Afrique

Sahel : introuvable paix ? Quelles stratégies nouvelles pour répondre aux défis sécuritaires ?

Les experts interrogés par AA déplorent l'insuffisance de la coordination entre les différentes missions sécuritaires, régionales et onusiennes actives dans le Sahel.

Lassaad Ben Ahmed   | 15.10.2020
Sahel : introuvable paix ? Quelles stratégies nouvelles pour répondre aux défis sécuritaires ?

France

AA - Paris - Ümit Dönmez


Déstabilisée par les groupes armés terroristes, les bandes du crime organisé, les flux de migration, l'insécurité alimentaire, le réchauffement climatique, ainsi que les crises politiques, la région du Sahel a fait l'objet de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies (ONU) au cours des années passées, recevant les soutien de plusieurs organisations régionales et internationales afin d'instaurer la sécurité et la stabilité.

La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma), la force française au Mali « Barkhane », la force conjointe du « G5 Sahel », la mission européenne « Joint Force Takuba », la Force multinationale mixte (FMM) figurent par les missions militaires internationales concourant à assurer la sécurité de la région, sans pour autant atteindre pleinement les objectifs fixés, notamment dans la lutte contre le terrorisme.

Interrogés par l'Agence Anadolu (AA), le président du Réseau Afrique Stratégies (RAS), Abdou Fleur, ainsi que le président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), Emmanuel Dupuy, ont fait part de leurs observations sur l'échec relatif de ces coûteuses missions sécuritaires internationales actives au Sahel depuis 2013.


- Situation sécuritaire au Sahel


Le Sahel politique est une région d'Afrique d'environ cinq millions de kilomètres carrés et couvrant 5 pays principaux pour une population totale de 100 millions d'habitants : le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad. La région géographique du Sahel inclut également le Cameroun, la Gambie, la Guinée, le Nigeria, le Sénégal, le Soudan, le Soudan du Sud, l'Éthiopie, l'Érythree, et l'Algerie.

Les cinq pays principaux de la région sont, à des niveaux différents, confrontés à la menace des nombreux groupes armés terroristes locaux et internationaux depuis environ une décennie, ainsi que du crime organisé, ces deux phénomènes nourrissant tour à tour l'instabilité politique et sociale dans une région comptant déjà plus de "3,1 millions de réfugiés, déplacés internes, rapatriés et personnes à risque d’apatridie", selon le rapport publié en juin dernier par l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Plus de 4000 civils et militaires ont été tués dans les attaques terroristes menées au Mali, au Niger au Burkina Faso en 2019, selon les chiffres annoncés cette année par le chef du Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS), Mohamed Ibn Chambas, déplorant une multiplication du nombre des personnes tuées dans la région, entre 2016 et 2019, notamment au Burkina Faso, ce chiffre passant d'environ 80 il y a quatre ans, à plus de 1800 l'année dernière.


Le président de l'IPSE, Emmanuel Dupuy, citant ces chiffres, fait état de « plus d'1,5 million de déplacés à cause des groupes terroristes armées dans le Sahel »,

"Cela a des conséquences humanitaires alarmantes, notamment des déplacements massifs et des revers pour le développement", avait déclaré en février dernier, le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, déplorant également de nombreuses "attaques intercommunautaires".

Le chômage et la pauvreté ont été exacerbés par la pandémie du nouveau coronavirus qui n'a pourtant pas freiné les activités criminelles et terroristes, cette crise mettant également à jour les failles du tissu socio-économique sahélien, notamment l'économie informelle, ainsi que la corruption et le clientélisme, dans ces pays dotés d'États centraux faibles et dont la pratique de la démocratie est critiquée, où les opposants politiques peuvent être emprisonnés, dans des pays pouvant être sujets à des coups d'États, comme celui survenu cet été au Mali, qui a vu le renversement du Président Ibrahim Boubacar Keita, par une junte militaire, après plusieurs moins de manifestations populaires contre le chef d'État au pouvoir depuis 2013.


- La Mission sécuritaire des Nations Unies au Sahel


Pour tenter de répondre aux menaces sécuritaires, les pays du Sahel reçoivent le soutien de plusieurs institutions internationales, comme celui de l'ONU, de partenaires étrangers tels que la France et l'Union européenne (UE), ainsi que d'organisations continentales et régionales, à l'instar de l'Union Africaine (UA), la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), ou encore de la coalition militaire du G5 Sahel, constituée de forces armées issues de ces 5 pays.

Interrogé par AA, Abdou Fleur du Réseau Afrique Stratégie (RAS), et Emmanuel Dupuy de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), ont détaillé plusieurs missions et opérations internationales se côtoyant dans le Sahel, afin d'apporter des solutions sécuritaires jugées "en-deçà des attentes, malgré quelques réussites notables".

La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation du Mali (Minusma), composée 15.200 hommes dont 1.900 policiers a été mise en place en 2013 par la résolution 2100 du Conseil de sécurité des Nations unies, la mission ayant été prolongée d'une année, jusqu'au 30 juin 2021, par une résolution récente du Conseil de sécurité, adoptée à l'unanimité.

Notant que les objectifs de la mission ont évolué depuis 2013, Emmanuel Dupuy indique que "la mise en œuvre de l’Accord de paix d’Alger, en tant qu'appui à la réconciliation nationale, ainsi qu'à assurer la protection des civils, constituent deux des fonctions principales de la Minusma".

L'Accord d'Alger avait été signé en 2015 dans la capitale malienne, Bamako, après des négociations menées dans la capitale algérienne, entre l'État malien et la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA), un mouvement rebelle établi en 2014, et constitué notamment de groupes indépendantistes et autonomistes touaregs.

Abdou Fleur rappelle que la mission principale de la Minusma est de "maintenir la paix", le chercheur sénégalais notant que "pour maintenir la paix, il faut d'abord l'établir".

Le président du Réseau Afrique Stratégie (RAS) rappelle qu'en 2005, "lors du Sommet mondial de 2005, tous les chefs d'État et de gouvernement ont affirmé la responsabilité de protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l'humanité".

L'expert ajoute que "cette responsabilité de protéger a notamment été appliquée en Côte d'Ivoire et en Libye, mais ça a été une catastrophe", explique-t-il, en citant les conséquences désastreuses de la guerre civile libyenne sur la population du pays ainsi que sur la poussée du terrorisme au Sahel, suite à une intervention militaire multinationale, notamment française (à travers l'Opération Harmattan), menée sous l'égide de l'Organisation des Nations unies (ONU) en 2011 et ayant abouti au renversement du « Guide de la révolution » libyenne, Mouammar Khaddafi, dans le contexte des « printemps arabes ».

Fleur souligne l'inadéquation des moyens mis en œuvre par la Minusma pour parvenir à des objectifs "qui doivent être définis de façon plus claire", le président du think tank africain appelant notamment à "une redéfinition de la mission des Casques bleus", afin de stabiliser la situation sécuritaire dans la région.

Emmanuel Dupuy rappelle que malgré "quelques réussites" de la Minusma dans le maintien de l'Etat de droit, notamment la tenue d'élections et les transitions du pouvoir, le président de l'IPSE jugeant que la mission onusienne est "meurtrière et onéreuse", le chercheur citant un budget de plus d'1.2 milliard de dollars et soulignant que "160 Casques bleus ont perdu la vie dans le cadre de cette mission".

Même constat pour Abdou Fleur estimant que "le budget cumulé des diverses missions internationales actives au Sahel pourrait suffire à assurer pleinement la sécurité de la région".


- Les opérations françaises « Serval » et « Barkhane »

Les experts interrogés par AA soulignent l'importance de l'opération Barkhane menée par la France au Sahel, notamment au Mali :

En janvier 2013, suite à la demande de l'État malien, la France a lancé l’opération « Serval » afin de repousser les groupes terroristes du Nord du Mali en vertu de la résolution 2085 du Conseil de sécurité de l'ONU votée en 2012, et rappelant "la nécessité que les États membres de l’ONU, tels que la France, puissent appuyer le Mali dans ses efforts pour rétablir la paix et la sécurité" :

Dans un article décrivant "L’action de la France au Sahel", le Ministère français des Affaires étrangères fait état de "5.100 militaires français déployés, [...] et de plus de 7.000 soldats africains formés, dans le cadre de "près de 750 actions de formation ou d’accompagnement au combat", la diplomatie française reconnaissant également que "malgré cet engagement militaire, des groupes terroristes restent présents sur l’ensemble de la zone".

"En 2014, l’opération Barkhane a succédé à Serval", explique Emmanuel Dupuy, notant que l'objectif de l'intervention française "en première ligne, par rapport à la Minusma" est de fournir un soutien plus large, notamment aux FAMa [Forces armées Maliennes]" et aux forces des pays du G5 Sahel, le chercheur français citant également la « Task Force Takuba » lancée en juillet dernier "après un premier déploiement de forces spéciales françaises et estoniennes dans la région", dans le cadre du soutien de l'Union européenne (UE) aux forces armées des États du Sahel.

"Concernant les opérations françaises, je ferai la différence entre l’opération Serval (janvier 2013-août 2014) qui était focalisée sur le contre-terrorisme au Mali (notamment dans le septentrion malien) et l’opération Barkhane (à partir d’août 2014) dont le but final recherché est d’aider à la lutte antiterroriste, tant du point de vue militaire que dans une approche de développement", note le président de l'IPSE, jugeant que "Serval est une réussite du point de vue militaire, alors que Barkhane est embourbée dans une région trop vaste (5 millions de kilomètres carrés) pour la modestie de ses moyens capacitaires (5.100 hommes)".

Interrogé sur le fait que la diplomatie française reconnaisse la persistance des organisations terroristes malgré l'opération Serval, et si cela ne constitue pas un échec, Dupuy note que "le but n’était pas tant d’éradiquer les groupes terroristes mais de limiter leur capacité de nuisance et de dislocation de l’Etat malien", le chercheur estimant que "de ce point de vue, c’est une réussite".

"La solution est politique autant qu'elle est militaire", avance Dupuy comme élément de réponse à l'échec de Barkhane dans l'éradication du terrorisme au Sahel, en dépit des victoires ponctuelles.

Abdou Fleur du RAS souligne, pour sa part, l'importance de renforcer les armées africaines nationales et régionales dans la lutte anti-terroriste au Sahel.


- La Force conjointe du « G5 Sahel »

La Force conjointe du G5 Sahel a été créée en 2014 sous l’impulsion de l’Union africaine. Elle agit dans le cadre de la coopération interinstitutionnelle, notamment des forces armées, du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad.

La mission de cette force, officialisée en 2017, et qui sera à terme constituée de 5.000 hommes, est d'assurer la sécurité des zones frontalières entre les pays du groupe et d'initier des projets de développement afin de désenclaver ces zones souvent en proie au terrorisme.

"La Force conjointe a pour mission de mutualiser les efforts dans la lutte contre le terrorisme, le crime organisé transfrontalier et le trafic d’êtres humains", note un communiqué de l'organisation, précisant que cette force conjointe "intervient sur une bande de 50 km de part et d’autre des frontières communes et que la "Force a déjà réalisé avec succès 17 opérations conjointes".

Plusieurs organisations terroristes de la région, telles que « AQMI, le MUJAO, Al-Mourabitoune, et Boko Haram autoaffilié à Daech, opèrent dans ces zones.

"La force G5 Sahel n'est pas une armée en soi", souligne Abdou Fleur, rappelant que "chaque pays envoie un contingent d'environ 1000 hommes", le président du RAS estimant que cette force "n'est pas effective".

"L'initiative est noble", ajoute Fleur, la jugeant "cependant insuffisante".

Le directeur de « Afrique Stratégies, la revue », estime que "cette initiative aurait dû être celle de la Cedeao [Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest] qui, à travers son conseil de sécurité fait énormément de choses par rapport à l'Union Africaine", Fleur citant "les efforts de médiation", notamment dans les crises politiques en Côte d'Ivoire, ou au Burkina Faso, ainsi qu'en Gambie".

Le président du RAS souligne cependant qu'il a condamné les sanctions de la Cedeao appliquées contre le Mali" arguant que celles-ci sanctionnent plutôt le peuple que les dirigeants du pays.


- La Multinational Joint Task Force ou Force Multinationale Mixte (FMM)


Emmanuel Dupuy estime que la Force Multinationale Mixte (FMM) ou « Multinational Joint Task Force (MNJTF) » (dans son appellation internationale en anglais) "est complémentaire du G5 Sahel dans le sens où elle élargit la lutte contre les groupes armés terroristes, en y intégrant Boko-Haram au nord-est du Nigeria et le mouvement Ansarul au nord-ouest du pays, dans une zone périphérique à celle du G5 Sahel, même si deux pays (Tchad et Niger) appartiennent aux deux [organisations]".

Rappelant que la FMM a été créée dès 1994, Dupuy note qu'"il faudra néanmoins attendre 2012 pour la voir réactivée et mise en œuvre contre [le groupe terroriste] Boko Haram."

Le chercheur français juge que "le problème structurel réside dans le fait que les États qui appartiennent à la MNJTF ne sont pas dans la même communauté économique régionale", le président de l'IPSE précisant que le Bénin, le Niger, le Nigeria font partie de la Cedeao, alors que le Tchad et le Cameroun appartiennent à la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), le chercheur estimant que ce problème "est équivalent à celui qui obère l’efficacité du G5 Sahel".

"Par ailleurs, note encore Dupuy, comme pour le G5 Sahel, la plupart des opérations militaires (a l’instar de l’Opération « colère de Bohoma » en mars dernier autour du Lac Tchad) conforte l’idée selon laquelle la force conjointe du G5 Sahel et la Force mixte multinationale ne sont, en fait, que la juxtaposition de forces nationales agissant seulement dans leurs pays respectifs", le chercheur ajoutant que "l’on attend toujours le renfort tchadien promis par le président Idriss Déby pour venir aider l'opération Barkhane et la Minusma dans le Liptako-Gourma", une région s'étendant du sud-ouest du Niger, jusqu'au Burkina Faso ainsi qu'au Mali.


- Le besoin urgent de coordination des missions présentes au Sahel


Selon les chiffres de l’Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm (SIPRI) rapportées en 2019 par Abdoul Salam Bello, chercheur au « Centre Africain de l’Atlantic Council » à Washington, "entre 2013 et 2018, les dépenses militaires du Mali ont presque quadruplé, passant de 132 à 495 millions de dollars, celles du Niger ont été multipliées par 2,5, passant de 91,6 à 230 millions de dollars, tandis que celles du Burkina Faso ont doublé, passant de 142 à 312 millions de dollars".

Abdou Fleur, du Réseau Afrique Stratégies (RAS) note, par ailleurs, que le Niger a également fortement augmenté ses dépenses militaires, consacrant environ un cinquième de son budget l'année passée à la défense, mais que cela "reste insuffisant".

Emmanuel Dupuy note qu'aux missions internationales citées précédemment, et estimées "onéreuses et meurtrières" pour certaines d'entre elles, "il faut ajouter les missions européennes de formation telles que l'EUTM Mali, ainsi que l'EUCAP Sahel Mali et l'EUCAP Sahel Niger".

Notant, pour sa part, que le cumul des "budgets de toutes ces missions présentes au Sahel pourrait suffire à assurer la sécurité de toute la région", le président du RAS déplore l'absence d'un "commandement unifié, sous l'égide des Nations Unies", soulignant également que les forces armées nationales du G5 Sahel sont, pour la majeure partie d'entre elles, "encore en formation". L'expert appelle la communauté internationale à "donner davantage de moyens aux organisations continentales et régionales africaines", citant notamment l'Union Africaine et la Cedeao.

Fleur estime également que "le Sénégal qui est encore épargné par le terrorisme ainsi que l'Algérie, ne peuvent pas être exclus de quelque initiative sécuritaire dans le Sahel", l'expert ajoutant que "la Mauritanie qui échappe de plus en plus au terrorisme" a également son rôle à jouer en vue d'établir une sécurité durable dans la région, et jugeant que "la solution est locale".

Estimant que des "armées africaines solides sous un commandement unifié sous l'ONU, avec des contingents africains seraient un rempart contre les dictatures".

Abdou Fleur affirme que "si on avait une armée africaine, celle-ci pourrait veiller à la démocratie", le spécialiste notant que "les dictatures auront du mal à accepter cela", avant de conclure en appelant à la création des États-Unis d'Afrique.

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