Politique, Analyse

Biden, Trump, Netanyahu et le martyr des Yéménites (Analyse)

Lassaad Ben Ahmed   | 21.01.2021
Biden, Trump, Netanyahu et le martyr des Yéménites (Analyse)

France

AA / François Burgat *

Il n’est plus nécessaire de dire l’infinie complexité de la crise yéménite et, de ce fait, la difficulté d’identifier les possibles voies de retour à la paix.

Cette difficulté, si réelle soit-elle, ne saurait pour autant justifier le refus de désigner ceux des acteurs, locaux ou mondiaux, dont la responsabilité est directement impliquée dans la terrifiante impasse humanitaire et politique au fond de laquelle se trouvent aujourd’hui des millions de Yéménites.

La crise qui les martyrisent est bien évidemment le résultat d’une série de déchirures du tissu politique interne du pays, déchirures survenues depuis la poussée protestataire qui a mis un terme, fin 2011, au long règne d’Ali Abdallah Saleh.

Mais depuis mars 2015, ces déchirures se sont massivement complexifiées au gré de l’irruption d’acteurs régionaux (Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis tout particulièrement) dont les intérêts sont largement étrangers à ceux de la population de l’ex-Arabie heureuse.

Ainsi, la résorption de ces déchirures du tissu domestique échappe-t-elle aujourd’hui pour l’essentiel aux acteurs nationaux.

Depuis l’intervention de la coalition un temps dite “sunnite”, pilotée par Riad et Abou Dhabi, et, mais dans une bien moindre mesure, le soutien apporté aux Houthis par Téhéran, le volume des moyens militaires étrangers impliqués dans la crise (armée de l’air saoudienne armée par le Royaume Uni, la France et les Etats Unis, milices financées et armées par les Emiratis) est en effet très largement supérieur à celui des forces strictement internes. Les remèdes apportés par tous ces étrangers pour guérir le Yémen se sont très vite révélés bien pires que le mal qui l’affectait.

Quels sont les ressorts de cet acharnement de l’alliance saoudienne à appliquer des soins plus meurtriers que le mal ? Qui permet à l’Arabie et aux Emirats de persister dans leur erreur mortifère ? La réponse n’est pas si compliquée qu’il y paraît.

En effet, par simple manque d’armements, si ses alliés occidentaux décidaient de s’y opposer, la coalition saoudienne ne pourrait pas poursuivre son offensive aérienne et terrestre plus de quelques semaines ! Même si le camp Houthi et son allié iranien, un temps au moins assimilé à la contre-révolution lancée par Ali Abdallah Saleh, aujourd’hui disparu, n’est pas exempt de responsabilités et de torts, une évidence absolue s’impose tout de même : si des millions d’enfants yéménites sont en train de souffrir et de mourir, et si un pays tout entier de sombrer dans le désespoir, c’est peut être bien parce que l’Iran s’accommode volontiers de la durée de ce conflit où il parvient à moindre coût à user les capacités militaires de son rival saoudien.

Mais c’est bien plus encore parce que Trump - jamais contredit ou même seulement freiné par ses alliés européens ou arabes, France et Emiratis en tête - a eu la volonté obsessionnelle d’affaiblir ce camp des Houthis parce qu’il y voyait là une manière d’affaiblir l’Iran. Certes cette obsession anti-iranienne est également celle de ses alliés et partenaires commerciaux saoudiens et émiratis. Mais elle est avant tout celle d’un autre de ses alliés, tellement influent celui-là, que bien plus que comme un partenaire on a envie de le décrire comme un véritable commanditaire de la diplomatie américaine. Et celui-là est l’Etat hébreu !

Plus encore que du fait des fractures internes du tissu politique de leur société, le calvaire des Yéménites perdure donc depuis 6 ans pour deux raisons principales : la première est l’attrait des Occidentaux, américains, français et autres, pour les pétro-dollars saoudiens ou émiratis. La seconde est leur docile soumission à l’obsession anti-iranienne de Netanyahou et donc de Trump. Ce second prétexte est encore moins « valable » que le premier puisque l’investissement militaire de l’Iran au Yémen est deux cent fois moins important que celui de la coalition saoudienne.


Avant de quitter la scène, Trump - en faisant classer les Houthis sur la liste des mouvements terroristes- a donné une double ultime preuve de son irresponsabilité absolue et de sa soumission aux dictats israéliens.

On sait que ce genre de mesure a des conséquences pratiques très directes puisqu’elle perturbe brutalement les interactions avec le monde, notamment en matière commerciale et financière, de ceux qui en sont frappés. Il ne fait donc pas de doute que, sur le plan humanitaire d’abord mais également sur le terrain politique, l’ultime “cadeau” de Trump à son allié israélien contribue à éloigner plus encore l’espoir d’une sortie de la crise. Fort heureusement, Jack Sullivan, nouvellement appointé conseiller de sécurité dans l’équipe de Joe Biden, a dénoncé cette dérive, twittant notamment que “si les commandants houthis doivent être tenus responsables de leurs actes, la désignation de leur organisation tout entière comme terroriste va seulement infliger plus de souffrance sur les populations yéménites et entraver les démarches diplomatiques essentielles pour mettre un terme à la crise”.

Lueur d’espoir donc, qui résonne avec la volonté de Joe Biden de reprendre le cours de l’accord nucléaire avec Téhéran. Reste à prendre la mesure du degré d’autonomie que la nouvelle équipe américaine sera capable d’assumer non point vis-à-vis des exigences de Riad et Abu Dhabi mais bien sûr vis-à-vis de Tel Aviv.

Les semaines à venir vont donc permettre de savoir si, au Yémen, la nouvelle administration américaine ouvrira la page tant attendue du réalisme et de la sagesse qui pourraient permettre d’entrevoir la fin du calvaire des Yéménites.


(*) François Burgat : Politologue - Aix en Provence

Les opinions exprimées dans cette analyse sont celles de l'auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l’Agence Anadolu (AA)

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