AA / Kinshasa - Paris / Pascal Mulegwa – Ümit Dönmez
Le bras de fer entre Paul Kagame et Félix Tshisekedi n’était pas envisageable en 2019 lorsque le Président congolais accède au pouvoir et entretient des relations chaleureuses avec son homologue rwandais. Operations rwandaises sur le territoire congolais, raffinerie d’or, visite de Kagame à Kinshasa, coopération économique inédite, vols de Rwandair … Le rapprochement était spectaculaire mais la lune de miel fut de courte durée.
Car trois ans plus tard, le spectre des relations acides et de guerre hante les relations entre la République démocratique du Congo (RDC) et son voisin le Rwanda.
Fin 2021, la rébellion du M23 (Mouvement du 23 mars) défait 8 ans plus tôt et dont les combattants étaient réfugiés au Rwanda et en Ouganda, refait surface en menant de larges offensives dans la province du Nord-Kivu. Le gouvernement congolais n’hésite pas et met clairement en cause le Rwanda, dénonçant le soutien qu’il aurait apporté aux rebelles du M23.
Des mesures de rétorsion, dont la suspension des vols de la compagnie Rwandair de et vers Kinshasa, Lubumbashi et Goma, ont été adoptées par la RDC. En outre l’ambassadeur du Rwanda à Kinshasa, Vincent Karega a été expulsé en novembre dernier. Pendant ce temps, les rebelles avancent jusqu’à une vingtaine de kilomètres de la ville de Goma, ville qu’ils avaient occupée brièvement en 2012.
Comme en 1998, une coalition de pays est engagée militairement sur le sol congolais. Les Etats d’Afrique de l’Est ont envoyé leurs armées pour constituer une zone de non-agression. Mais l’escalade ne s’arrête point et atteint des seuils incontrôlables. Mardi, l’armée rwandaise a émis une frappe sol-air contre un avion de chasse (Sukhoi-25) congolais qui atterrissait sur la piste de l’aéroport international de Goma, importante ville de l’est congolais, foyer d’une centaine de groupes armés. Pour le gouvernement congolais, c’est un « acte de guerre » alors que les autorités rwandaises affirment avoir pris des « mesures défensives » face à « une nouvelle violation de son espace aérien ». Kinshasa assure que l’avion était dans le ciel congolais. Ce nouvel incident a envenimé les relations déjà tendues entre les deux capitales. En novembre dernier, un autre avion congolais Sukhoi-25 a brièvement atterri à l'aéroport de Gisenyi au Rwanda. Kinshasa a déclaré que l'avion de chasse avait « atterri par erreur » sur la piste rwandaise.
- « Tous les signaux pour la guerre sont visibles. Nous devons nous y préparer »
Envoyé par Kinshasa pour gouverner le Nord-Kivu depuis 20 mois, le lieutenant général Constant Ndima n’en doute plus : « La situation est très préoccupante. Nous devons nous préparer à la guerre déjà déclarée par le Rwanda. Toutes les preuves sont là ».
Interrogé par Anadolu sur l'éventualité d'une guerre directe entre la RDC et le Rwanda ainsi que sur les enjeux d'une telle (éventuelle) guerre, Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) affirme que « tout sera fait par les médiateurs régionaux, selon le Processus de Nairobi et de Luanda (novembre 2022) pour qu'il n'y ait pas cette guerre » car les éventualités d’une guerre « sont réelles. Elles sont accélérées et elles sont pour l'instant l'objet d'une nécessaire remobilisation diplomatique de la part des pays limitrophes des Grands Lacs ».
Expliquant que le Président Kagamé et le Président Tshisekedi ne sont pas les seuls acteurs impliqués, le chercheur français a rappelé le rôle joué par les pays des Grands Lacs, notamment le Burundi, l'Ouganda, le Malawi, le Soudan du sud, ou encore le Kenya, la Tanzanie, l’Angola ou plus indirectement les pays tels que le Congo, la Zambie, autant de pays qui participent d’une mobilisation dans le sens de la médiation proposée au niveau des pays des Grand - lacs, à travers la Conférence Interegionale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) ou encore la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE).
- "Une animosité personnelle"
Selon Emmanuel Dupuy, cette tension n'est pas neuve, elle est très ancienne. « Depuis la fin des années 90, on aurait presque tendance à oublier que c'est là que l'ONU a mobilisé le plus d'hommes (à peu près 25 000), que c'est à travers la Mission de l’ONU en RDC - MONUC (depuis 1999) et la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en RDC - MONUSCO (depuis 2010) que l’on a une des plus vieilles opérations de maintien de la paix des Nations unies et qu’accessoirement, c'est un conflit qui a coûté des millions de vies humaines. En considérant le génocide rwandais en 1994, et depuis 1992, en considérant les instabilités qui ont succédé au genocide rwandais et la guerre civile burundaise jusqu’à 2005, en tenant compte, aussi évidemment des déstabilisations connexes que ce soit au Soudan du Sud ou en Ouganda », estime l’analyste.
Dans les faits, « c’est une animosité personnelle entre un Président Paul Kagamé qui veut doper l'économie de son pays à travers une capacité militaire nouvelle, appuyée par une croissance économique dynamique ou en tout cas sur laquelle il compte pour servir de puissance militaire prégnante dans la région et donc concurrencer directement le grand voisin qu'est la République Démocratique du Congo », poursuit – il.
C’est une affaire entre « un petit Etat contre un Etat continent, avec évidemment derrière tout ça l'accaparement de ressources naturelles, les terres rares, le Cobalt que le Rwanda vole littéralement à la RDC et cette situation que la RDC n'accepte évidemment pas.
Avec également une configuration que l'on peut comparer à ce qui se passe en Libye, ou encore à ce qui se passe au Sahel, au Mozambique, où les deux pays, Rwanda et RDC, ne se font pas directement la guerre mais font la guerre par dérivation, par le truchement de « proxy ». Le Rwanda a le mouvement M23 et la RDC a les Forces Démocratiques de Libéra du Rwanda (FDLR), ajoute le président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).
Face aux tensions, la communauté internationale, joue à l'équilibre ou le rééquilibrage. A en croire, Emmanuel Dupuy, c’est une guerre régionale dans laquelle la communauté internationale ne veut pas s'impliquer sauf au niveau de l'ONU et des organisations sub-régionales, pour essayer de stabiliser et pour essayer de rétablir un ordre régional qui a été encore une fois fortement perturbé par des instabilités chroniques entre les deux voisins, aux aspirations de plus en plus divergentes.
*Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.