Analyse, Afrique

Tunisie : Le président pourrait-il «s’affranchir» du système des partis ? (Analyse)

Le président Kais Saied n’a pas pris en considération les propositions formulées par les partis politiques, en chargeant Hichem Mechichi de former le gouvernement et ce dernier a besoin des partis pour obtenir la confiance du parlement.

Mona Saanouni   | 04.08.2020
Tunisie : Le président pourrait-il «s’affranchir» du système des partis ? (Analyse)

Tunisia

AA / Tunis / Adel Thebti

Les craintes s’accroissent en Tunisie, depuis la fin de la semaine écoulée, après que le président Kais Saied ait chargé le ministre de l’Intérieur, Hichem Méchichi, de former le nouveau gouvernement. Craintes que cette mesure constitue une phase parmi celles de l’escalade entre le chef de l’Etat d’une part, et les partis et le parlement d’autre part.

Saied a choisi, samedi dernier, Méchichi en dehors de la liste qui lui a été soumise par les partis et les blocs parlementaires, ce qui avait surpris les formations politiques, selon des observateurs.

Le président a chargé Méchichi de former un gouvernement, en l’espace d’un mois, à compter de dimanche, en vertu de l’article 89 de la Constitution, pour succéder à l’actuel gouvernement démissionnaire d’Elyes Fakhfakh, qui s’occupe désormais de la gestion des affaires courantes.

Sur fond de soupçons de conflit d’intérêts qui ciblent Fakhfakh, qui en dément la véracité et le bien fondé, des députés ont déposé une motion de retrait de confiance du gouvernement, ce qui avait poussé Fakhfakh à démissionner avant de démettre les ministres du Mouvement Ennahdha (d’obédience islamique, 54/217), qui a estimé que ce soupçon a impacté négativement sur l'image de la coalition au pouvoir.

** Un surprenant choix

Boulebeba Salem, analyse politique, a déclaré à l'Agence Anadolu que « le choix par le président Saied de Hichem Méchichi pour former le gouvernement a constitué une surprise et un choc à la classe politique, d’autant plus que la personne choisie est issue en dehors des propositions formulées par les partis ».

« Il semble que l’homme s’est lassé des partis politiques à cause des calculs et des conflits qu’il a connus depuis le mois de novembre dernier, et a vu comment s’est difficilement formé le gouvernement et comment des partis s’étaient retirés après la conclusion d’accords et d’arrangements. Il a également constaté comment le parti d’Attayar Démocratique (22 députés) et le Mouvement Echaab (15 députés) ont tourné le dos à tous les accords conclus lors de la formation du gouvernement de Habib Jamli », a expliqué l’observateur politique.

Et Salem de poursuivre : « Saied a voulu présenter la candidature d’une personnalité qui n’est liée à aucun parti, mais plutôt issu de l’administration tunisienne, de la sphère du droit et qui est loyal à l’Etat seul, d’autant plus qu’il est proche du président, et qu’il bénéficie ainsi de sa confiance tout en étant indépendant ».

** S’agit-il d’une confrontation ?

Hichem Hajji, sociologue, a estimé qu’en chargeant Méchichi, Saied s’emploie à trancher avec les partis.

Hajji a déclaré à l'Agence Anadolu que « parmi les principales significations, en dehors de la personne de Méchichi, figure celle que le président de la République a décidé d’engager une confrontation avec les partis politiques et les composantes du système politique ».

« Saied estime que certaines institutions manquent de légalité et il vise par cela l’Assemblée des Représentants du Peuple », a-t-il ajouté.

« Il y a une rupture et un message provocateur et profond à l’adresse des partis politiques qui dépasse la constitution. En effet, le texte de la Loi fondamentale prévoit la prise en considération des propositions des partis pour charger un nouveau Chef de gouvernement (l’article 89) mais le président s’est contenté d’une consultation formelle qu’il a laissée de côté », a expliqué Hajji.

« Le Chef du gouvernement chargé respectera la partie formelle et procédurale et il y aura un dialogue avec les partis dès lors qu’il ne peut pas les dépasser, ignorer et provoquer indéfiniment », a ajouté le sociologue.

Et Hajji de s’interroger : « Comment procédera Méchichi pour former son gouvernement. Comptera-t-il essentiellement sur les indépendants ou se soumettra-t-il à la logique de la répartition partisane. S’agira-t-il ou non d’un gouvernement élargi qui prendra en considération, d’une manière ou d’une autre, la logique des satisfactions ».

La majorité des partis n’a pas exprimé son refus du mandat accordé à Méchichi mais l’ont félicité, tels que Ennahdha, le plus grand bloc parlementaire, Attayar Démocratique (22 députés), alors que le Mouvement Echaab (Nassérien, 15 députés) s’est dit même « satisfait » et le parti de Qalb Tounès (Libéral, 22 députés) a annoncé n’avoir aucune réserve quant à cette nomination.

C’est uniquement le Bloc de la coalition de la Dignité (révolutionnaire d’obédience islamique, 19 députés), qui a critiqué le fait de charger une personnalité qui ne figure pas dans les listes proposées par les partis politiques.

Le porte-parole de ce bloc, Seieddine Makhlouf, a écrit, à ce propos, sur sa page sur Facebook, que « le destin des consultations sur papier au sujet du Chef du gouvernement est dans la poubelle du Palais présidentiel ».

Néanmoins, Boulbeba Salem a estimé improbable toute confrontation entre le président et les partis. « Je ne pense pas que Saied sera en confrontation avec les partis… Il y a des parties extérieures (qu’il n’a pas nommées), qui s’emploient à influencer la chose ».

« La démocratie ne peut être édifiée sans partis et au plan constitutionnel il est possible de faire face à cette approche », a-t-il poursuivi.

« Je ne pense pas que Saied sera en affrontement avec le parlement. Certes, il a pris de court les partis mais il traite avec des composantes politiques partisanes et il ne peut gommer le paysage avec un trait de stylo », a-t-il encore dit.

« Il y a en Tunisie d’anciens partis capables de faire chuter le gouvernement et d’appeler à la tenue de nouvelles élections et ces partis peuvent faire changer les alliances et les équilibres…Le président assume une responsabilité nationale et doit préserver la stabilité du pays qui dispose actuellement d’un régime semi-présidentiel », a conclu l’analyste.

** Des forces régionales

Hajji a estimé que la « situation économique et sociale dans le pays ne souffre aucune escalade entre les institutions de l’Etat ».

«Ce qui est demandé aujourd’hui c’est de mesurer la capacité des acteurs politiques à surmonter cette tension », a-t-il indiqué.

« Le président de la République estime peut être que les partis sont faibles et que le parlement est précaire et pense probablement à un passage en force pour imposer ses opinions en vue de changer l’édifice politique aux plans constitutionnel et organisationnel », a-t-il relevé.

Le sociologue a mis en garde à ce sujet : « Lorsque cette confrontation se met en place sur fond d’une situation économique délicate, nous sommes probablement devant un tournant, dès lors qu’il ne faut pas omettre que nombre de forces régionales impactent d’une manière ou d’une autre sur la vie politique tunisienne et que l’étendue de leur influence a peut être atteint le président. On ne peut pas concevoir que la présidence est restée loin de ces influences ».

« Le président évoque dans ses allocutions des complots qu’il ne dévoile pas et cela est une preuve supplémentaire qu’il dispose d’éléments précis ou qu’on lui a présenté de fausses informations », a-t-il encore dit.

« Le président est influencé par l’idée que des forces étrangères s’ingèrent pour peser sur la situation en Tunisie et que des parties tunisiennes jouent un rôle certain dans ce cadre », a-t-souligné.

La Tunisie est considérée comme étant la seule expérience démocratique réussie parmi plusieurs pays arabes qui ont connu ce qui est communément appelé la première vague des révolutions du Printemps arabe, à partir de 2011, dont la Libye, l’Egypte et le Yémen.

Des régimes arabes au pouvoir, notamment, dans la région du Golfe, craignent, selon des observateurs, qu’ils soient impactés négativement par l’expérience tunisienne, et mènent, ainsi, une « contre-révolution » pour renverser les régimes au pouvoir dans les pays qui ont connu ces révolutions.

** La confiance du parlement

S’agissant de certains appels lancés pour la formation d’un gouvernement sans partis, comme l’a fait le parti « Machrou’ Tounes » (4 députés), Salem a estimé que « cela dépendra de la nature des consultations qui seront menées par Méchichi ».

« Méchichi contactera les partis et s’emploiera à les convaincre par son programme. Certes, Saied l’a proposé mais il ira au parlement pour obtenir la confiance. Il ne s’agit pas d’un Premier ministre et sa personnalité politique apparaîtra à l’avenir », a-t-il dit.

Et Salem de poursuivre « L’homme politique dispose d’occasions pour imposer sa personnalité », dans une allusion faite à l’opportunité qui se profile devant Méchichi pour émerger en tant qu’homme politique qui a des ambitions dépassant le seul mandat accordé par Saied.

Salem prévoit que Méchichi « maintiendra en poste quelques ministres qui ont réussi dans leurs missions au sein de l’ancien cabinet et le prochain gouvernement sera un savant dosage de politique et de compétences politiques. Il cherchera une ceinture politique plus large dès lors qu’il souhaite recueillir la confiance du parlement et la majorité des partis ont affiché des réactions positives ».

« La physionomie du gouvernement apparaîtra à travers les consultations. S’agira-t-il d’un gouvernement indépendant ou partisan, politique ou d’un mélange des deux. Cela apparaîtra au cours de la première semaine des concertations », a-t-il dit.

De son côté, Hajji a indiqué que le gouvernement de Méchichi est appelé à faire des réalisations et ne sera pas vraiment concerné par les conflits de Saied avec le parlement et les partis.

*Traduit de l'Arabe par Hatem Kattou

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