Togo : de retour de Libye, les migrants reprennent tout à zéro
- Ils avaient déboursé entre 1600 et 4000 dollars pour espérer atteindre la Libye
Esma Ben Said
07 Février 2018•Mise à jour: 08 Février 2018
TogoAA / Lomé/ Alphonse Logo
Leur rêve européen brisé, leurs économies s'évaporent, leur aventure se termine en catastrophe, ils rentrent.
Les 136 togolais qui ont volontairement regagné Lomé le 25 janvier dernier en provenance de Libye, soutenus par l’Organisation internationale pour les migrants (OIM), vont devoir tout reprendre à zéro, après avoir tout dépensé ou perdu ou s’être faits arnaquer, dans l’aventure européenne estompée en Libye.
Accueillis par le gouvernement togolais qui a organisé leur retour, ils ont tous regagné leurs familles après 24 heures passées au camp des sinistrés de Logopé (banlieue de Lomé), pour une évaluation sanitaire.
Chaque migrant a reçu de l'OIM une modeste somme de 32.000 francs CFA (64 dollars) pour payer son déplacement du camp vers son domicile.
Ils étaient 109 hommes, 16 femmes et 11 enfants à revenir au pays, après leur échouement en Libye, où ils croyaient pouvoir trouver un quelconque moyen pour se rendre en territoire italien.
Ils auraient engagé leurs économies en entier. Quelques-uns, interrogés par Anadolu, ont affirmé avoir tout perdu.
«Il y a un an j’ai quitté Lomé. Je ne pensais pas y revenir dans cette situation de totale précarité. Je croyais, en partant, pouvoir commencer une nouvelle vie et sortir ma famille de la pauvreté, une fois en Italie. Mais, voilà, que j’ai tout perdu. Je suis obligé de tout recommencer», affirme à Anadolu un des migrants, à la quarantaine, très déçu.
«C’est très difficile de tout recommencer. Mais nous nous réjouissons d’avoir la vie sauve, face à la barbarie, la maltraitance et la peur de se faire arrêter et de se voir vendre en esclave. Et on n'avait plus de quoi rentrer. Au pays, grâce à l'OIM, que nous remercions, je ne vivrai plus caché. Je suis mécaniciens et je vais me remettre au travail», affirme à Anadolu un autre migrant déterminé à reprendre sa vie comme avant.
Tous avaient, avant de partir pour l’aventure, un travail qui leur assurait le quotidien, affirme à Anadolu Col Yark Damehane, ministre de la Sécurité et de la protection civile du Togo, pour qui, «Prendre ce chemin pour atteindre l’Europe est un risque à ne pas prendre».
«Quand vous les écoutez, vous voyez que parmi ces migrants togolais revenus au pays, il y en a qui sont des maçons, des mécaniciens, des cultivateurs, vulgarisateurs, des revendeuses, coiffeurs etc… », précise-t-il.
Ce sont «Des gens qui ont un emploi mais qui espéraient trouver mieux en Europe. Malheureusement, ou ils n’arrivent pas du tout en Libye ou ils arrivent au point de passage avec tellement de brimades. Finalement, c’est la désolation et le regret total», souligne Yark à Anadolu.
- Prise de risque et une perte de fortune
Selon le ministre togolais de la Sécurité, les Togolais qui se sont engagés dans cette aventure migratoire ont perdu entre Lomé et Tripoli entre 800.000 et 2 millions de francs CFA (soit entre 1600 et 4000 dollars). Assez pour réussir une activité économique sur le territoire togolais et réussir sa vie.
«Il faut au minimum 800.000 francs CFA (1600 dollars) pour arriver en Libye. Si vous tombez sur un escroc, il peut vous prendre jusqu’à 1,2 million et même plus. Des gens ont déclaré avoir payé ou perdu jusqu’à 2 millions de francs (3760 dollars) dans cette aventure», affirme Yark.
Pour lui, le chômage est partout dans le monde comme au Togo. L’Etat ne pouvant pas donner du travail à tout le monde, il crée des conditions pour que chaque jeune puisse se chercher. Avec les moyens engagés dans ces aventures, on peut simplement entreprendre.
«Je demande à mes compatriotes de ne pas prendre ce risque. Si quelqu’un veut aller dans un pays européen, qu’il prenne la voie normale. Il y a des ambassades et des consulats européens sur le territoire. Demandez le visa et si on vous l’accorde, partez, sinon restez ici. Vous pouvez vous en sortir. Au lieu de vouloir passer par le désert. C’est tout un risque qu’il ne faut pas prendre», conseille Yark aux jeunes togolais et africains.
- Un circuit difficile
Pour se rendre en Libye, les Togolais passent, selon le ministre de la Sécurité, par le Bénin, ensuite le Niger, rallient Agadez pour se retrouver, enfin, directement sur le territoire libyen. Ils quittent, sinon, le Togo par le nord, à travers le Burkina Faso, puis le Niger et accèdent en Libye.
«Et à chaque étape vous devez payer le passeur. Vous arrivez à Agadez vous devez payer. Vous quittez Agadez jusqu’au sud libyen, vous devez payer. Ceux qui veulent atteindre Tripoli doivent encore payer. C’est-à-dire, qu’au fur et à mesure que vous avancez, vous devez payer. A un moment donné, les passeurs prennent votre argent et disparaissent. Conséquence, vous restez et, finalement, c’est un rêve qui se brise», a expliqué Yark Damehane à Anadolu.
Le retour des 136 togolais ne met pas fin à l’aventure. Une vingtaine de togolais qui ont refusé de revenir à Lomé sont encore en Libye. «Certains ont pu atteindre l’autre rive en Italie, d’autres sont morts sur le chemin», témoignent certains migrants.
Le gouvernement togolais espère que «l’expérience de ceux-ci décourage d’autres qui seront tentés par cette aventure».
Depuis des années, la Libye constitue le point de passage préféré de plusieurs migrants africains qui espèrent traverser la Méditerranée, clandestinement, vers les côtes italiennes et les pays européens, en quête d’un avenir meilleur.
Plusieurs d’entre eux se retrouvent entre les mains de trafiquants et vendus aux enchères dans un marché dédié à cette fin, avait révélé fin novembre la chaîne américaine CNN.
Des révélations fortement condamnées aussi bien par les dirigeants et responsables africains qu'à l'échelle internationale.
Lors du cinquième sommet UA-UE tenu les 29 et 30 novembre à Abidjan, le président de la Commission de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat a annoncé que quelque 3.800 migrants africains en Libye doivent être rapatriés d'urgence dans leurs pays respectifs.
Des centaines de migrants sont déjà rentrés en Côte d’Ivoire et au Niger ces dernières semaines.
D’autres n’ont pas encore eu cette chance. Et quelle chance !