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Analyse – La visite du président Erdogan en Éthiopie : vers un nouvel équilibre géopolitique dans la Corne de l’Afrique

- Dans le prolongement de l’héritage diplomatique de la Türkiye, la visite du président Erdogan en Éthiopie s’inscrit dans une démarche stratégique visant à consolider des alliances durables autour des enjeux de sécurité régionale

Yunus Turhan  | 18.02.2026 - Mıse À Jour : 18.02.2026
Analyse – La visite du président Erdogan en Éthiopie : vers un nouvel équilibre géopolitique dans la Corne de l’Afrique

Istanbul

AA/Istanbul/ Yunus Turhan

La Türkiye et l’Éthiopie entretiennent les relations diplomatiques les plus anciennes du continent africain. Le premier contact officiel remonte à 1896, entre le sultan Abdulhamid II et l’empereur Menelik II.

Cette dynamique est renforcée par l’ouverture d’un consulat ottoman à Harar en 1912. En 1926, la relation acquiert un caractère institutionnel formel avec l’inauguration, à Addis Abeba, de la première ambassade résidente de la Türkiye en Afrique subsaharienne.

Au fil des années suivantes, pas moins de 35 échanges de lettres et de télégrammes entre Mustafa Kemal Atatürk et Haile Selassie I témoignent de la continuité et de la profondeur institutionnelle du dialogue politique entre les deux États. En mars 1936, quelques mois avant l’occupation italienne d’Addis Abeba, la signature du « Traité d’amitié et de commerce Éthiopie–Türkiye » intervient immédiatement après la nomination de Nizameddin Ayazli comme ambassadeur, consolidant davantage les bases juridiques et diplomatiques des relations bilatérales.

À la même période, la présence volontaire de Mehmet Vehip Pasha, Faruk Pasha et Tarik Pasha sur les lignes de front aux côtés de l’armée éthiopienne, dans sa lutte contre l’Italie, constitue une manifestation concrète de solidarité et de destin partagé entre les deux nations.

Soixante-dix ans plus tard, le 1er mars 2005, la visite officielle à Addis Abeba du Premier ministre de l’époque, Recep Tayyip Erdogan, marque la première visite à ce niveau en Afrique subsaharienne.

Ce déplacement produit rapidement des résultats tangibles. Le 12 avril 2005, la Türkiye obtient le statut d’observateur au sein de l’Union Africaine (UA), et l’ambassade de la République de Türkiye à Addis Abeba est ensuite accréditée auprès de l’organisation panafricaine.

Dans cette nouvelle phase inaugurée avec l’Éthiopie, l’« Initiative Afrique » de la Türkiye dépasse le registre déclaratif pour s’inscrire dans une approche institutionnelle structurée et orientée vers la mise en œuvre.

Au-delà de cet arrière-plan historique, les caractéristiques géopolitiques, économiques et démographiques de l’Éthiopie jouent un rôle déterminant dans les relations bilatérales.

Pays enclavé le plus peuplé d’Afrique, avec une population estimée à environ 128,7 millions d’habitants, l’Éthiopie se distingue par un âge médian de 19 ans. Avec un taux de fécondité d’environ quatre naissances par femme en 2024, le pays dispose de l’une des populations jeunes à la croissance la plus rapide du continent.

Ayant enregistré l’une des performances de croissance économique les plus solides en Afrique au cours des deux dernières décennies, le produit intérieur brut (PIB) éthiopien a progressé de 7,2 % sur la période 2023-2024, dépassant la moyenne continentale estimée à 5 % sur le même intervalle.

– Position actuelle de la Türkiye sur le marché éthiopien

Ce potentiel a soutenu, pendant de nombreuses années, une dynamique ascendante des relations commerciales. En 2020, la Türkiye figurait parmi les trois principaux pays fournisseurs de l'Éthiopie, avec une part de marché de 5,7 % des importations.

Avec plus de 150 entreprises turques actives dans divers secteurs, principalement le textile, la construction et l’industrie manufacturière, et un volume d’investissements estimé à environ 2,5 milliards de dollars, la Türkiye est devenue le deuxième investisseur étranger en Éthiopie.

Toutefois, selon les données de l’Assemblée des exportateurs turcs (TIM), le volume des échanges bilatéraux a récemment amorcé un recul.

Parallèlement, un changement significatif s’observe dans les partenariats commerciaux extérieurs de l’Éthiopie.

En 2024, les Émirats arabes unis se sont imposés comme le principal partenaire commercial du pays, avec des exportations dépassant le milliard de dollars et des importations atteignant 853 millions de dollars, soit un écart plus de deux fois supérieur à celui séparant l’Éthiopie de son partenaire le plus proche suivant, les États-Unis.

Du côté des importations, la Chine occupe la première place avec environ 3 milliards de dollars, suivie des États-Unis et des Émirats arabes unis.

Les données récentes indiquent ainsi que l’Éthiopie est entrée dans une nouvelle phase d’engagement économique, structurée en particulier autour de l’axe Émirats arabes unis–Chine. L’orientation récente de la politique étrangère d’Addis-Abeba vers la Chine et les Émirats arabes unis est directement liée à ces évolutions.

La quête éthiopienne d’un accès maritime et les réalités régionales

Les implications géopolitiques de ces dynamiques économiques apparaissent avec une acuité particulière dans la quête de l’Ethiopie pour un accès à la mer.

Assurant près de 90 % de son commerce extérieur via Djibouti, Addis Ababa cherche à réduire une dépendance structurelle à un point d’accès unique. Parallèlement, les autorités éthiopiennes s’emploient à établir un nouveau point d’ancrage de facto à travers le Somaliland, en s’appuyant sur les Émirats arabes unis afin de sécuriser un débouché maritime.

Depuis 2017, le port de Berbera, situé au Somaliland, est exploité par le groupe émirati DP World. Cet itinéraire, qui offre un accès direct au détroit de Bab el-Mandeb, constitue un maillon stratégique du corridor commercial Asie–Europe. Ce dernier concentre environ 12 % du volume du commerce mondial, soit près de 5 000 milliards de dollars.

La reconnaissance du Somaliland par Israël, le 26 décembre 2025, s’inscrit dans ce contexte. Elle est étroitement liée à l’importance régionale et mondiale de cet axe maritime, devenu un enjeu central des recompositions géopolitiques dans la Corne de l’Afrique et au-delà.

L’engagement diplomatique de la Türkiye dans la crise du Somaliland : un appel au consensus régional

Dans ce contexte, le mémorandum signé en janvier 2024 entre l’Ethiopie et le Somaliland, publiquement désigné comme le « Protocole Éthiopie–Somaliland », a suscité une vive attention. L’initiative prévoyait l’octroi à la marine éthiopienne d’un accès maritime de 20 kilomètres en échange d’une reconnaissance formelle du Somaliland comme État souverain.

Une démarche en opposition frontale avec la structure unitaire de la Somalie et avec la politique de « Somalie unitaire » défendue par la Türkiye. Afin de privilégier une résolution par le dialogue, la Türkiye a lancé un processus de médiation à Ankara, qui a abouti à la signature de la « Déclaration d’Ankara Éthiopie–Somalie » le 12 décembre 2024.

Après la reconnaissance du Somaliland par Israël, le 26 décembre 2025, la position de l’Éthiopie sur ce dossier demeure, à ce stade, dépourvue de cadre définitif.

La visite du président Recep Tayyip Erdogan s’inscrit dès lors comme une démarche préventive, au regard d’éventuelles initiatives diplomatiques qu’Addis Ababa pourrait engager vis-à-vis du Somaliland. Les conséquences géopolitiques d’un tel pas sont actuellement évaluées avec prudence dans la capitale éthiopienne, Addis Ababa.

Le pays sort en effet d’une séquence de graves turbulences internes, marquée notamment par la guerre du Tigré entre 2020 et 2022, suivie de tensions renouvelées avec l’Érythrée.

En 2024, les violences se sont intensifiées dans la région d’Oromia, tandis que, depuis janvier 2025, les activités des milices Fano dans l’Amhara se sont nettement accrues. Les réformes de centralisation engagées par le Premier ministre Abiy Ahmed depuis 2018 ont atteint un stade où elles commencent à mettre sous pression l’architecture fédérale de l’État éthiopien.

Comment une nation de 130 millions d’habitants peut-elle s’extraire de sa « prison géographique » ?

L’affirmation du Premier ministre Abiy Ahmed selon laquelle « une population de 130 millions d’habitants ne peut pas vivre dans une prison géographique » souligne que, pour l’Ethiopie, l’accès à la mer n’est pas seulement un objectif économique, mais un impératif stratégique et existentiel.

Toutefois, comme l’a souligné Ankara, cet objectif ne peut être atteint que par le biais d’un consensus régional, et non par l’imposition d’un fait accompli unilatéral.

La visite du président Recep Tayyip Erdogan en Éthiopie revêt, à cet égard, une portée particulière, intervenant à un moment où les équilibres géopolitiques régionaux connaissent une recomposition profonde.

Dans cette nouvelle phase, un partenariat stratégique renforcé entre la Türkiye et l’Éthiopie pourrait ouvrir de larges perspectives de coopération dans les secteurs de l’industrie de défense, des infrastructures et des investissements commerciaux à l’échelle de la Corne de l’Afrique.

Une telle dynamique serait également susceptible d’exercer une influence, directe ou indirecte, sur l’intégrité territoriale de la Somalie, l’évolution du conflit interne au Soudan, les tensions persistantes le long de l’axe Éthiopie–Égypte, ainsi que sur l’endiguement des politiques expansionnistes régionales d’Israël.

Conformément à une vision de politique étrangère ancrée dans l’expérience historique de la Türkiye, la visite du président Erdogan en Éthiopie peut ainsi être interprétée comme une étape stratégique visant à instaurer et à pérenniser des alliances inclusives, articulées autour de la sécurité régionale.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale d’Anadolu.

*Traduit de l'anglais par Sanaa Amir

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