L'Afrique au cœur des nouveaux équilibres économiques mondiaux
- « L'enjeu n'est pas de se déconnecter de l'économie mondiale, mais de s'y intégrer selon des conditions qui favorisent le développement », affirme le Prof. Dr. Yahya Amir
Istanbul
AA / Istanbul
Le Professeur Yahya Amir, de l’Université Somaville en Somalie, affirme que la position de l’Afrique dans le système économique mondial a radicalement changé ces dernières années. Selon lui, le continent se trouve désormais au centre des débats relatifs à « la croissance, la géopolitique, la transition énergétique, la sécurité alimentaire, la démographie et l’avenir de la mondialisation ».
Dans une déclaration accordée au correspondant Anadolu portant sur la place de l'Afrique dans l'économie mondiale, Amir a souligné que l’importance croissante du continent ne repose pas uniquement sur la demande des acteurs extérieurs pour les ressources naturelles.
« Les mutations démographiques, les efforts d'intégration régionale, l'urbanisation et la transformation des cadres de gouvernance renforcent le poids de l'Afrique au sein de l'économie mondiale », a précisé le Professeur.
Tout en relevant que l’Afrique fait face à de sérieuses contraintes structurelles, il a estimé que la capacité du continent à transformer son potentiel en un développement inclusif dépendra des réformes de gouvernance, de la transformation productive, de l’intégration régionale et de l’aptitude à établir des relations plus équitables avec l'économie mondiale.
Réitérant le changement de paradigme, il a ajouté : « L’Afrique est au cœur des discussions sur la croissance, la géopolitique, la transition énergétique, la sécurité alimentaire, la démographie et l’avenir de la mondialisation. »
- Cinq piliers de l'importance croissante de l'Afrique
Selon l'analyse du Professeur, l’importance stratégique du continent pour l’économie mondiale repose sur cinq facteurs clés : la démographie, les ressources naturelles, le potentiel du marché, la situation géographique et la géopolitique.
Il a souligné que l’Afrique est la seule région au monde où la population en âge de travailler continuera de croître rapidement tout au long du XXIe siècle. Alors que la main-d’œuvre se contracte en Europe et en Asie de l’Est, l'Afrique voit émerger une population jeune, en expansion et de plus en plus urbanisée.
« L'Afrique représente la future base de main-d'œuvre et de consommateurs de l'économie mondiale », a déclaré le Professeur de l'Université Somaville.
Concernant les ressources naturelles, il a indiqué que l’importance stratégique du continent s’est accrue avec la transition énergétique, l'Afrique détenant une part significative des minerais critiques nécessaires aux technologies vertes. Amir a également noté que les ressources agricoles, foncières et hydriques font de l'Afrique une région clé pour la sécurité alimentaire mondiale.
Il a également souligné que l’émergence d’une classe moyenne dans les villes africaines transforme profondément le continent, qui n’est plus seulement une source de matières premières, mais devient aussi un marché en pleine croissance. Par ailleurs, sa position géostratégique, au carrefour des grandes routes commerciales mondiales, renforce encore son influence.
Amir a enfin insisté sur le fait que, dans un ordre mondial multipolaire, le poids politique et diplomatique des pays africains ne cesse de croître.
- Gouvernance et infrastructures : les freins au développement
Abordant les raisons pour lesquelles l’Afrique peine à assurer un développement durable malgré ses richesses, l'universitaire a pointé du doigt la faiblesse de la gouvernance, les carences infrastructurelles et des facteurs structurels externes.
Dans de nombreux pays, la faiblesse des institutions et le manque de redevabilité entraînent une concentration des revenus des ressources au sein de cercles politiques restreints, accentuant les inégalités et la fragilité.
« Dans les États où les capacités publiques sont insuffisantes, il devient difficile de négocier des contrats équitables avec les multinationales et de faire respecter les normes environnementales et sociales », a-t-il précisé.
Le déficit d'infrastructures (transport, énergie, eau, assainissement) demeure l'un des principaux obstacles à l'industrialisation en limitant la productivité. Amir a expliqué que les économies africaines restent piégées dans des segments à faible valeur ajoutée des chaînes de valeur mondiales, une situation exacerbée par les règles commerciales, la volatilité des prix des matières premières et le cycle de l'endettement.
Il a conclu ce point en affirmant que rester un simple exportateur de matières premières ne garantira pas une prospérité à long terme : l'industrialisation et la production à valeur ajoutée sont impératives. Cette transformation structurelle, selon lui, est autant un choix politique qu'économique.
- ZLECAF et relations Türkiye-Afrique : de nouvelles opportunités
Le Professeur Amir a qualifié la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) d’initiative d’intégration la plus ambitieuse de l’histoire du continent. Si elle est correctement mise en œuvre, elle pourrait transformer l'Afrique grâce à l'industrialisation, aux chaînes de valeur régionales et aux économies d'échelle.
Toutefois, il a nuancé en soulignant les défis majeurs : capacités de production limitées, manque d'infrastructures, réformes douanières et règles d'origine. Les économies les plus petites et fragiles s'inquiètent également des coûts d'ajustement.
Évoquant les relations économiques entre la Türkiye et l’Afrique, il a décrit la Türkiye comme un acteur de taille intermédiaire par rapport à la Chine, l’Union européenne ou les pays du Golfe, mais offrant une approche pratique, flexible et une présence marquée sur le terrain.
Il a souligné les avantages du secteur privé turc, rapidité, adaptabilité et compétitivité des coûts, tout en notant des points faibles tels que les contraintes de financement et le caractère encore limité des investissements industriels.
Pour que le partenariat Türkiye-Afrique devienne stratégique sur le long terme, Amir préconise de prioriser la coopération industrielle, les investissements conjoints, la formation professionnelle et le transfert de technologie. La ZLECAF offre, selon lui, un cadre propice à cette collaboration.
En conclusion, pour obtenir une position plus juste dans l'économie mondiale, l'Afrique doit renforcer sa gouvernance interne et son intégration régionale, tout en consolidant son pouvoir de négociation collective à l'international. « L'enjeu n'est pas de se déconnecter de l'économie mondiale, mais de s'y intégrer selon des conditions qui favorisent le développement », a-t-il affirmé.
* Traduit du turc par Mariem Njeh
