Afrique

La colonisation française en Mauritanie et ses conséquences

- La religion musulmane fut à la fois un ressort et un facteur de solidarité face à la domination coloniale.

Mohamed Badine El Yattioui   | 13.11.2020
La colonisation française en Mauritanie et ses conséquences

Morocco

AA / Par le Dr. Mohamed Badine El Yattioui (*) 

[L'Agence Anadolu poursuit la publication d'analyses sur les crimes commis par la France à l'époque coloniale, au cours des 19e et 20e siècles. Ces crimes n'ont pas de limitation géographique. Ils concernent tous les pays colonisés par la France.
La France ne s’est jamais excusée auprès des peuples colonisés et encore moins réparé les dégâts causés lors de son passage sur des civilisations entières.

Alors qu’Emmanuel Macron dénonçait avant son élection à la présidence la « barbarie » et le « crime contre l’humanité » de la colonisation, aujourd’hui au contraire, pour la France, regretter la colonisation équivaudrait à une reconnaissance de l’« islam radical », comme l’a récemment exprimé le Premier ministre Jean Castex dans une déclaration télévisée : il faut être fière de ses racines, de son identité.
L’ancien président Sarkozy quant à lui avait initié un débat sur les aspects positifs de la colonisation.

Dans cette série d'articles, nous partageons avec vous, aujourd’hui, certains aspects de la colonisation française en Mauritanie.]


L´objectif de ce texte est de faire connaître les crimes commis par la France en Mauritanie lors de la période coloniale. Une réalité peu connue et non reconnue par Paris.
La Mauritanie est l´un des cinq pays du Maghreb (avec le Maroc, l´Algérie, la Tunisie et la Libye). Il est probablement le moins connu de la région. Son territoire est marqué par une géographie complexe et sa population est diverse d´un point de vue ethnique. Il est peuplé de Subsahariens et d´Arabo-Berbères (Bidan).

De 1920 à 1960, la Mauritanie est une colonie française. Le développement du pays est inexistant durant ces quatre décennies. La domination militaire est le cœur du projet colonial. Les antagonismes tribaux sont utilisés par les Français. De plus, son statut était particulier car la capitale de la colonie, Saint-Louis, était au Sénégal du fait de son intégration à l´Afrique Occidentale Française (seul pays du Maghreb). A cela s´ajoute une colonisation en plusieurs étapes.
Le début de la présence française date de 1902, mais la puissance coloniale fait face à une résistance armée. La religion musulmane fut à la fois un ressort et un facteur de solidarité face à la domination coloniale.

Néanmoins, précisons que les Français reçurent le soutien de deux autres chefs religieux. Cheikh Sidia Baba et Cheikh Tourad. Le premier alla jusqu`à tenter de justifier l´occupation comme un “bienfait d´Allah” suite à une réunion avec Xavier Copolani, administrateur colonial, en 1902 dans la ville de Boutilimitt (sud-ouest de la Mauritanie).

Deux chefs religieux prirent part à la résistance armée, Cheikh Malaïnine et Chiekh Hamamoullah. Le premier combat la France et affirme que « toute collaboration avec les occupants est une trahison de l’islam ».
Il est armé et financé par le sultan du Maroc Moulay Abdelaziz. Le second ajoute que « la présence des Français sur cette terre d’islam est provisoire. Il ne faut donc pas se compromettre à leurs côtés ». En 1903, la Mauritanie est néanmoins placée sous protectorat de la France. En 1904, la rive droite du fleuve Sénégal est rattachée à la Mauritanie.

En 1907, Henri Gouraud est nommé commissaire du Gouvernement général en Mauritanie et décide de mener une campagne d´envergure contre ceux qui lancent des razzias. En 1908, son rapport au gouvernement permet de mieux comprendre sa vision : «Il ne s’agit point de faire la conquête de l’Adrar en vue d’une occupation permanente de ce pays et d’une nouvelle extension de nos possessions africaines. Nos intentions tendent seulement à l’organisation d’une forte colonne de police qui recevrait exclusivement pour mission de purger ce pays de tous ces éléments de troubles et de désordre et de réduire une fois pour toutes le millier de guerriers dissidents qui font obstacle à notre œuvre de pacification. »

La Mauritanie devint une colonie française en 1920. Précisons que la résistance armée ne s´achèvera qu´en 1934. L'administration française a longtemps été sous régime militaire dans certaines régions, comme précédemment mentionné. William Ponty, Gouverneur général de l’AOF, expliqua clairement ses objectifs dans un rapport au gouvernement en 1910: « Nous devons détruire toute hégémonie d’une race sur une autre, d’un groupe ethnique sur un autre groupe ethnique, combattre l’influence des aristocraties locales de manière à nous assurer la sympathie des collectivités, supprimer les grands commandements indigènes qui sont presque toujours une barrière dressée entre nous et nos administrés ».

De nombreux chefs traditionnels sont visés par ce projet colonial. Notamment les « Grands électeurs » Toucouleur et les Emirs du Brakna, du Tagant et de l’Adrar. De plus, les populations nomades s’appauvrissent. Le développement n´arrivera jamais. La Mauritanie est le territoire le plus pauvre de l’AOF. Malgré une lourde pression fiscale pour la population locale, les recettes sont insuffisantes. Les dépenses sont trop importantes car les frais de fonctionnement de l’administration sont très lourds dans le désert.

Julie d'Andurain, professeur d´histoire contemporaine à l´université de Metz (France) résuma la pensée de Gouraud dans un article datant de 2011 en écrivant que «le principe de son combat contre les nomades est simple : il s'agit de les harceler jusqu'à ce que la vie devienne impossible pour eux et de profiter des quelques combats pour établir la supériorité technique des Français, ce qu'il appelle le prestige. De l'importance de ce dernier dépendent, en fin de compte, les demandes d'aman. Encore une fois, le contact avec la population indigène relève d'un rapport de soumission” . Pierre Bonte, anthropologue et directeur de recherche au CNRS à Paris (mort en 2013), écrivait, en 2008, que: « la pénétration et la colonisation a rencontré en Mauritanie, comme sous d’autres cieux des résistances nombreuses et variées. Il ne fait aucun doute que les communautés villageoises de la vallée et les tribus ont manifesté leur opposition par des révoltes et des refus de toutes sortes. Ils s’opposèrent de leur propre chef afin de défendre la terre des aïeux et sauvegarder leur religion, leur liberté et leur indépendance ».

La Mauritanie obtient son indépendance en 1960. Elle a ouvert la porte à de nouveaux défis et obstacles, dont les divisions internes et tensions avec les puissances régionales (Maroc, Algérie). Malheureusement, les travaux universitaires qui concernent la période coloniale en Mauritanie restent trop peu nombreux. Une historiographie qui mériterait d'être enrichie, tant pour les Mauritaniens que pour les Français.


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* Dr. Mohamed Badine El Yattioui, Professeur de Relations Internationales à l´Université des Amériques de Puebla (Mexique)

* Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'agence Anadolu.

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