux, que ce dernier a usé de tout son poids pour que ce soit Paris qui "détrône" la deuxième ville russe et accueille le plus grand événement sportif du monde, au niveau des clubs. Une manière de porter un laurier, croyait le locataire de l'Elysée, et de narguer Poutine qui venait de si froidement le recevoir au Kremlin, en le plaçant à plus de six mètres de lui, lors de leur tête-à-tête. Le prétexte du coronavirus a servi aussi à rapetisser, voire à humilier un malvenu...
- Le cauchemar d'une décision contradictoire
Or, organiser une finale de la Ligue des champions n'est pas une affaire aisée. Cela nécessite des préparatifs, une logistique et des moyens énormes. L'UEFA elle-même et son cahier de charges pour cet événement établissent à dix-huit mois en moyenne, le temps nécessaire à son organisation. C'est que, au-delà de la pelouse et des gradins, il y a l'arrivée des supporters des deux finalistes, leur déplacement et leur sortie du stade, l'accueil et l'entrée des milliers d'officiels, de partenaires (sponsors) et d'invités de l'UEFA, la stratégie assurant la sécurité de l'ensemble de ces dizaines de milliers de personnes; avant, au cours et après le match... Il s'est, à l'évidence, révélé qu'on a trop présumé des capacités de Paris et des possibilités françaises, en réduisant ce délai à son sixième, c'est à dire à trois mois seulement. Le résultat ne s'est pas fait attendre...
Car, en dépit des moyens consentis, le président français avait dû apprendre, avant même le début de la rencontre, que la finale dont il comptait s'enorgueillir et qui pouvait le servir, lui et son parti, à deux semaines des législatives, tournait au cauchemar.
"On n'a jamais mobilisé autant de policiers et de gendarmes (6800), autour et dans le stade de France", se défendra le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, devant les commissions sénatoriales des lois et des affaires culturelles, mercredi dernier. Cela n'a pourtant pas suffi, malgré le soutien de dizaines de stadiers, pour empêcher une véritable corrida de s'installer aux portes d'accès, surtout celles réservées aux supporters anglais, pourtant disciplinés et loin du hooliganisme qui aurait renvoyé au drame du Haysel de 1985 qui a coûté la vie à 39 personnes, lors de la finale où le même Liverpool était opposé à la Juventus de Turin.
Des pré-filtrages levés (quelle aubaine cela aurait été pour des poseurs de bombes), bousculades, cohue, compression, mauvaises indications, entrée au compte-gouttes, des tourniquets qui perdaient le Nord (le billet tout ce qu'il y a de plus clean de la championne olympique Estelle Mossely ne passera pas), absence de discernement entre porteurs de vrais et de faux billets, resquilleurs infiltrés...les services d'ordre dépassés et déboussolés par des directives puis des contre-directives... Résultat, le chaos général, l'usage du gaz lacrymogène pour tout le monde, les délinquants et les larcins s'en donneront à cœur joie pour agresser les supporters anglais, les détrousser et leur arracher colliers, montres, portables... Ils en feront de même à la sortie, dans les bouches des métros. Bref, le match ne commencera qu'avec 36 minutes de retard, sans des centaines de porteurs de billets, dont la majorité n'accèdera pas aux gradins. Les plus chanceux -ou tenaces- assisteront à la seule deuxième mi-temps.
- Vaut mieux se taire...
Dans un premier temps, le préfet de Paris, la nouvelle ministre des Sports, Amélie Oudéa-Castéra, et Gérald Darmanin ont crié à la responsabilité de dizaines de milliers de fans anglais (entre 30 et 35 mille), accusés à tort d'être porteurs de faux billets; un chiffre que rien ne corroborait et que d'autres intervenants ont évalué à 2000 - 2500 maximum.
Le ministre de l'Intérieur finira quand même par se rétracter et reconnaître qu'aux 75 000 places du stade de France, se sont ajoutés tout autour 30 000 autres, qui n'ont pas tous essayé d'entrer. Il reconnaîtra aussi, toujours devant les commissions sénatoriales : "Une blessure pour notre orgueil national..." et d'ajouter : "Oui, on aurait pu anticiper...". Macron, lui, laissait ses ministres se "débrouiller", préférant garder le silence, sûrement de peur qu'on se rappelle que cette finale à Paris était son initiative et que le scandale ne rejaillisse directement sur lui.
Le léger mea-culpa de Darmanin visait, en fait, à apaiser la colère du Premier ministre anglais, Boris Johnson, qui a exigé de l'UEFA "une enquête commune avec les autorités françaises", la fureur de la maire de Liverpool, Joanne anderson, témoignesse de "gestes dégoûtants de policiers", d'après ses propres propos...et la révolte de Tom Werner, le président du club de Liverpool, qui a qualifié d'irresponsables, les déclarations de la ministre française des Sports, pour qui "le club britannique a laissé ses supporters dans la nature". Sans parler des témoignages, des images et des échos éclaboussants diffusés par les médias et sur les réseaux sociaux. Rien de réjouissant pour une ville qui accueille, l'automne prochain, les grands matchs de la Coupe du monde de rugby et dans deux ans, les Jeux olympiques. Saint-Denis et son Stade de France (raillé par un journal "stade de farce") font désormais peur.
- Macron laisse des plumes...
Pas de quoi reluire non plus l'image de Macron, à l'échelle de l'Europe dont il rêve de conduire la locomotive, le chancelier allemand, successeur d'Angela Merkel, n'ayant pas encore fait ses preuves.
Pire encore pour son parti... En effet, la gestion approximative, pour ne pas dire catastrophique, de cette finale Real - Liverpool, considérée par l'opposition et même par certains alliés, comme un test-échec du nouveau gouvernement, risque fort d'influer, dès le premier tour des législatives de dimanche prochain, sur les résultats et faire éclater sa majorité parlementaire.
Entre-temps, à des milliers de kilomètres de Paris, Poutine qui sort en fin de compte, sans coup férir, vainqueur d'une mesure destinée à lui porter atteinte, doit rire sous cape et se dire malicieusement : "n'est-ce pas lui qui l'a cherché...? Nous les Tsars, savons rire les derniers".
*Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.
**Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.
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