Analyse, Afrique

Rwanda : La France, l'ONU et l'alibi humanitaire

Lassaad Ben Ahmed   | 30.03.2018
Rwanda : La France, l'ONU et l'alibi humanitaire

France

AA / Tunis / Slah Grichi

Les diplomates -pas nécessairement les plus avertis- accrédités à l'ONU devaient bien rire sous cape, en écoutant le représentant français demander, en ce milieu de juin 1994 au Conseil de Sécurité, son feu vert pour une intervention militaire à vocation humanitaire au Rwanda.

C'est que personne n'ignorait de quel côté la France se tenait dans ce petit pays des Grands Lacs (Afrique centrale) où elle était présente, bien avant le déclenchement du génocide qui allait faire près d'un million de victimes (l'ONU fait état de 800 000 morts).

En plus, nombreux étaient les observateurs qui ont relevé qu'elle s'y prenait un peu tard, puisque les tueries en étaient à leur dixième semaine et que les morts se comptaient, déjà, en centaines de milliers.

Il est quasi certain qu'ils soupçonnaient qu'il y avait anguille sous roche.

Toujours est-il que le Conseil de Sécurité, excédé d'un conflit interethnique qui durait depuis des décennies et qui est devenu incontrôlable après l'attentat du 6 avril de la même année qui a coûté la vie au président hutu Juvenil Habryamana, lassé des pertes subies parmi ses Casques bleus dont il réduisait de plus en plus le nombre et accablé par l'hostilité de la communauté internationale pour son incapacité à mettre rapidement en place une force dotée des moyens lui permettant de s'interposer et d'arrêter les exterminations, malgré les décisions prises dans ce sens, s'empressait, mais sans enthousiasme, de donner son aval à la requête de la France qu'elle seule avait parrainée.

La résolution 929 du 22 juin ouvrait, ainsi, la voie à l'opération "Turquoise".

Les cinq abstentions (Chine, Brésil, Nouvelle Zélande, Nigéria et Pakistan) sur les quinze voix votantes révélaient bien les réticences, sinon les doutes, que l'initiative "humanitaire" française suscitait et expliquaient les recommandations et les restrictions que la résolution contenait : durée limitée, protection exclusive des civils, non-ingérence dans le conflit entre les Forces armées du Rwanda (FAR) à majorité hutue et les rebelles du Front patriotique du Rwanda (FPR) à domination tutsie...

Les apparences étaient sauves, car on savait pertinemment qu'on livrait le pays à un "arbitre" qui a choisi son camp et qui pouvait renverser le cours du match.

D'autant que les documents déclassés et les témoignages, notamment ceux parus dans deux ouvrages (*) de Guillaume Ancel, ancien capitaine qui a pris part à "Turquoise", montrent que la France avait amassé dans le Zaïre (actuelle République démocratique du Congo), limitrophe, une unité de combat de la légion étrangère de 3000 hommes ainsi que des avions de chasse (?!) qui, normalement, n'avaient pas lieu d''être dans une opération humanitaire.

Cynisme, quand tu nous tiens

A vrai dire, l'Hexagone n'a jamais caché son soutien au régime Habyarimana ni au Gouvernement qui lui a succédé ainsi qu'aux FAR qui le défendent.

La nature même de sa massive aide au Rwanda révélait sa préoccupation principale : maintenir ses alliés au pouvoir et lutter contre l'extension du "Tutsiland", représenté par les rebelles du FPR que les décideurs français considéraient comme des comploteurs anglo-saxons.

C'est pourquoi, beaucoup plus qu'en infrastructure, dans le domaine de l'éducation ou dans celui de la santé, le gros de cette aide allait en armement, formation de troupes et présence de conseillers militaires; ce qui n'était un secret pour personne, encore moins pour les diplomates qui, théoriquement, décident du sort du monde à partir de New York.

Aussi était-il certain qu'on s'attendît à une manœuvre française qu'aurait camouflée une intervention humanitaire réelle.

Mais ce dont on ne se doutait pas, comme en témoigne le même Ancel, c'est que la France avait projeté dès ce 22 juin de s'opposer militairement à l'avancée du FPR et de remettre sur pied un gouvernement et ses FAR en débandade.

En effet, en plus d'avoir été du côté des génocidaires qu'elle n'a pas cessé d'armer bien qu'informée par ses services de renseignements de leurs exactions, comme le prouve une note de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) datée du 4 mai 1994, d'voir fait fi de la résolution de l'ONU du 17 du même mois introduisant un embargo sur la vente d'armes pour le Rwanda, elle fut à un doigt de s'enliser davantage, en programmant pour le 1er juillet le recours à la force de frappe aérienne de ses Jaguar et à ses soldats d'action rapide sur le sol, contre les combattants du FPR de Paul Kagame (futur président du Rwanda) qui avaient pratiquement contrôlé la capitale Kigali.

Cela a été évité, in extremis, quand un contre-ordre est arrivé aux pilotes, à l'instant fatidique où ils allaient lancer leurs premiers missiles.

Il aurait émané de l'Elysée qui a réalisé les retombées politiques et médiatiques d'une telle attaque. C'est ce que révèlent les mêmes documents officiels et témoignages.

Il est également révélé qu'au moment où des soldats tricolores assuraient effectivement et efficacement la protection d'un camp de 8000 réfugiés tutsis à Nyarushishi, dans leur dos, des conteneurs d'armements et même des salaires en liquide filaient encore vers les tueurs des FAR et de leurs alliées, les milices hutues.

Cynisme politique, diront les analystes. "Intérêts supérieurs de l'Etat", auraient rétorqué le président François Mitterrand et son Premier ministre Edouard Balladur qui cohabitaient à l'époque.

Intérêts face auxquels la raison de l'humanitaire se trouve souvent reléguée aux paliers inférieurs.

En tout cas, l'Histoire retiendra la responsabilité de la France dans ce drame que ni le nazisme hitlérien ni l'extrémisme génocidaire serbe n'ont égalé en intensité et en aveuglement.

Un million de morts environ en moins de cent jours qui resteront aussi sur la conscience de l'ONU qui n'est pas à l'abri de tout reproche, pour son laxisme, son faire-semblant et l'ambiguïté de ses décisions.

Le cas du Rwanda qui n'est pas unique, a solidement établi que lorsque les grandes puissances mettent le paquet, cette institution devient malléable et se prête à toutes les diversions et autres manipulations.

Le soutien humanitaire peut alors être utilisé comme un alibi pour nourrir le bourreau et attiser les conflits.

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