Analyse, Afrique

La Tunisie aura-t-elle vraiment soif ?

La récente visite d'un expert onusien en matière d'eau est venue rappeler que la Tunisie est acculée à réviser tout son système, pour que tout un chacun puisse boire...

Ekip   | 05.08.2022
La Tunisie aura-t-elle vraiment soif ?

Tunis

AA/Tunis / Slah Grichi

En Tunisie, l'eau, sa gestion, sa préservation et sa distribution posent, depuis des décennies, plusieurs problèmes plutôt qu'un et ils ne cessent de s'accentuer, indépendamment des années de sécheresse et du réchauffement climatique.

Un expert de l'ONU reprend une Lapalissade

La récente longue randonnée (18 - 29 juillet) à travers la République de Pedro Arrojo Agudo, le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits à l'eau potable et à l'assainissement, n'a fait que confirmer ce que les spécialistes du ministère de l'Agriculture et d'organismes en rapport à l'eau ont toujours diagnostiqué et pointé du doigt.

Son rapport préliminaire, dont il a remis une copie au gouvernement tunisien, a relevé des problèmes endémiques, déjà évoqués et qui ont été à la base de programmes et même de stratégies de réhabilitation du secteur hydrique, restés à leur premier stade, sinon à des balbutiements d'exécution. Agudo y mentionne, pour l'essentiel, une surexploitation des aquifères, un déséquilibre régional de la distribution de l'eau potable par la SONEDE (société nationale d'exploitation et de distribution de l'eau), des forages et des puits -sans compteurs- illégaux, utilisés à des fins agricoles, une vétusté des réseaux et un manque d'entretien, entraînant des fuites considérables et une haute fréquence des coupures, elles mêmes engendrant l'intrusion de contaminants qui rendent, souvent, l'eau courante impropre à la consommation.

Aussi la visite de l'expert espagnol qui présentera, septembre 2023, son rapport final au Conseil des droits de l'Homme des Nations Unies, ne vaudra-t-elle que par par les recommandations qu'il soumettra et qui pourraient être à la base d'éventuelles subventions pour financer un redressement du secteur hydrique, dont les responsables tunisiens connaissent les maux, mais qu'ils ont été incapables, surtout depuis 2011, de lever les fonds nécessaires à sa réhabilitation.

Manque d'eau, dites-vous ?

Nombre d'alarmistes affirment que la Tunisie est pratiquement en pénurie d'eau et rappellent que la sécurité hydrique est à placer au haut de la sécurité nationale. Pour eux, il n'est plus question d'économie d'eau, mais de valorisation de chaque mètre cube existant et / ou consommé. Ils préconisent une politique rigoureuse de l'exploitation des ressources et un changement indispensable du comportement du Tunisien dans son rapport à l'eau.

Ces propos sont contredits par d'autres experts qui avancent que les problèmes ne résident pas dans la rareté de l'eau, mais plutôt dans sa gestion. Il faut dire que les chiffres et les faits font pencher la balance du côté de ces derniers.

En tout cas, c'est ce que déclare l'agronome Najeh Bouguerra : "nous avons une crise de gouvernance, non de ressources hydriques et nous souffrons de stress hydrique, pas de pénurie d'eau". Il évoque, dans ce sens et comme exemple, la moyenne des précipitations de 2019 -une année non exceptionnelle- qui étaient de 283 millimètres, avec des variations considérables, selon les régions (1000 mm et davantage au Nord, pour moins de 100mm au Sud). A l'opposé, les eaux souterraines profondes qui ne sont pas énormes (140 millions de mètres cubes), elles se concentrent au Sud (60%).

Pour cet expert, les politiques adoptées et non appliquées, ainsi que le gaspillage sont à l'origine de ce "stress hydrique". Il dénonce, entre autres, l'existence d'un demi-million d'hectares de terres irriguées au Sud, pauvre en eau, pour cultiver des produits destinés à l'exportation. En fait, c'est comme si l'on exportait de l'eau...

Détournement de l'eau potable et gaspillages

Cette mauvaise gestion de l'eau s'aggrave avec les profonds forages "clandestins", voire l'exploitation de l'eau courante à usage domestique. Mieux -ou pire- le responsable commercial d'une agence de la SONEDE dans une ville du Sud-ouest évalue à 40% les quantités d'eau potable destinées aux foyers de la région, prélevées par des agriculteurs, directement et, bien entendu, d'une manière illicite, sur les installations même du réseau de la société !

Hamza Elfil, responsable au Centre de recherches et de technologies des eaux, affirme de son côté, toujours à propos des réseaux de la SONEDE, que par vétusté et faute d'entretiens conséquents, les pertes d'eau potable à usage domestique sont de l'ordre de 30% et de plus de 40 pour les canaux d'irrigation agricole. Et d'expliquer que sur les près de 56 mille kilomètres que compte le réseau de la société, 40% ont plus de 29 ans et 17% plus que...49. Cela engendre, en conséquence, une récurrence de dommages, de pannes, de coupures et de réparations, souvent dans des conditions catastrophiques, pour parer au plus urgent. C'est ainsi qu'au cours des années 2019 - 2020, la société est intervenue sur environ 20 000 kilomètres.

Surendettée, étatique et pratiquant de bas prix sociaux, mais lâchée par l'Etat, particulièrement ces dernières années, elle risque si cela continue, de s'effondrer et avec elle, son réseau et l'ensemble du système d'approvisionnement, alors que l'objectif a toujours été de faire parvenir l'eau courante à l'ensemble de la population, plus de 10% en étant encore privée, bien que seulement 13% des ressources hydriques globales soient destinés à l'usage domestique des Tunisiens. L'agriculture, elle, s'accapare 80%, l'industrie 5 et le tourisme 2.

Un déséquilibre criard qui nécessite une intervention urgente, ne serait-ce qu'en réactivant l'étude de la stratégie de l'eau à l'horizon 2050, lancée en 2019 et dont l'achèvement était prévu pour 2022. A cause de fonds qui tardaient à être levés, elle a été mise en toute petite veilleuse...hélas.

Entre-temps, la SONEDE croule, les barrages perdent, par sédimentation et par manque d'entretien, 20% de leur capacité de stockage, indépendamment des effets de la chaleur et du réchauffement, des stations de dessalement et d'assainissement sont toujours à l'état de projets et l'industrie textile, ainsi que celles chimiques et du phosphate continuent, comme le rappelle l'expert Habib Ayed, d'accaparer la grande part de la nappe phréatique du Sud-est et du Sud-Ouest, tout en la rendant impropre à la consommation, par leurs gigantesques rejets.

Décidément, la Tunisie n'a pas soif... Elle court à son propre assoiffement.

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