Analyse, Afrique

Tunisie : Okba Ibn Nafaa, une Katiba à l’ombre d’AQMI

- Zoom sur un groupe terroriste des plus sanguinaires dans le pays du jasmin

Fatma Bendhaou   | 11.06.2021
Tunisie : Okba Ibn Nafaa, une Katiba à l’ombre d’AQMI

Tunisia


AA/Tunis/Fatma Ben Dhaou

Coup dur pour la nébuleuse terroriste en Tunisie. Dans la nuit du 16 au 17 mai dernier, 5 éléments terroristes (trois Tunisiens et deux Algériens), appartenant à la Katiba Oka Ibn Nafaa sont neutralisés lors d’une opération antiterroriste anticipative menée conjointement par une force d’intervention antiterroriste de la Garde nationale et une force militaire affiliée au ministère de la Défense, sur les hauteurs de Kasserine (ouest).

Le mardi 18 mai, la Direction générale de la Garde nationale revient sur l’opération rendant publics les noms des 5 terroristes tués, photos et brefs « CV » à l’appui.

Ainsi ont été éliminés :

-Abdelbaki Bouzyane, alias Abou Ahmad Al-Annabi, de nationalité algérienne. Il a rejoint la katiba Okba Ibn Nafaa en 2014, avant d’en devenir l’émir en 2019 après l’élimination d’El Bay Akrouf. Il est considéré comme l’un des plus dangereux terroristes algériens en Tunisie et était activement recherché par les autorités algériennes.

-Sassi Sallouba, alias Ammi Issa, de nationalité algérienne. Il était le trésorier de la Katiba, également chargé de « recrutement ». Il a rejoint les rangs d’Okba Ibn Nafaa en 2014, après avoir mené de nombreuses attaques en Algérie.

-Badreddine Ounissi, alias Walid, de nationalité tunisienne, membre de la Katiba depuis juillet 2018. Il assurait notamment le soutien logistique au groupe.

-Taleb Yahiyaoui, alias Abou Jasser, membre tunisien de Okba Ibn Nafaa depuis 2014.

-Tarek Sellimi, alias Abou Seif Al-Sahraoui. De nationalité tunisienne. A rejoint la katiba en 2013.

Le revers est cuisant. Encore une fois, la katiba se trouve décapitée, privée de nombre de ses « hauts gradés », ce qui suscite plus d’une question sur l’avenir du groupe. Et sur son parcours.

Que connait-on sur la Katiba Okba Ibn Nafaa ? Quelle place occupe-t-elle dans l’inextricable puzzle du terrorisme en Tunisie ? Et survivra-t-elle à cette énième décapitation ? Zoom sur un groupe terroriste des plus sanguinaires en Tunisie.


Okba, un nom puisé dans l’Histoire

Qui en Tunisie ne connaît pas Okba Ibn Nafaa ! Ce gouverneur et général arabe au service du califat des Rachidoune sous le règne d'Omar, puis plus tard, le califat omeyyade sous les règnes de Muawiya Ier et Yazid Ier, est le fondateur de l’illustre ville de kairouan (centre), en l’an 670, où il ordonna la construction d’une grande mosquée, la plus ancienne du Maghreb, qui porte son nom jusqu’à nos jours.

Mais vers la fin de l’année 2012, soit 14 siècles après, c’est un groupe terroriste qui empruntera le nom du commandant en chef des forces arabes de l'Ifriqiya, pour lancer une nouvelle marque de fabrique dans un pays en proie aux étourdissements post-révolution du jasmin.

Le colonel-major Mokhtar Ben Nasr, ancien porte-parole du ministère tunisien de la Défense et ancien président de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme a suivi de près le dossier de la Katiba Okba Ibn Nafaa depuis les débuts. Il se confie à l’Agence Anadolu.


La rencontre Abou Iyadh-Abou Daoud

« Le chef de l’organisation Ansar al-Chariaa, Saifallah Ben Hassine, alias Abou Iyadh (tué par l’armée française au Mali en 2019/NRLR), a rencontré l’Algérien Moussa Abou Rahla, alias Abou Daoud (un des principaux dirigeants d’Al Qaïda au Maghreb islamique AQMI, tué dans un raid américain en Libye en 2018/NDLR), à Mont Chaambi en novembre 2012 … Tous les deux ont convenu d’unir les efforts dans l’objectif de ce qu’ils ont appelé « le Djihad et la désorientation de l’Etat » en portant atteinte aux institutions sécuritaire et militaire, dans le but d’instaurer le califat. Au terme de cette rencontre, la katiba Okba Ibn Nafaa a vu le jour et a prêté allégeance à Ayman Al-Zawahiri (chef d’Al-Qaïda depuis la mort d’Oussama Ben Laden/NDLR) et à Abdelmalek Droukdel, numéro un d’AQMI (tué par l’armée française au Mali en 2020/NDLR) » raconte le colonel-major Ben Nasr à AA.

Après la phase de la création, vient celle du positionnement. « La Katiba s’est par la suite déployée dans les montagnes du centre et du nord-ouest tunisien (gouvernorats du Kef, de Jendouba et de Kasserine), prolongement naturel des Hautes Plaines algériennes, difficiles à contrôler. Le groupe a reçu l’appui d’Ansar Al-Chariaa en Tunisie et en Libye ainsi que celui des autres branches d’Al-Qaida dans la région qui l’ont ravitaillé en armes et munitions et assuré l’entraînement de ses éléments dans des camps d’entraînement en Libye après qu’Abou Iyadh s’y est installé suite à sa fuite » explique notre interlocuteur.


Un mode opératoire basé sur les raids et les embuscades

Le colonel-major Ben Nasr poursuit : “Avec l’aide de quelques éléments originaires des gouvernorats de Kasserine et de Sidi Bouzid, le terroriste algérien, Lokmen Abou Sakhr (émir de la katiba de 2012 jusqu’à 2015 date de son élimination par les forces tunisiennes/NDLR) a réussi à tisser un réseau de soutien et de renfort … Les membres algériens dominaient la katiba, au niveau de la planification, du commandement des opérations et de la répartition des tâches … Leur mode opératoire se basait essentiellement sur les raids et les embuscades contre les unités militaires et sécuritaires … Parmi les plus importantes opérations, on peut citer celle du Mont Dernaya (2012) et l’opération Henchir Al- Talla (2014) ».

La Katiba était certes l’antenne locale d’Al Qaïda au Maghreb islamique, et jouissait de ce fait d’un statut privilégié sur l’échiquier des groupes terroristes, mais au tout début, le nombre de ses éléments - tout juste une trentaine selon Mokhtar Ben Nasr- ne lui conférait pas les commodités dont jouissent les grandes organisations terroristes ... C’est, toutefois, un événement de taille qui jouera en faveur de la brigade.

« L’effectif de la katiba entre 2012 et 2013 ne dépassait pas les 29 membres tunisiens, encadrés par des chefs algériens. Le nombre a, toutefois, augmenté après que la Tunisie a désigné, en août 2013, Ansar Al-Chariaa comme organisation terroriste, ce qui a contraint ses éléments les plus extrémistes et les plus impliqués dans des opérations à regagner les montagnes tunisiennes et à renforcer les rangs de « Okba Ibn Nafaa ». La Katiba a d’ailleurs connu son apogée pendant la période 2013-2014 », affirme l’ancien président de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme.


Un parcours en dents de scie

Après l’apogée, vinrent ensuite les premières débâcles, posant les jalons d’un parcours en dents de scie où la Katiba alternait les hauts et les bas. L’élimination du terroriste algérien Khaled Chayeb, alias Lokman Abou Sakher, par les unités spéciales de la Garde nationale assena un coup dur au groupe en 2015. Mais le groupe s’est aussitôt réorganisé, quoique perdant de sa force, puisque rencontrant quelques difficultés en matière de financement et faisant face à des forces tunisiennes de plus en plus aguerries. « La brigade a connu des difficultés en matière de financement et de renfort. En même temps, les institutions sécuritaire et militaire se sont aguerries dans la lutte contre le terrorisme, ce qui leur a permis d’éliminer plusieurs terroristes haut placés dont notamment Lokmen Abou Sakhr », renchérit Ben Nasr.

D’ailleurs, selon un rapport publié le 4 juin courant par le think tank International Crisis Group (ICG), les groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda et à Daech basés en Tunisie ont perdu les deux tiers de leurs effectifs depuis 2016.

"Les deux groupes djihadistes, Okba Ibn Nafaa, affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique, et Jund el Khilafa, proche de Daech, ont perdu les deux tiers de leurs effectifs depuis 2016 et ne comptent plus qu'une soixantaine de membres" affirme l’ICG.


Eternel rebondissement

Les coups assénés à la Katiba ont-t-il réussi à la mettre hors de l’état de nuire ? La réponse est non. Chaque fois que le groupe est décapité, un autre émir est aussitôt propulsé sur le devant de scène, dans une tentative -réussie jusqu’à aujourd’hui, il faut bien l’avouer- de maintenir la Katiba en vie même avec un effectif très réduit et une marge de manœuvre amoindrie.

Il faut dire que le groupe requiert une importance stratégique, voire vitale, pour AQMI, comme nous le confirme le colonel-major Ben Nasr : « Aujourd’hui, la Katiba Okba Ibn Nafaa, affaiblie certes, garde toutefois un certain degré de dangerosité en raison de sa capacité à se réorganiser, à se restructurer et à enchaîner les manœuvres. En outre, l’organisation d’Al-Qaïda au Maghreb islamique la considère comme son prolongement stratégique et œuvre automatiquement à l’appuyer pour ancrer sa présence dans la région après son come-back aux devants de la scène du terrorisme international suite à l’amenuisement du rôle de Daech et sa débâcle en Syrie et en Irak ».

La dernière opération des forces tunisiennes peut-elle constituer le coup de grâce pour la Katiba Okba Ibn Nafaa ? « La dernière opération des forces tunisiennes a certainement asséné un coup dur à Okba Ibn Nafaa, mais la Katiba garde toujours une capacité à renouveler ses chefs et à se repositionner … La vigilance doit toujours être de mise, ainsi que le travail de renseignement et les opérations anticipatives pour garder une longueur d’avance et une certaine maîtrise du terrain », conclut Mokhtar Ben Nasr.


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