AA / Tunis / Adel Thebti
Le chef du mouvement Ennahdha et président de l'Assemblée des représentants du peuple (ARP) dissoute, à l’Agence Anadolu :
- La contre-révolution et les régimes totalitaires dans la région sont le principal appui de Saïed.
- Le peuple tunisien n'a pas renoncé à la démocratie et le Parlement est toujours en vigueur.
- Notre démocratie n'est pas noire mais a résisté 10 années dans une atmosphère arabe incendiaire et en perpétuelle régression.
Le chef du mouvement tunisien Ennahdha et président du Parlement dissous, a affirmé que l’orientation générale dans le pays consiste à « rejeter le coup d'Etat et au retour à la démocratie », indiquant que l'Etat est une « entité sage qui prendra parti pour le peuple ».
Ghannouchi (80 ans), a, dans une interview accordée à l’Agence Anadolu (AA) à son bureau, au siège du mouvement d’obédience islamique à Tunis, relevé que « l'opposition s'oriente à se rencontrer et ceux qui s'accordent aujourd'hui à rejeter ce coup d'Etat sont plus nombreux que ceux qui se rassemblent pour le soutenir ».
* L'opposition s'oriente à se rencontrer
Ghannouchi a indiqué que « le processus, depuis la date du coup d'Etat (25 juillet dernier) jusqu'à maintenant, est un processus enclin à rassembler ceux qui y sont hostiles et qui réclament le rétablissement de la démocratie, tandis que le camp adverse est formé de ceux qui étaient nombreux le jour du putsch et qui s’étaient éparpillés depuis, et nous ne constatons pas aujourd'hui un véritable rassemblement pour le soutenir ».
Il a ajouté que « l'orientation générale est claire, consistant à rejeter le coup d'Etat, à le contourner et au retour à la démocratie, et ceux qui se rassemblent autour de cette orientation sont plus nombreux ».
Il a relevé que « c'est dans ce cadre qu'est intervenue la conférence de presse animée par l’homme politique Ahmed Nejib Chebbi, mardi, qui s’oriente vers cette tendance fédératrice. Cinq partis et cinq groupes ont annoncé leur intention de former un Front de salut national, pour le rétablissement de la démocratie. C’est un front ouvert et nous prévoyons que la majorité des composantes de l'échiquier politique et social du pays va le rejoindre ».
Chebbi avait annoncé, mardi au cours d'une conférence de presse, la « création du Front de salut national, qui sera mis en place durant la deuxième moitié du mois de mai prochain », selon lui, considérant que la Tunisie « est plongée aujourd'hui dans une épreuve et souffre d’une rechute ».
Ghannouchi a estimé que « nombreux parmi ceux qui ont assisté à la séance plénière (virtuelle) du Parlement, le 30 mars dernier, étaient parmi les soutiens des décisions du 25 juillet, alors qu’aujourd’hui, ils ont décidé de rallier l'autre camp ».
La Tunisie subit, depuis le 25 juillet 2021, une crise politique aiguë, lorsque le président Kaïs Saïed avait pris une série de mesures d'exception, s’agissant notamment de la dissolution du Parlement et du Conseil supérieur de la magistrature, tout en décidant de légiférer par voie de décrets présidentiels et en annonçant la tenue d’élections législatives en date du 17 décembre 2022.
Plusieurs forces politiques tunisiennes ont considéré les décisions d'exception de Saïed comme étant un « coup d'Etat contre la Constitution », tandis que d'autres forces les ont qualifiées de « restauration du processus de la Révolution » de 2011, qui avait fait chuter le régime de l'ancien président Zine El Abidine Ben Ali.
De son côté, Saïed, qui a entamé, en 2019, un mandat présidentiel de cinq ans, avait précisé que ces mesures s'inscrivent dans le cadre de la Constitution, afin de « protéger l'Etat tunisien d'un danger imminent ».
*Consultation et concessions mutuelles
S'agissant du Front de salut national, Ghannouchi a indiqué « qu’effectivement, cette action mobilisatrice annoncée, mardi, n'était pas le fruit du hasard ou d'une action sans lendemain, mais il s’agit plutôt de l'aboutissement de discussions et de dialogues qui font prévaloir l'impératif de rassembler les forces qui s’opposent au coup d'Etat ».
Il a ajouté que « toute coalition nationale implique un consensus, c'est à dire des concessions, des solutions médianes et des compromis ».
Ghannouchi a poursuivi : « À titre d'exemple, la séance du 30 mars (à l’Assemblée des représentants du peuple), qui était historique et décisive, n'aurait pas eu lieu sans concession et compromis de la part de toutes les parties et sans un accord préalable consistant à éviter l'évocation de questions susceptibles de mettre en avant les différends au cours de cette séance ».
« Cela ne voulait pas dire, a-t-il relevé, que tous ceux qui ont assisté à la séance étaient d'accord sur tout, mais ce qui a été annoncé faisait l'objet d'un consensus malgré les multiples différends, y compris au sujet de la séance et sur ses modalités de direction, mais ce ne sont que des détails compte tenu de l'objectif global, en l'occurrence, celui du retrait de la légalité aux mesures d'exception putschistes prises depuis le 25 juillet ».
Ghannouchi a considéré que « le rassemblement de l'opposition et l'avortement du putsch, afin de sauver la Tunisie de l'effondrement, constituent de grands desseins pour lesquels nous sommes prêts à consentir des sacrifices majeurs, comme ce fût le cas lors de la crise de 2013 et nous sommes prêts à consentir tous les sacrifices pour préserver la Tunisie, son peuple et son Etat de la dissension et de l'effondrement ».
Il a ajouté que « les compromis conclus lors de la séance du Parlement sont toujours en vigueur et aucun des 226 députés qui ont assisté à cette séance ne s’est désisté et n’a dit que ce qui a été voté ne reflète pas ma volonté ».
Ghannouchi a dit également que « les députés qui ont participé à la séance du 30 mars tiennent toujours leur parole et organiseront d'autres séances », affirmant que le « Parlement est toujours en vigueur ».
Le 30 mars dernier, le Parlement avait adopté en séance plénière virtuelle une loi qui abroge les mesures d'exception annoncées par Saïed, le 25 juillet dernier, et qui se sont multipliées depuis, s’agissant entre autres du gel des activités du Parlement, de la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, tout en légiférant par voie de décrets.
Quelques heures après la tenue de cette séance, Saïed avait annoncé la dissolution du Parlement pour « préserver l'Etat et ses institutions », considérant, au cours d’une allocution télévisée, que la réunion de l'Assemblée des représentants du peuple ainsi que ses décisions constituent une « tentative de putsch avortée ».
*Le peuple n'a pas renoncé à la démocratie
Ghannouchi a démenti que « le peuple ait renoncé à la démocratie, du fait de l'absence de mouvements populaires de masse contre le processus du 25 juillet ».
Il a dit, à ce propos, que « les défenseurs de la démocratie aujourd'hui sont plus nombreux que ceux qui s'acharnent à défendre le coup d'Etat ».
Il a ajouté : « Ce qui importe en politique, c’est la tendance et le pays se dirige à rejeter la dictature et s'oriente vers le retour à la démocratie ».
Toutefois, Ghannouchi a tempéré ses propos, en concédant que « cette tendance n'a pas atteint le palier requis qui contraindrait l'autorité putschiste à se rétracter ».
Il a précisé que « certes, l'étape d'avant le 25 juillet n'était pas bonne et ce n'était point un âge d'or, mais elle faisait partie d'une décennie transitoire difficile et nous ne devons pas oublier que nous sommes toujours en phase de transition démocratique et notre démocratie naissante est fragile ».
*Une démocratie qui a résisté 10 ans
Ghannouchi a relevé que « les 10 années écoulées n'étaient pas une décennie destructrice ni noire comme elle est baptisée par certains, il s’agit plus tôt d’une décennie de transition démocratique et c'est la démocratie qui a résisté pendant 10 ans dans une atmosphère arabe incendiaire, en perpétuelle régression et qui est ponctuée de guerres civiles et de coups d'Etat, tandis que nous avons réussi, durant cette période trouble, à préserver la liberté et la démocratie dans le pays ».
Et Ghannouchi de poursuivre : « présenter la situation post-25 juillet comme si les portes du Paradis s'étaient ouvertes et que les portes de l'Enfer s'étaient fermées est chimérique, et le peuple vient de se réveiller et de recevoir un choc. Les gens commencent à se réveiller de ce choc pour saisir qu'ils ont beaucoup perdu au change ».
Selon Ghannouchi, « Les gens ont saisi que l’avant 25 juillet n'était pas bon mais que le post-25 juillet n'a pas ouvert les portes du Paradis mais plutôt celles de l'Enfer, en leur faisant perdre le principal acquis engrangé par la révolution, au cours des 10 années passées, à savoir celui de la liberté, de la démocratie et du règne de la Constitution, bien que cela n'ait pas résolu les problèmes d'ordre économique et social ».
« Le 25 juillet n'a pas apporté de solution aux problèmes économiques et sociaux mais a fait perdre aux gens leur principal acquis, sans pour autant offrir de solutions aux problèmes existants », a-t-il encore dit.
*Le soutien de l'Etat à Saïed n'est pas éternel
Concernant les forces réelles qui soutiennent le président Saïed, Ghannouchi a estimé que le « président se base sur la contre-révolution. Cependant, ces forces ne sont pas toutes réactionnaires mais une partie parmi elles sont hostiles à la Révolution, à Ennahdha et à la liberté et ne croient pas que la Tunisie est pour l’ensemble des Tunisiens, tout en pariant sur une Tunisie sans Ennahdha, sans islam politique et sans démocratie ».
« Ce sont ceux-là qui soutiennent Saïed dans les domaines de la politique et des médias. Cela ne signifie pas qu'ils partagent avec lui son idéologie mais ils s'associent à lui afin de chercher une opportunité pour atteindre Ennahdha, même si cela aboutirait à l'éradication de la démocratie dans le pays », a-t-il estimé.
Il a ajouté que « la contre-révolution est le principal soutien de Saïed ainsi que plusieurs composantes de l'appareil d’Etat ».
« Ces parties sont jusqu'à maintenant des soutiens du président malheureusement, mais nous considérons que l'histoire nous a habitué que ces forces demeurent fidèles, à la fin, à la patrie et à l'intérêt général », a soutenu Ghannouchi.
Il a expliqué, également, que « si un pouvoir en place menace l'intérêt général de manière franche et que le peuple le ressent profondément, c’est à ce moment-là que l'Etat renonce au dictateur et au gouvernant qui représente désormais un lourd fardeau pour le peuple. C'est de cette façon que l'Etat a laissé tomber Ben Ali, le 14 janvier 2011 et l’a poussé à fuir et à se sauver ».
Ghannouchi a estimé que « lorsque le gap entre l'intérêt du peuple et celui du gouvernant atteint un palier supérieur, l'Etat se rangera du côté du peuple et de l'intérêt général ».
*Certains régimes soutiennent Saïed
S’agissant des forces internationales qui soutiennent Saïed, Ghannouchi a estimé qu’il « n'y a pas de forces démocratiques qui se rangent du côté du président aujourd'hui, mais que ce sont quelques régimes totalitaires qui le soutiennent, à l'instar de certains régimes connus du Moyen-Orient (sans préciser lesquels) et même en dehors du Moyen-Orient, quelques régimes totalitaires soutiennent le président ».
« A ma connaissance, a-t-il ajouté, il n'y a pas de forces démocratiques à travers le monde qui soutiennent le coup d'Etat en Tunisie, mais est ce que ces forces s’y opposent complètement ? Les politiques des Etats sont régies par leurs intérêts plus que par les principes démocratiques ».
Malgré cela, Ghannouchi avance qu'il « existe un important rejet au plan international du coup d'Etat contre la démocratie en Tunisie ».
Ghannouchi a ajouté : « Bien que le coup d'Etat ait enlisé la Tunisie dans un isolement international inédit, il n’en demeure pas moins que c’est le peuple tunisien et ses forces vives qui vont vaincre le putsch et rétablir la démocratie ».
*La crise économique
S’agissant des impacts de cette situation sur les conditions de vie des Tunisiens, Ghannouchi a souligné qu’en plus de la crise économique et sociale, la Tunisie vit aujourd’hui au rythme d’une crise politique et la crise politique est à l’origine des crises économique et sociale ».
La Tunisie a été marquée, au cours des semaines écoulées par une pénurie des produits alimentaires de base et des chaînes devant les boulangeries ont été constatées pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie.
« La crise politique est illustrée par le pouvoir personnel, par un coup d’Etat contre la Constitution et par la régression des libertés publiques dont jouissait le pays pendant dix ans. Nous avons aujourd’hui des martyrs, des interpellations abusives, des procès militaires pour des civils, autant de points que l’on pensait révolus et tranchés par la Constitution », a-t-il lancé.
Ghannouchi a considéré que l’on assiste à « une apostasie véritable par rapport aux acquis de la révolution, et la crise économique et sociale n’aurait pas été si aiguë aujourd’hui si ce n’était l’atmosphère politique, ce qui avait brouillé et compliqué les questions économique et sociale ».
Et le président d’Ennahdha de poursuivre : « La Tunisie est actuellement boycottée financièrement, dans la mesure où le monde veut traiter avec une situation stable, et aucune stabilité n’est possible sans démocratie en Tunisie, qui n’a pas de régime basé sur une structure militaire mais plutôt civile et sociale ».
« La situation politique actuelle est une situation aberrante dans l’histoire de la Tunisie parallèlement au putsch mené contre la décennie de la liberté et la décennie de la démocratie », a déclaré Ghannouchi.
Selon lui, il existe des « crises complexes, dont la crise économique et sociale, qui fait que la Tunisie soit menacée de famine, et c’est la première fois dans l’histoire contemporaine du pays que le Tunisien se lance à la traque du pain, de la semoule, de l’huile et du sucre, soit les denrées alimentaires de base qui n’ont jamais souffert de pénurie en Tunisie, durant toutes les ères et époques révolues ».
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou
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