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Analyse: Les «Gilets Jaunes», un mouvement qui inquiète également l’opposition

- Initié à la mi-novembre, le mouvement lancé via les réseaux sociaux semble loin de s’atténuer

Fatih Karakaya / Şüheda Dinç   | 12.12.2018
Analyse: Les «Gilets Jaunes», un mouvement qui inquiète également l’opposition ( Mustafa Yalçın - Anadolu Agency )

Istanbul

AA – Istanbul – Fatih Karakaya

La France traverse des jours historiques.

D’abord une pétition lancée courant octobre, puis un mouvement, intitulé les «Gilets jaunes» né des réseaux sociaux initié à la mi-novembre, et qui semble loin de s’atténuer.

Ni grèves, ni manifestations, ni révoltes issues de différentes fractions sont des événements absents de l’histoire de la France. Même les événements survenus, en 2005, dans les banlieues françaises et qui avaient été plus violents, n’avaient autant inquiété le gouvernement français, les médias et les partis de l’opposition.

Les événements qui devaient prendre fin ont continué pendant le week-end avec autant de violence. Largement couvert par les médias turcs, ils se sont poursuivis, depuis leur lancement jusqu’à ce jour, dans la plupart des villes françaises.

Des images de pillages et de heurts entre la police et les manifestants se sont succédées. Selon les déclarations officielles, 264 personnes dont 39 forces de l’ordre ont été blessées. Alors qu’un manifestant a perdu la main pendant qu’il ramassait une grenade, une étudiante, touchée par les tirs des forces de l’ordre, a perdu un oeil.

D’un autre côté, près de 2 000 individus ont été placés en détention tandis que 700 ont été arrêtés. La semaine précédente seulement, 412 personnes avaient été placées en détention. Des chiffres qui mettent en exergue la radicalisation des manifestants au fil des rassemblements.

La déclaration du Premier ministre français, Edouard Philippe, quant au report puis à l’abandon des hausses des taxes sur le carburant, n’a aucunement influencé la détermination des manifestants. Selon les informations dévoilées par la presse française, Emmanuel Macron, a rencontré certains politiciens issus de son parti et des partis de l’opposition. Macron qui a reconnu des erreurs, selon les médias français, a affirmé qu’il poursuivra avec détermination ses actions. Une détermination dont il en a donné le signal à travers les remerciements adressés aux forces de sécurité via son compte Twitter.

- Pourquoi le mouvement des gilets jaunes a-t-il commencé?

Le mouvement des gilets jaunes, qui entraîne la France vers un chaos et une catastrophe économique, est le résultat d’un long et complexe processus aux dimensions politiques, communautaires et économiques.

Yavuz Ozdemir, jeune politicien du Parti de l’Egalité et de la Justice (PEJ) en France, n’hésite pas à exprimer son «inquiétude» pour l’avenir alors qu’il retrace le développement des événements.

«D’abord un homme inconnu a filmé, à l’intérieur de son véhicule, une vidéo qu’il a partagé sur les réseaux sociaux. Il appelait les gens à se réunir et à protester contre les hausses des taxes sur le carburant. Quant à ceux qui ne pourraient participer aux protestations, il les invitaient à placer un gilet jaune devant le pare brise de leur véhicule», a-t-il rapporté, convaincu que les hausses des taxes sur le carburant étaient la goutte de trop.

Selon les chiffres officiels, l'économie française est alarmante. Malgré toutes les mesures adoptées, la dette publique du pays est en constante augmentation. En 2007, l'ancien président Sarkozy, qui a hérité d’une dette publique à hauteur de 66% du PIB, n'a pu l’empêcher d’augmenter malgré toutes les politiques d'austérité. François Hollande et enfin Emmanuel Macron, succédant Sarkozy, n’ont pas réussi à inverser cette tendance qui s’est davantage alourdit. Le processus qui a débuté avec une dette publique de 1 199 milliards d’euros en 2007, a continué en grandissant, atteignant 2 299 milliards d’euros jusqu’en 2018, soit une augmentation de 700 milliards d’euros et l’équivalent de 99% du PIB.

En réalité, l'arrivée de la crise avait été signalée, quelques mois auparavant, par certains experts. Dans un article publié en février 2017, Valerie Schneider, chef de l'Observatoire des inégalités [qui a présenté au gouvernement un rapport sur les inégalités], avait attiré l’attention sur la pauvreté croissante soulignant la nécessité de prendre, en urgence, les précautions en ce sens.

Schneider avait mis en exergue la catastrophe sociale qu’entraînerait la communauté formée des actifs qui rencontrent des difficultés pour boucler leurs fins de mois, des individus noyés sous les impôts et dénués des moyens financiers nécessaires à la distraction, des personnes incapables de garantir à leurs enfants des études de qualité, ou encore des gens contraints de vivre dans les logements sociaux situés dans des quartiers complètement dépravés et pas seulement des chômeurs.

De temps à autres, cette injustice grandissante et cette crise économique a affecté certains groupes. Les travailleurs ferroviaires, les pilotes d’Air France, le personnel de santé, les avocats ainsi que de nombreux groupes de métiers avaient déjà réalisé des manifestations. En 2015, les «bonnets rouges» étaient apparus contre l’instauration de l’écotaxe.

- Quelle est la différence des gilets jaunes?

D’une certaine manière, le gilet jaune symbolise la classe ouvrière en France. Il est à la fois utilisé par les routiers que par les ouvriers dans l’industrie du bâtiment ou dans les usines. Il s’agit, par ailleurs, d’un objet dont la présence est, selon la législation française, obligatoire dans chaque véhicule. Le choix de ce gilet lors des manifestations est l’un des facteurs expliquant la participation de larges fractions de la société et la rapide propagation du mouvement.

Le groupe, qui s’est réuni pour la première fois le 17 novembre et dont l’action a débuté avec le soutien de la pétition pour l’abandon des hausses de carburant prévues dans le budget 2019, portent à l’ordre du jour des revendications formulées par l’ensemble des fractions de la société. Les membres du groupe n'étaient affiliés à aucun parti, syndicat ou entité juridique. En outre, leurs actions se sont d’abord propagées dans les petites villes françaises avant de s’étendre à la capitale, Paris.

Selon Yavuz Ozdemir, les causes du problème sont bien plus profondes. En tête de celles-ci figure le doute à l’égard des politiciens et des dirigeants.

Mis à part le second tour des élections présidentielles de 2002, le taux d’abstention des électeurs français a augmenté au fil des élections pour atteindre 22,23% lors des dernières élections marquées par la victoire de Macron.

Représentation concrète de la rupture entre le peuple et les politiciens, cette situation est qualifiée par de nombreux experts de «grand danger pour la démocratie».

Indiquant que le mouvement peut prendre des dimensions plus sérieuses, Ozdemir a poursuivi: «Quand bien même il ne s’agit que d’une petite minorité, il y a un groupe qui fait appel à l’armée et qui prône un coup d'État. L’expression même de telles demandes est la preuve du danger dans lequel nous sommes.»

«Le président qui a fait la promesse d’une augmentation des pouvoirs d’achat des pauvres, a, dès l’arrivée en fonction, largement diminué les impôts des riches. Il a tenté de récupérer du peuple les cinq milliards d’euros sortis des caisses de l'État. Le peuple qui n’avait plus la force d’endurer a fini par se révolter», a confié Ozdemir selon lequel l’attitude de Macron est déterminante dans le fil des événements.

L’impôt sur les grandes fortunes (ISF) avait été supprimé pour éviter la fuite du capital vers d’autres pays. Or, la suppression de cet impôt est considérée comme l’une des plus grandes inégalités.

Parmi ceux qui soutiennent les gilets jaunes se trouvent également les Turcs de France.

Une infirmière qui souhaite garder l’anonymat au motif qu’elle travaille au sein d’un établissement public a partagé des posts, via les réseaux sociaux, qui mettent en évidence le poids des impôts infligés par le gouvernement.

Un autre internaute surnommé Izytek s’est adressé aux personnes vivants en Turquie: «D’où vous êtes, vous pouvez penser que la vie des gens en Europe est tranquille. Pourtant, la fin des mois est si difficile que nous ne pouvons même plus rêver.»

Monica qui a participé au mouvement des gilets jaunes qu’elle soutient de toutes ses forces a affirmé que «chaque personne qui sort dans les rues a une histoire». Malgré un revenu confortable, elle raconte qu’il ne lui reste plus rien à cause de lourds impôts.

«Ma soeur, mère de quatre enfants, n’a jamais adhéré à un quelconque parti politique ni même participé à une manifestation. Mais maintenant elle vit sans l’aide de ses proches. N’ayant plus la force d’endurer, elle aussi est sortie dans les rues.»

En réalité, la désorganisation du mouvement ainsi que l’apparition de plusieurs leaders s’accompagnent d’autres problèmes. Des revendications concrètes ne semblent pas se dessiner lorsque se pose la question de savoir ce que veulent les gilet jaunes. D’une certaine manière, cela montre à quel point le problème est profond.

Le recours de l'État à des milliards afin de secourir les banques en crise, la réalisation de bénéfices bancaires records au cours des dernières années, l’augmentation des tarifs d’électricité et de gaz, des loyers, des prix des voitures et des impôts, la crainte du chômage, les bas salaires à la retraite, la diminution des aides sociales ainsi que le coût croissant de l’enseignement ne sont que certains problèmes formulés lors des dialogues.

Enes K., qui soutient également le mouvement des gilets jaunes, a partagé qu’il souhaite s’acheter une maison et que le seul moyen de devenir propriétaire, dans les circonstances actuelles, est de contracter un crédit sur trente ans.

«Les intérêts sont bas mais les prix des maisons sont si élevés que nous ne pouvons nous en offrir une malgré que nous soyons deux à travailler. Pour le moment on se contente juste de rêver», s’indigne-t-il.

D’un autre côté, des extrémistes de droite qui tentent d’incriminer les étrangers ont, au fil des événements, pris part au mouvement des gilets jaunes.

Alors que certains d’entre eux souhaitent le renvoi immédiat des étrangers qui ne possèdent pas de titres de séjour ou encore la mise en place de camps pour réfugiés à l’extérieur du pays, les partis d’extrême droite tentent de pousser la xénophobie à son paroxysme. À tel point que certaines chaînes d’information prétendent que des salaires sont versés aux étrangers qui sont logés et soignés à titre gratuit.

Le gouvernement Macron qui était, lors des premiers jours, resté dans une certaine mesure, indifférent au mouvement en pensant qu’il n’était que «temporaire», tente désormais de trouver une solution pour résoudre cette crise.

Face à la détermination des manifestants, les hausses qui avaient initialement été reportées pour une durée de six mois ont finalement été indéfiniment gelées.

Dans la soirée de lundi, Macron s’est adressé au peuple français. Mais tous se demandent ce qui se passera désormais. Sur les réseaux sociaux, les appels à se réunir dans la plus célèbre rue parisienne, les Champs-Élysées, se poursuivent. À l’heure actuelle, il est impossible de déterminer si le mouvement se poursuivra et quelle sera l’attitude de la police.

De plus, de nombreux groupes de métiers prennent la décision de participer au mouvement. Un espoir est né chez les gens, tel que l’affirme également Ozdemir. Pour la première fois, ils pensent qu’ils peuvent changer les choses.

D’un autre côté, Macron ne semble pas prêt à démissionner. Lors d’un programme télévisé dimanche, la ministre française du Travail, Murielle Pénicaud a clairement écarté toute hausse du Smic [de 1 400 à 1 600 euros] considérant que cette augmentation «détruit de l'emploi».

Par ailleurs, les médias français ont rapporté que les services de renseignement français ont entamé des vérifications contre de «possibles ingérences extérieures» et que les réseaux sociaux seront suivis de près.

La participation des lycéens au mouvement, au cours de la quatrième semaine des événements, n’est pas une surprise. Tout comme ce fût le cas dans la plupart des événements populaires, les lycéens aussi participent au mouvement des gilets jaunes et recourent à la violence. L’accès difficile aux universités est la principale cause de cette participation.

En effet, le système d’accès aux études supérieures sans examens d’entrée est aujourd’hui mis à mal. La plupart du temps, les contingents sont remplis. Le coût des études est également élevé. Alors que les riches obtiennent, grâce au nouveau système, des places [en priorité] au sein des universités, les enfants de banlieues, dont la seule chance de réussite sont les études, se retrouvent sans rien.

- Risques de provocation

Les allégations selon lesquelles les événements en France ont été provoqués par des puissances extérieures, à la suite de la volonté de Macron de mettre en place une armée européenne ou en raison de sa politique à l’égard de la Palestine, ne correspondent pas à la réalité économique et sociale du pays.

En effet, depuis Sarkozy, la France est de nouveau entrée sous la direction des États-Unis. Tous deux agissent à l’unisson dans de nombreux domaines, dont en particulier en Syrie.

D'autre part, les politiques françaises, et en particulier celles concernant Israël, sont presque identiques à celles des États-Unis. Appeler à un boycott contre Israël en France est considéré comme un crime.

Enfin, la position de la France sur l'Islam est également très problématique. Actuellement, les efforts se poursuivent pour changer la législation relative à la laïcité et prendre en contrôle l'Islam.

Depuis le début des événements et jusqu’à sa propagation, les causes économiques ont toujours dominé.

Malgré cela, de nombreuses chaînes télévisées prétendent que les individus mêlés aux violences sont principalement issus des banlieues.

D’ailleurs selon certaines rumeurs, les images des 700 lycéens interpellés et agenouillés mains sur la tête, auraient une visée provocatrice. L’entraînement des banlieues en plein dans le chaos, conduirait le peuple, systématiquement effrayé, à retirer son soutien au mouvement. De la sorte, il serait plus simple de réprimer la «révolte».

Enfin, l’article du célèbre journaliste Yves Mamou, publié dans le Figaro le 4 décembre, fait body_abstraction de l’ensemble des problèmes économiques et rattache la profonde cause des gilets jaunes à la «perte de l’identité française».

Selon lui, les «décisions des élus relatives au regroupement familial, à la polygamie, au port du voile dans les écoles et les lieux de travail, les étrangers qui arrivent pour la santé, le droit de séjour des migrants, les aides financières attribuées aux mosquées» sont les bases du problème.

En plaçant le nationalisme au premier plan, au détriment des raisons économiques, il souhaite, comme cela a toujours été le cas, diminuer le soutien au mouvement.

[Fatih Karakaya, journaliste freelance installé à Strasbourg, rédige des écrits au sujet de l'islamophobie, les immigrés et le racisme]

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