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Sommet de Bamako: Quand les élites africaines se rebiffent contre la Françafrique

- "Militarisation de l’aide", "appui aux dictatures" et "arrogance" collent à l'image de la France en Afrique aujourd'hui.

Mohamed Hedi Abidellaoui  | 13.01.2017 - Mıse À Jour : 14.01.2017
Sommet de Bamako: Quand les élites africaines se rebiffent contre la Françafrique

Tunis

AA/ Tunis/ Mohamed Abdellaoui


Que reste–t-il de l’hégémonie française sur l’Afrique francophone, sa chasse gardée depuis les années 60 ? L’ancienne force coloniale va-t-elle pouvoir se rattraper après y avoir perdu du terrain au profit des Etats-Unis, de la Chine et du reste des pays émergents, dans un monde où la concurrence n’a jamais été autant effrénée.

Ces questions ont été posées par Anadolu au géopoliticien français Michel Galy , spécialiste des questions africaines, au moment où la capitale malienne Bamako s’apprête à organiser le 27ème Sommet «Afrique-France pour le partenariat, la paix et l’émergence (SAF)», vendredi et samedi. 


• Les règles du jeu changent

Admettant que les règles du jeu des temps modernes ne sont plus les mêmes que celles d’autrefois, le géopoliticien affirme, dans un entretien avec Anadolu, que la présence française dans l’espace francophone africain est aujourd'hui "beaucoup plus d’ordre militaire qu’économique".

Il rattache ce changement de la carte géopolitique à l’émergence de nouvelles puissances comme la Chine et l’Inde, entre autres, mais aussi au réveil des élites et des diasporas africaines. Ces Africains instruits, dont certains évoluent en France, en Amérique et en Angleterre ont commencé à jouer un rôle de premier plan dans la conscientisation de leurs concitoyens, les incitant à prendre en main leur propre destin, dit-il. Les réseaux sociaux et les nouvelles technologies de communication étant de la partie, a-t-il estimé.

Le constat de Galy rappelle, à ce stade, ce qu’il avait écrit au sujet du livre d’Antoine Glaser [Arrogant comme un Français en Afrique]: «Présidents, hommes d’affaires, militaires, diplomates, avocats français : le journaliste Antoine Glaser dresse contre tous un réquisitoire. Il souligne la déception des élites africaines injustement privées de visa ; les bien curieux liens financiers de certains élus français avec les despotes du continent ; les belles chasses gardées que les groupes Bolloré ou Bouygues (groupe industriel diversifié français, ndlr) s’y assurent encore », commentait Galy.

Allant au-delà des anecdotes, le spécialiste des questions africaines poursuivait : « La militarisation de l’aide, l’appui aux dictatures, les archaïsmes des sommets franco-africains, le développement perverti, la manipulation des élections, le train de vie somptueux des coopérants sont tout autant rejetés par la jeunesse africaine que les vieux Blancs qui n’ont pas encore compris que l’Histoire leur échappait », a-t-il dit.

Cette analyse des faits, Galy la tient encore aujourd’hui. « La jeunesse, et surtout les diasporas et élites africaines semblent déterminées à mettre fin à l’inadmissible. Si les questions financières les mobilisent peu, elles se rebiffent en premier contre cent cinquante ans de domination militaire et d'exploitation violente sous des formes diverses mais avec des résultats similaires : maintien de dictatures ou de 'démocratures' savamment instaurées et entretenues », détaille Galy.

Se référant à l’exemple de la Mission française dans le Sahel (Barkhane), opération militaire qui a fait suite aux opérations « Serval » et « Epervier », lancées depuis 2012 pour chasser les groupes armés et extrémistes du Nord-Mali, Galy fait observer que la présence militaire française en Afrique n’a pas d’égal par rapport au reste des grandes puissances et anciennes forces coloniales. Ce qui porte préjudice, selon lui, à l’image de la France auprès d’Africains qui ne sont point dupes.

En l’espace de 50 ans, l’ancienne force coloniale est intervenue à raison de 50 reprises en Afrique et y détient encore le plus grand nombre de bases militaires, notamment au Mali, en Centrafrique, en Côte d’Ivoire, au Niger, au Burkina Faso, au Sénégal, au Gabon, au Golfe de Guinée et à Djibouti, selon des rapports de la presse française.


• Confiance brisée

L’autre facteur qui nourrit et renforce le sentiment anti-français en Afrique n’est autre que ce pacte colonial encore valide et fonctionnel entre la Métropole et ses anciennes colonies.

En vertu de ce pacte colonial stipulant l’arrimage du Franc CFA (monnaie commune de la zone franc) à l’Euro, 13 pays de l’espace francophone africain ainsi que la Guinée-équatoriale sont obligés de verser via leurs banques centrales 50% de leurs réserves de change au Trésor français, selon des rapports de la presse africaine et internationale. Créée en 1939, la zone franc est un espace économique et monétaire d’Afrique subsaharienne regroupant 14 pays et totalisant 155 millions d’habitants.

La France investit ces réserves qui représentent des dizaines de milliards de dollars, dans des bons du trésor qu’elle utilise ensuite pour garantir les prêts qu’elle lève pour financer son propre déficit public, selon l’économiste sénégalais Sanou Mbaye, ex-fonctionnaire à la Banque africaine de développement (BAD).

Ce pacte colonial ne cesse de provoquer des mouvements sociaux de la part d’Africains qui cultivent une haine profonde envers ce pays occidental, soutient le géopoliticien Michel Galy.

Plusieurs Africains mécontents réalisent, plus que jamais, que ce pacte colonial est en grande partie à l’origine de leur misère et du sous-développement de leurs pays.

La France enregistre, par conséquent, un net recul en Afrique si l’on parle business et investissements. Et ce nouveau Sommet franco-africain semble, à défaut de moyens, loin de pouvoir changer le fait accompli : l’avancée d’Anglo-saxons offensifs et le recroquevillement de « Français arrogants », tels que perçus en Afrique, de l’avis de plusieurs observateurs et analystes africains et occidentaux.

En janvier, le Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian) s'est d'ailleurs inquiété dans son rapport 2015 « du décrochage, notamment face aux pays émergents comme la Chine (16% de parts de marché) ou l'Inde, très présente dans le secteur automobile », lit-on dans le site français Challeges.fr.

Dans la même perspective, Edoh Kossi Amenounve, directeur général de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), commune à 8 pays d'Afrique de l'ouest avait déclaré à la presse: « L'Afrique attire moins la France. Notre capitalisation [13 milliards de dollars] a doublé en 3 ans grâce aux fonds émergents et anglo-saxons. Les Français sont moins agressifs et n'ont pas de stratégie de pénétration du marché africain ».

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