Sahel : la chefferie traditionnelle, un pilier discret de la refondation de l’État
- Dans un Sahel en refondation, la chefferie traditionnelle retrouve un rôle clé dans la cohésion sociale et la stabilisation, au croisement des enjeux politiques et sécuritaires, explique Lamido Hamadou Moumouni, chef peulh au Niger
Istanbul
AA / Istanbul / Ben Amed Azize Zougmore et Wafae El Baghouani
Dans le Sahel en recomposition, où plusieurs États engagés dans des processus dits de « refondation » cherchent à restaurer leur autorité, à réparer le lien social et à contenir une insécurité persistante, des institutions longtemps reléguées à la périphérie du pouvoir retrouvent une centralité inattendue. Parmi elles, la chefferie traditionnelle, souvent perçue comme un héritage du passé, s’impose de plus en plus comme un acteur structurant, à la jonction du politique, du social et du culturel.
Longtemps marginalisée par l’administration moderne issue de la colonisation, la chefferie coutumière n’a pourtant jamais cessé d’exister dans les pratiques quotidiennes de gouvernance locale. Dans de nombreuses zones rurales, elle demeure un repère d’autorité, de régulation et de médiation, là où l’État peine à assurer une présence effective. Aujourd’hui, face à la crise de légitimité des institutions formelles et à la fragmentation du tissu social, son rôle est de nouveau interrogé, réévalué, parfois réhabilité.
Une institution ancienne mais toujours pertinente
Sa Majesté Lamido Hamadou Lamido Moumouni, chef de groupement peulh de N’Guel Beyli, dans la région de Diffa, et membre du Conseil consultatif de la refondation de la République du Niger, rappelle que bien avant l’irruption de l’État colonial, la chefferie constituait la principale structure d’organisation des sociétés sahéliennes. « Elle faisait office d’une véritable administration », explique-t-il, assumant à la fois des fonctions judiciaires, sécuritaires, foncières et sociales. Fondée sur la tradition, le consensus et la proximité avec les populations, elle incarnait une autorité à la fois respectée et légitime.
La colonisation, puis l’État postcolonial, ont profondément redessiné le paysage institutionnel, réduisant les prérogatives des chefs traditionnels et les cantonnant à un rôle souvent symbolique. Mais cette marginalisation n’a jamais signifié disparition. Même l’administration coloniale, rappelle le chef coutumier, a dû composer avec ces autorités locales, conscientes de leur capacité à comprendre les dynamiques sociales et à maintenir un certain ordre.
Médiateurs et garants de la cohésion sociale
Dans le contexte actuel, marqué par la montée des violences armées, les conflits communautaires et la défiance envers l’État, les chefs traditionnels continuent d’intervenir comme médiateurs et garants de la cohésion sociale. Leur autorité morale, leur connaissance fine des communautés et leur enracinement territorial leur confèrent un rôle clé dans la prévention et la résolution des conflits. Mais cette mission se complexifie à mesure que les sociétés sahéliennes se transforment.
« La jeunesse d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier », constate Lamido Hamadou Moumouni, évoquant des mutations profondes : circulation accrue des armes, trafics illicites, consommation de stupéfiants, attrait du gain rapide. Autant de facteurs qui fragilisent les mécanismes traditionnels de régulation et mettent à l’épreuve l’autorité des chefs, confrontés à des défis inédits.
Pour autant, les modes traditionnels de règlement des différends conservent, selon lui, toute leur pertinence, à condition d’être exercés avec équité et sens de la justice. Il cite le serment coranique, reconnu dans de nombreuses communautés musulmanes, ou encore le Dangol Pulaku, propre à la tradition peule, fondé sur la responsabilité collective et la sanction sociale. « L’objectif n’est pas de punir, mais de corriger, de réconcilier et de préserver la paix sociale », insiste-t-il.
Vers une refondation intégrant la chefferie
Dans cette perspective, la refondation de l’État ne saurait se limiter à des réformes institutionnelles ou constitutionnelles. Elle implique également une dimension morale, sociale et culturelle, sans laquelle toute reconstruction resterait fragile. La chefferie coutumière apparaît alors comme un relais essentiel entre l’État et les populations, en particulier dans un contexte de défiance institutionnelle et de retrait de l’administration dans certaines zones.
Au Niger, cette revalorisation se traduit par des signaux politiques concrets. Des chefs traditionnels siègent désormais au sein du Conseil consultatif de la refondation, instance stratégique du processus en cours. Le 26 décembre 2025, une ordonnance présidentielle a par ailleurs institué le Haut Conseil de la Chefferie Traditionnelle, consacrant officiellement la place de cette institution dans l’architecture de l’État.
Des défis persistants
Cette reconnaissance n’efface toutefois pas les vulnérabilités. Les chefs traditionnels demeurent exposés à l’insécurité, aux pressions politiques, aux tentations de corruption et au manque de moyens. Certains ont payé de leur vie leur engagement, d’autres ont été contraints à l’exil. Pour Lamido Hamadou Moumouni, l’efficacité de la chefferie dans la promotion de la paix dépendra du soutien réel de l’État, de la protection accordée à ses détenteurs et de politiques publiques ambitieuses, notamment à destination de la jeunesse.
Le message adressé aux décideurs africains est sans équivoque : reconnaître pleinement la chefferie traditionnelle, la renforcer et l’associer durablement aux stratégies de stabilisation. Mais cette reconnaissance implique aussi des exigences envers les chefs eux-mêmes : justice, impartialité et distance vis-à-vis des clivages politiques. « Lorsqu’elle est soutenue et valorisée, la chefferie peut contribuer efficacement à la stabilisation durable de nos sociétés », affirme-t-il.
Un levier stratégique pour le Sahel
Dans un Sahel en quête de repères et de reconstruction, la chefferie traditionnelle apparaît ainsi moins comme un vestige du passé que comme un levier discret mais stratégique, capable de retisser le lien entre l’État et les sociétés, et de participer à l’édification d’une paix durable.
