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ANALYSE : Menace russe sur l'hégémonie du dollar

- Les sanctions érodent la confiance dans la plus grande monnaie de réserve du monde, le dollar, en plongeant les pays non-occidentaux dans une grande anxiété.

1 23   | 11.05.2022
ANALYSE : Menace russe sur l'hégémonie du dollar

Ankara


AA/İstanbul

Le professeur agrégé, İsmail Şahin, a écrit cette analyse pour l’Agence Anadolu sur les conséquences économiques des sanctions imposées à la Russie en raison de la guerre russo-ukrainienne dans le contexte de l'hégémonie mondiale du dollar.

Depuis que la Russie a envahi l'Ukraine, elle fait face à un boycott sans précédent dans l'histoire. En particulier, les États-Unis, l'UE et l'Angleterre souscrivent à des développements qui peuvent isoler la Russie du système international avec les sanctions qu'ils initient. Où en seront ces mesures visant la Russie et quelles conséquences elles entraîneront font partie des questions auxquelles les discussions actuelles cherchent à répondre. Cependant, il est très difficile pour l'instant de porter un jugement définitif sur la durée de ces mesures ou sur les résultats auxquels elles pourraient conduire. Néanmoins, certaines conclusions peuvent être atteintes et certaines prédictions peuvent être faites sur la base des données disponibles.

- Les risques globaux des sanctions

La plupart des analystes, qui condamnent l'invasion russe en Ukraine, considèrent les sanctions qui isolent Moscou dans le monde comme une erreur historique. En effet, ils soutiennent que ces pratiques rendront la Russie encore plus agressive. Pour eux, par exemple, les difficultés économiques punitives imposées pour freiner l'Allemagne dirigée par Hitler pendant l'entre-deux-guerres avaient conduit à une suralimentation du nationalisme allemand et au renforcement d'un régime raciste et vengeur.

En outre, une image similaire peut émerger en Russie. Ainsi, l'échec en Ukraine, les lourdes sanctions imposées et la perte de prestige sur la scène internationale restreignent fortement toute capacité de manœuvre de la Russie autre que par l'agressivité. De plus, certains experts affirment que les conditions aggravées par les sanctions économiques ont poussé Moscou, qui dispose déjà de missiles balistiques intercontinentaux et d'un arsenal d'armes nucléaires, à agiter le spectre des armes nucléaires plutôt que de l’abandonner. Mais cela reste une mince possibilité, car même dans le pire des cas, la probabilité d'une guerre nucléaire est très faible.

Tout d'abord, il faut dire que la guerre nucléaire ne profitera à personne. La principale fonction de la menace nucléaire est la dissuasion. Par conséquent, l'importance de ces armes pour le Kremlin vient de l'autodéfense et de l'intimidation de ses ennemis. La principale raison pour laquelle les hommes d'État russes maintiennent la menace des armes nucléaires à l'ordre du jour est d'empêcher autant que possible l'aide militaire des membres de l'OTAN à l'Ukraine. C'est ainsi que la Russie brandira la menace des armes nucléaires pendant un certain temps. De plus, Moscou sait très bien que si elle recourt aux armes nucléaires, la Russie deviendra un paria mondial. Sur la base de cette réalité, de nombreux stratèges sont d'avis que l'objectif principal du Kremlin est une guerre mondiale politique et économique. Notons ici que les déclarations faites par la partie russe confirment largement ce point de vue.

- Les thèses ukrainiennes de la Russie

Dans un communiqué, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que l'objectif de la Russie en Ukraine était de mettre fin à l'hégémonie américaine construite par des violations flagrantes du droit international. Les responsables russes affirment que l'hégémonie établie par les puissances occidentales est basée sur l'ordre de s'enrichir des crises et des guerres, et donc de produire constamment des ennemis. Et qu'en plus de cette pensée, les États-Unis utilisent l'Ukraine comme un outil pour remédier à l'affaiblissement de l’Alliance transatlantique (OTAN) et rétablir une hégémonie sur l'Europe.

Avec cette perspective, Moscou tente de repousser la périphérie de la crise ukrainienne bien au-delà de ses propres préoccupations géopolitiques. Dans ce contexte, deux thèses importantes à forte influence mondiale sont avancées par la Russie. La première concerne la structure politique du système international. En conséquence, les États-Unis font des calculs pour établir une nouvelle hégémonie sur l'Ukraine afin d'empêcher le système international de passer à une structure multipolaire. Avec cette thèse, la Russie tente de transmettre un message important aux pays leaders comme la Chine, l'Inde, la Hongrie, l'Iran, la Turquie et le Pakistan, qui sont mal à l'aise avec l'hégémonie américaine. Ainsi, le Kremlin envisage de se venger de l'Amérique en déclenchant une rupture tectonique dans la structure du système international.

- Les sanctions érodent la confiance envers le dollar

La deuxième thèse avancée par Moscou porte sur le manque de fiabilité du système économique mondial. Dans un discours au cours duquel il a évalué les sanctions économiques, telles que la saisie des réserves de devises étrangères de la Russie et l'exclusion du pays du système financier, Poutine a accusé les puissances occidentales de « vol ».
« Tout le monde sait maintenant que les réserves financières peuvent simplement être volées » a lancé le président russe. C'était un avertissement important. Parce que les États-Unis, le Royaume-Uni et l'UE, en saisissant les réserves de changes de la Russie, ont fait passer le message que l'accès de tous les pays aux avoirs de réserve en dollars, en livres et en euros dépendait de leurs approches en matière de politique étrangère.

Il est évident que l'approche consistant à déterminer le comportement de politique étrangère des États en tenant compte de la sécurité de leurs réserves de changes perturbera grandement les pays qui menacent l'alliance occidentale ou ont des problèmes avec eux. Récemment, la saisie officiée par le président américain, Joe Biden, de 7 milliards de dollars de réserves bloquées de l'Afghanistan par un simple décret a suscité de vives réactions et inquiétudes. À tel point que de nombreux observateurs de la macroéconomie pensent que de telles sanctions nuiront le plus au système économique actuel. Ils n'ont pas tort à cet égard. Bien évidemment, les pays veulent travailler avec des monnaies de réserve en lesquelles ils peuvent avoir confiance, mais les sanctions affaiblissent la confiance dans le dollar, la plus grande monnaie de réserve du monde, et entraînent les pays non-occidentaux dans une grande anxiété.

C'est un fait connu que le système économique mondial est mis à rude épreuve depuis une dizaine d'années. Dans ce processus, le fait que des pays riches en matières premières comme la Russie, la Chine, l'Inde, la Turquie et l'Arabie Saoudite, qui veulent s'opposer à l'utilisation du dollar comme outil de pression, recherchent des devises autres que le dollar dans leur commerce international est le signe d’une rupture significative.

On peut donner pour exemple, la possibilité d'un commerce de pétrole entre l'Arabie Saoudite et la Chine en yuan. La société énergétique russe Gazprom a complètement arrêté les expéditions de gaz naturel vers la Bulgarie et la Pologne parce qu'elles ne respectent pas le système de paiement en rouble. En outre, l'Inde a l'intention de donner du poids à la paire roupie-rouble pour éviter les sanctions de la CAATSA. L'existence d'événements qui ont gagné en visibilité ces derniers mois, comme ceux cités, se distinguent comme des développements qui menacent le statut hégémonique du dollar.

Par ailleurs, l’annonce faite par la Russie qu'elle pourrait accepter l'or et le bitcoin comme moyen de paiement dans le commerce de l'énergie, pourrait sonner le glas de la domination du dollar sur les marchés mondiaux. Bien sûr, à court terme, il n'y aura pas d'abandon complet des réserves en dollars. Cependant, à moyen et long terme, il n'est pas surprenant que les pays en conflit avec l'Occident, pour se sécuriser, s'éloignent du dollar et cherchent un nouvel instrument de paiement. De plus, un ordre mondial multipolaire sera la force motrice la plus importante qui amorcera l'éloignement de l'économie mondiale des États-Unis.

- Ukraine : début et fin

Le deuxième groupe d'analystes, qui trouvent les possibilités évoquées faibles, soulignent l'impossibilité de sortir de l'ordre politique et économique établi. Selon eux, les États-Unis continueront à maintenir la Russie, la Chine et les autres pays qui suivent ces derniers dans une spirale en déployant avec succès tous les moyens. Dans ce contexte, ils soutiennent que les sanctions imposées à Moscou, l'aide militaire aux pays entourant la Russie ainsi qu’à l'Ukraine éteignent les rêves et les revendications de la Russie.

Pour conclure, on voit bien que les alliés occidentaux mobilisent tous les moyens pour éviter que ce conflit ne s'étende au-delà de l'Ukraine. Il est donc vital pour les Alliés que l'Ukraine soit le lieu où commence et se termine l'agression russe. Si cette possibilité se concrétise, l'Ukraine pourrait devenir un nouvel exemple pour tous les pays révisionnistes, en particulier la Chine, dont des leçons pourraient être tirées contre les mouvements perturbateurs. On peut affirmer sans se tromper que la guerre en Ukraine a, jusqu'à présent, porté atteinte à l'image militaire de la Russie. En revanche, les États-Unis et leurs alliés ont porté un coup dur à la confiance dans les systèmes d'armement et la puissance militaire russes, ainsi qu'à la prétention de la Russie à être un « pôle », en réussissant à faire échouer militairement la Russie en Ukraine.

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[Le professeur agrégé İsmail Şahin est chargé de cours à l'Université d'Ankara Hacı Bayram Veli, dans le Département des relations internationales]

*Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.

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