Afrique

La prise d'otage contre rançon, première source de financement du terrorisme en Afrique (Expert)

Esma Ben Said   | 02.05.2018
La prise d'otage contre rançon, première source de financement du terrorisme en Afrique (Expert)

Algeria

AA / Alger / Selma Kasmi

Dans un entretien accordé à Anadolu, Tewfik Hamel, expert algérien en histoire militaire et études de défense, explique la composition des groupes terroristes actifs dans la région Afrique du Nord-Sahel et énumère leurs sources de financement.

Il donne également son analyse sur les moyens mis en place pour endiguer le phénomène et les défis qui entravent leur concrétisation.

Les groupes terroristes en Afrique seraient au nombre de 24, selon une étude publiée en mai 2017, par le Centre d'Etudes Stratégiques de l'Afrique basé à Washington.

La Plus grande concentration de ces groupes réside en Libye (5 groupes plus dérivés), et dans la région nommée Mali/Burkina Faso qui totalise huit groupes terroristes, réunissant parfois des dizaines de petits groupes.

De l'Afrique du Nord aux Forêts équatoriales, en passant par la bande sahélo-saharienne, les activités de ces groupes ne cessent de monter depuis 2010.

L'année 2015, a enregistré le plus grand nombre de victimes avec un chiffre avoisinant les 20.000 morts, la plupart tombées suite à l’entrée en activité de Boko Haram, aux confins du Nigeria, Niger, Cameroun et Tchad, indique le Centre.

Sur un terrain aussi vaste qu'hostile, cette multitude de groupes terroristes ne semble pas être à court de moyens pour vivre et développer ses opérations.

Leur "budget de fonctionnement" correspondant à 3,6% du PIB des quinze pays d'Afrique de l'Ouest, s'est alarmé le ministre algérien des Affaires étrangères Abdelkader Messahel, lors de la conférence sur la lutte contre le financement du terrorisme en Afrique, tenue le 9 et 10 avril à Alger.

Il avait, alors, déclaré qu'il existe au moins onze sources avérées de financement du terrorisme dans le continent.

Citant une étude du Groupe intergouvernemental d'action contre le blanchiment d'argent en Afrique de l'Ouest (GIABA), le MAE algérien souligne qu’"Il existe au moins onze typologies de sources de financement du terrorisme".

Ces sources incluent le commerce et autres activités lucratives, certaines ONG et les prélèvements caritatifs, la contrebande d'armes, le trafic de drogues, la contrefaçon de diverses produits, dont les médicaments et les psychotropes, la piraterie, la prise d'otages contre rançons, le trafic de biens cultuels, la migration illégale, le transfert de fonds et la mendicité.

-Prise d'otage contre rançons, principale source de fonds terroristes

"Le recours massif aux enlèvements est devenus la principale source de financement", affirme à Anadolu, Tewfik Hamel, consultant et chercheur en Histoire militaire et études de défense.

"C'est l'un des aspects du phénomène de «gangsterisation » du terrorisme et de radicalisation des gangsters", a-t-il indiqué.

Cela a permis à la seule organisation AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique), d'engranger au moins 65 millions de dollars en paiements de rançons de 2005 à 2011, ce qui représente une part importante de son budget annuel, qui s'élève à environ 15 millions d'euros par an (18 millions de dollars)", poursuit-il.

Sur les groupes qui ont le plus recours à cette pratique, M. Hamel indique que ce sont principalement AQMI, Al Mourabitoune, Boko Haram, Ansaru, et El Shababa.

Lors des dix dernières années, leurs principales cibles étaient "les travailleurs du secteur humanitaire, opérateurs économiques et leurs familles, touristes, religieux, agents diplomatiques, étudiants, populations vulnérables, dignitaires communautaires et leurs familles", a-t-il observé.

Il relève ensuite la hausse des montants exigés par les groupes terroristes ainsi que la complication des autres revendications pour obtenir la libération des otages. "Le butin des prises d'otages est florissant: en 2003, la première rançon jamais versée s'élevait à 200.000 dollars par otage.

Aujourd'hui, elles peuvent atteindre les 10 millions de dollars", indique-t-il.

- AQMI « police » des routes commerciales traditionnelles

Le trafic de drogue vient en deuxième position des sources de financement des activités terroristes, selon le chercheur en histoire militaire.

"La narcotisation de certaines zones -Sahel, l’Afghanistan, etc.- prend de l’ampleur et AQMI par exemple, s’est montrée disposée à élaborer avec les trafiquants de drogue, les contrebandiers et autres éléments criminels. Le groupe opère au Sahel où il s'engage dans une sorte de « police » des routes commerciales traditionnelles, exerçant chantage et exigeant de l'argent, matériel et des armes contre la protection des passeurs", précise M. Hamel.

Pour lui, il existe des faits avérés sur le fait que les terroristes sous-traitent pour les narcotrafiquants. «Ils assurent la sécurité et la logistique des convois de la cocaïne latino-américaine.

Une prestation de service qui risque d’évoluer vers le pire, au cas où un groupe terroriste (Al-Qaïda, Daech, ou d’autres) arrivent à avoir le contrôle ou la direction du processus du trafic de drogue", a-t-il alerté, en signalant que ces pratiques ne sont pas uniquement réalisées sur la terre africaine, mais se font en collaboration avec d'autres groupes actifs dans d'autres régions du monde.

Outre ces moyens "populaires" de collecte des profits illicites, les groupes terroristes ont recours à d'autres activités lucratives, citées par le rapport de GIABA.

Des activités qu'il est difficile de chiffrer, selon Tewfik Hamel car la majeure partie de la procédure de ces activités sont, par définition, mondialisées à travers leur blanchiment via les marchés financiers mondiaux.

"En 1999, le FMI avançait une estimation très large du blanchiment d'argent mondial dans une fourchette comprise entre 500 milliards et 1500 milliards de dollars par an (soit 5% du PIB mondial)", a-t-il rappelé.

-Coopération inter-terroristes pointue

Rappelant que les groupes armés se multiplient depuis 1980, aussi bien en nombre qu'en capacité d'infliger des dégâts, M. Hamel souligne qu'ils sont également devenus plus diversifiés en termes de sous-types -les terroristes, les insurgés, les criminels, et les milices- dans chacune des variables suivantes : la vision, la mission et les moyens qu'ils emploient.

Pour ce qui est de l'Afrique sub- Saharienne et sahélienne, il observe que terroristes et criminels partagent les caractéristiques communes telles que la pratique fréquente d'opérations clandestines,la création ou développement d'un appareil voué aux opérations illégales, ainsi que l'usage de guérillas durables pour pouvoir contrôler un territoire et des populations.

Mais il conviendrait de relever, ici, que la dynamique terroriste en Afrique est particulière, car évoluant dans un contexte de " fragilité de nombreux Etats, où la violence dans les guerres civiles rendent les «acteurs armés non étatiques», étroitement liés.

A cela s'ajoute "l'existence dans ces entités des gangs urbains, des milices, des insurgés, des bandits, des pirates, des contrebandiers ou trafiquants de drogue, des organisations criminelles organisées et des forces paramilitaires de « seigneurs de la guerre », clarifie-t-il.

Ces groupes terroristes varient considérablement du point de vue de leurs idéologies, objectifs, stratégies, modes d’organisation, base de soutien, légitimité et degré de reconnaissance nationale et internationale.

Mais "ces groupes armés non étatiques ont cependant en commun la capacité (et même la volonté) de saper l'autorité et la légitimité de l'État et de corrompre le tissu social de la société", souligne-t-il.

A la question de savoir s'il existe des voies de communications entre ces différents groupes terroristes, Tewfik Hamel invite tout d'abord à distinguer entre trois catégories de groupes terroristes : La première est constituée d’organisations terroristes qui opèrent principalement dans un seul pays.

Puis le niveau suivant, celui des organisations terroristes qui opèrent au niveau régional comme Boko Haram. Ensuite, les organisations terroristes de portée mondiale, qui est la catégorie la plus dangereuse à l’instar de Daech et Al-Qaïda.

Entre ces différents groupes, Tewfik Hamel établit deux liens.

"D’abord, ils peuvent coopérer directement par l'échange de renseignements, personnel, et l'offre d’expertise, ressources et refuges. En second lieu, ils peuvent se soutenir mutuellement de façon moins directe - à travers la promotion d’un même agenda idéologique et le renforcement mutuel de leurs efforts visant à cultiver une image internationale favorable à leur [cause par exemple]", a-t-il expliqué.

Il note, ensuite, l'amorce d'un lien croissant, quoique ambigu, entre les divers types de groupes terroristes et criminels (gangs, terroristes, criminels, etc.), d’une part, et des diverses régions (Europe, Afrique, Amérique, Moyen-Orient, etc, d'autre part)".

-Des initiatives butant devant la géostratégie

Pour endiguer ce phénomène complexe, une multitude d'initiatives ont été lancées par des instances internationales, régionales et locales. Parallèlement à cela, le phénomène poursuit sa propagation.

Tewfik Hamel considère que le problème se pose souvent au niveau de l'application des dispositifs anti-terroristes.

"Lorsque ce n’est pas la fragilité des institutions qui pose problème comme pour le cas de nombreux Etats africains, c’est le manque de volonté politique qui empêche toute concrétisation.

Les Etats européens n’ont jamais cessé de payer des rançons pour libérer leurs ressortissants.

Le «deux poids, deux mesures» est au cœur de la coopération entre les pays du Sud et les pays développés", a-t-il rappelé.

A cela s'ajoute, selon lui, " la réticence des grandes puissances à coopérer dans ce domaine, la fragilité des institutions financières et de contrôle des nombreux pays africains, ainsi que la persistance de l’économie informelle qui constitue de véritables obstacles à la lutte contre le financement des activités terroristes".

Pour Tewfik Hamel il ne peut y avoir de politique viable de lutte antiterroriste au niveau mondial, sans qu'il y ait de consensus politique et social étroit.

Il faudrait également que les pays arrivent à uniformiser leur signification du terrorisme, qui reste l'un des termes les plus vagues dans les sciences sociales.

"Les autorités qui prétendent être en charge de déterminer les paramètres des politiques anti-terroristes doivent se présenter comme disposant des connaissances faisant autorité sur la nature du terrorisme. La nécessité d'une définition cohérente et consensuelle du terrorisme est une base essentielle à une meilleure compréhension.

Donc désigner les concepts clairement et précisément reste une condition préalable à une politique efficace", a-t-il estimé.

Mais cet accord préalable sur la désignation précise de l'ennemi n'est pas uniquement d'ordre épistémologique.
L'expert en histoire militaire pointe la nature «stato-centriste» de cette lutte pour la paix, qui reste déterminée par des agendas et des intérêts géopolitiques.

"Les menaces sont concrètes, précises et fondées sur les capacités matérielles. Les enjeux, pour la plupart, sont des questions politico-militaires telles que l'énergie, le territoire, les alliances, la crédibilité et le prestige.

Plus important encore, la réponse en cas de défi est de déployer les éléments éprouvés de la realpolitik -action militaire, formation de coalitions, menaces et promesses, intervention ouverte ou couverte", conclut-il.

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