Afrique

Zlecaf: L'Afrique a-t-elle les moyens de ses ambitions?

- Le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein, après une année de mise en œuvre sans activité de l’accord pour la zone de libre-échange continentale africaine ?

Fatma Bendhaou   | 03.02.2022
Zlecaf: L'Afrique a-t-elle les moyens de ses ambitions?

Dakar

AA/ Alioune Ndiaye

Tous les pays africains, exception faite de l’Erythrée, ont signé l’accord pour la zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), projet ayant été lancé en 2012 par l’Union africaine.

A partir d’avril 2018, les pays, Sierra Leone, Ghana et Kenya en premier, ont commencé à déposer leurs instruments de ratification, phase marquant l’adhésion finale. A ce jour 39 y ont procédé alors qu’une quinzaine ayant déjà ratifié l’accord trainent encore le pas.

Qu'à cela ne tienne, le commerce sous le régime de la Zlecaf est devenu légalisé entre les Etats parties depuis 1er janvier 2021 même si, jusque-là, aucun échange n’a encore cours.

« Nous avons franchi plusieurs étapes importantes. Nous comptons 39 Etats parties à l’accord (…) Deuxièmement, nous avons atteint un accord d’environ 87.8% sur les règles d’origine, ce qui constitue un seuil de consensus très élevé. Une autre étape importante est que nous avons rendu opérationnel le protocole sur le règlement des différends », a relevé Wamkele Mene, secrétaire général de la Zlecaf, dans un entretien récent ( janvier 2022) au magazine Afrique Renouveau.

Il a assuré que d’autres progrès significatifs étaient attendus pour 2022. Au nombre de ceux-ci, il a annoncé la publication, dès le mois de février, du « livre des tarifs de la Zlecaf ».

Le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein après une année de mise en œuvre sans activité ? L’Afrique a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions pour ce marché libre de plus d’un milliard de consommateurs qui serait le plus grand du monde ? Des experts contactés par l'Agence Anadolu ont répondu par l’affirmative tout en assurant qu’un certain nombre de préalables devront être satisfaits pour ce faire.

« La Zlecaf est la plus grande zone de libre-échange au monde dotée d’un marché de 1.2 milliard de consommateurs pour un PIB d’environ 2 500 milliards de dollars US », a indiqué à l'Agence Anadolu l’économiste Malick Diallo, chef de la Direction du commerce extérieur (DCE) au Sénégal.

« La Zlecaf devrait permettre aux pays membres, une fois tous les droits de douane supprimés, de voir leur PIB progresser de 1% à 3% et de porter de 15% à 33% le commerce intra africain pendant la période de transition », a-t-il poursuivi.

Diallo a dégagé en perspective l’abolition de 85 à 90% des tarifs douaniers dans les échanges entre Etats sur les biens et services dans une quinzaine d’années.

« Les pays africains doivent relever de multiples défis en recourant à un large éventail de politiques complémentaires aptes à renforcer le lien entre commerce et industrialisation. Il faut également disposer d’un secteur privé national à la fois fort, dynamique et compétitif ; d’une bonne politique de facilitation des affaires et des échanges ; d’un environnement des affaires attractif et capable de propulser les activités économiques ; d’infrastructures adaptées et modernes sans oublier des politiques efficaces et inclusives en faveur de l’entreprenariat », a précisé le chef de la DCE


- Désenclaver le continent

Quoique consentant sur la perspective dégagée par Diallo, l’économiste Mamadou Ndione met le curseur sur le désenclavement et les questions de paix et stabilité indispensables.

« Les États en Afrique ont la responsabilité de désenclaver le continent pour créer les conditions d'une activité économique fluide. Ils ont aussi la responsabilité de garantir la paix et la stabilité sans quoi rien ne pourra se faire », a prévenu Ndione, directeur général du Conseil sénégalais des chargeurs (Cosec).

Autre défi soulevé par Ndione, par ailleurs vice-président de l’Union des chargeurs africains, est celui de la résolution de l’équation logistique pour garantir une compétitivité des produits africains.

« L’Afrique ne gère pas encore des pans entiers de sa logistique notamment le transport multimodal. Relever le défi logistique, c’est d’abord résoudre les équations infrastructurelles du continent marquées encore par un enclavement de beaucoup de zones de production » a-t-il noté.

Insistant sur cette nécessité de voies de communication de pointe pour le transit et l’acheminement des marchandises, Abdoulaye Wally Faye, expert en négociations commerciales internationales a aussi fait cas d’autres obstacles comme les barrières non tarifaires et les lourdeurs administratives.

« Les lenteurs administratives, la corruption, la pléthorique des postes de contrôle aux frontières, les délais de passage sont à prendre en compte pour une opérationnalisation de la Zlecaf », a-t-il estimé.


- S'accorder sur les mécanismes

« Il faudra au niveau des acteurs et des États s'accorder sur les mécanismes de délivrance de l'origine "made in Africa" afin de lever les susceptibilités. Le défi de la dématérialisation des procédures est aussi une étape incontournable à franchir par tous les pays si nous voulons contourner les barrières non tarifaires et les tracasseries de tous ordres », a encore relevé Ndione tout en mettant en exergue les points forts de la zone de libre-échange africaine.

« Ce marché continental offre la possibilité aux pays africains de renforcer le commerce entre eux dans un espace vaste avec à terme un milliard deux cents millions de consommateurs. En commerçant entre eux sans paiement de droits de porte pour les produits africains, nos pays vont favoriser la transformation des matières premières sur place dans une approche chaîne de valeurs qui aura des répercussions importantes en termes de création d'emplois », a-t-il dit.

« Il convient aussi de noter que la mise en place de la Zlecaf nécessite également un ajustement des politiques économiques, sociales et environnementales. La transition fiscale doit être réussie grâce au développement des activités économiques et à l’élargissement de l’assiette fiscale, afin d’éviter une plus forte pression fiscale sur les entreprises », prévient encore Malick Diallo. Il a rappelé que la direction qu’il gère –(DCE)- a coordonné la participation du Sénégal à tout le processus ayant abouti à la mise en place de la Zlecaf et continue d’assurer le suivi des négociations pour le compte du pays.


- Objectifs ambitieux

Les effets attendus de la mise en œuvre de la Zlecaf en termes de répartition et de réduction de la pauvreté et d’emplois seront impressionnants, soutient à ce propos un rapport de la Banque mondiale, publié en avril 2020.

Le rapport révèle, en effet, que dans les quinze prochaines années, plus de 30 millions d’Africains vont sortir de leur statut d’extrême pauvreté, et environ 68 millions de leur statut de pauvreté modérée.

Toujours d’après ledit rapport, le commerce africain, particulièrement le commerce intra-régional va, en plus, connaître un essor au niveau des produits industrialisés. Et avant 2035, le volume des exportations totales va augmenter d’au moins 29%, et les exportations intracontinentales d’au moins 81% pendant que les exportations vers les pays non-africains vont s’accroître de 19%, ce qui va permettre de créer de nouvelles opportunités pour les industriels africains et pour les travailleurs du continent.

Pour y arriver, les pays africains qui sont des économies de rente basées exclusivement sur la production et l’exportation devront inverser la tendance, note Abdoulaye Wally Faye.

« La Zlecaf donne aux entreprises africaines un marché de plus de 1.2 milliard de consommateurs. Elle crée des économies d’échelle dans le continent. L’idée est de renforcer la compétitivité des entreprises par la suppression des entraves au commerce », a-t-il indiqué, assurant que cela passe par une incitation des entreprises à l’innovation mais aussi à investir davantage dans de nouvelles techniques modernes de production.

« La promotion des échanges doit impérativement passer par des produits à forte valeur ajoutée », a encore relevé l’expert en négociations commerciales internationales.

Le rôle du secteur privé africain sera ainsi déterminant pour de bonnes performances à l’actif de la Zlecaf selon le directeur du Cosec. « Le travail attendu du secteur privé africain est dans la création d'entités viables capables d'aller en synergie vers la mutualisation des efforts. Il y a beaucoup d'opportunités en Afrique », a soutenu Ndione.

« Il est de la responsabilité du secteur privé africain de nouer des partenariats gagnants avec les entreprises du monde pour tirer profit de ce marché. Le secteur privé africain doit comprendre que l'heure est aux grands groupes industriels arrimés à un impressionnant tissu de petites et moyennes entreprises », a-t-il poursuivi.


- Le rôle des entités économiques régionales

Dans la marche vers des échanges sans contraintes, les entités économiques régionales auront leur part à jouer. Tel est l’avis de Malick Diallo. « La ZLECAf est bâtie sur des acquis des Communautés économiques régionales (CER) dans l’optique d’aboutir à des règles communes. D’ailleurs, il est rappelé dans l’Accord cadre de la Zlecaf que la libre circulation des capitaux et des personnes sera atteinte en s’appuyant sur les initiatives des CER », a-t-il fait savoir.

« A cet égard, l’article 19 alinéa B de l’accord cadre de la Zlecaf dispose que les États parties qui sont membres d’autres communautés économiques régionales, d’autres accords commerciaux régionaux et d’autres unions douanières, et qui ont atteint entre eux des niveaux d’intégration régionale plus élevés que ceux prévus par le présent Accord, maintiennent ces niveaux entre eux », a développé Diallo. Il a évoqué, pour illustrer son propos, les entreprises de l’espace CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) qui bénéficient actuellement du Schéma de Libéralisation des Échanges (SLE) auxquels ils pourront continuer à se référer aux exigences qui y sont prévues.

« Les pays membres de l’UEMOA (Union économique monétaire de l’Afrique de l’ouest) et ceux de la CEDEAO ont des expériences de renoncement à des pans de souveraineté au profit du cadre inter-Etat. C'est un atout que la Zlecaf prend en compte. C'est par exemple le cas des règles d’origine telles que définies dans l'espace CEDEAO », a encore noté Mamadou Ndione.

Il a rappelé que le continent compte pas moins de huit communautés économiques régionales qui ont déjà permis à des groupes d'Etats de vivre des situations de quasi zone de libre-échange. « Non seulement, la Zlecaf s’appuie sur ces communautés, mais elle permet aux pays qui ont des niveaux d’intégration plus élevés de les maintenir », affirme-t-il avec la conviction que lesdites entités peuvent aider à l'accélération de l'agenda de la Zlecaf qui sera la plus grande zone de libre-échange depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce.


- Lancement imminent du système panafricain de paiement et de règlement

En tout état de cause, le secrétariat de la Zlecaf s’active à la matérialisation à l’échelle du continent le plus tôt possible. Dans cette dynamique, le secrétaire général de la Zlecaf, Wamkele Mene, a annoncé le lancement imminent du système panafricain de paiement et de règlement (Papss) qui devrait faciliter le libre-échange.
« Nous avons travaillé avec Afreximbank pour établir le Papss, et nous avons commencé par un pilote dans six pays d'Afrique de l'Ouest. Afreximbank fournit des liquidités pour les règlements et la technologie. Nous fournissons le cadre juridique de la plateforme qui sera juridiquement liée et ancrée dans la Zlecaf », a-t-il indiqué, se disant optimiste quant au potentiel de ce système de paiement.

« Nous avons plus de 42 monnaies en Afrique. Le coût annuel de la convertibilité des devises est estimé à environ 5 milliards de dollars. Nous voulons réduire et, à terme, éliminer ce coût car il limite la compétitivité de nos PME et rend le commerce coûteux et inaccessible pour de nombreuses PME et jeunes entrepreneurs », a encore précisé le secrétaire général de la Zlecaf.

C’est dire que les contours du projet Zlecaf, jugé utopique par certains dès son annonce, sont en train d’être tracés avec force. De perspectives heureuses se dessinent ainsi pour le continent qui ne détient qu’une portion congrue (2.75%) du commerce international.


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