L’armée soudanaise reprend l’initiative à la faveur d’un basculement des soutiens régionaux
– Des alliances régionales en recomposition et de nouveaux apports en armement renforcent la position de l’armée face aux Forces de soutien rapide (FSR), selon des analystes
Istanbul
AA/İstanbul/ Rabia Ali
L’armée soudanaise semble reprendre l’ascendant dans la guerre qui l’oppose depuis près de trois ans aux Forces de soutien rapide (FSR), à la faveur de recompositions d’alliances régionales et d’un renforcement des appuis militaires, estiment des analystes.
La semaine dernière, les Forces armées soudanaises (FAS) ont annoncé avoir mis fin à un siège de près de deux ans imposé par les FSR à la ville de Dilling, dans l’État du Kordofan du Sud, affirmant avoir infligé de lourdes pertes humaines et matérielles aux forces paramilitaires.
Selon plusieurs analystes, ces avancées s’expliquent par un soutien politique et militaire accru de partenaires régionaux.
Le journaliste et analyste soudanais Eiad Husham souligne que les développements au Yémen, conjugués à l’intensification des appuis diplomatiques et militaires en faveur de l’armée soudanaise, ont permis à celle-ci de reprendre l’initiative ces derniers mois.
Il ajoute que les visites diplomatiques du dirigeant soudanais Abdel Fattah al-Burhan dans plusieurs capitales régionales ont contribué à consolider la position de l’armée, prédisant que les Forces armées soudanaises auront « le dessus » dans le conflit en cours.
La guerre a éclaté en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les FSR, provoquant le déplacement de millions de personnes et déclenchant l’une des pires crises humanitaires au monde. Sur les 18 États que compte le Soudan, les FSR contrôlent l’ensemble des cinq États de la région du Darfour, à l’ouest, à l’exception de certaines zones du nord du Darfour, toujours sous contrôle de l’armée.
De leur côté, les Forces armées soudanaises tiennent la majeure partie des 13 autres États, y compris la capitale, Khartoum.
Avancées sur le terrain
Ces derniers jours, les combats se sont intensifiés entre les deux camps, notamment dans les trois États du Kordofan, où l’armée affirme avoir réalisé des avancées.
« Les Forces armées soudanaises, avec des tactiques et des armes équivalentes ou similaires à celles des FSR, peuvent reprendre les positions perdues au Kordofan et pousser ensuite vers le Darfour », a déclaré Husham à Anadolu.
L’analyste en risques géopolitiques Andreas Krieg, maître de conférences au King’s College de Londres, estime que le Kordofan et le Darfour constituent « deux guerres distinctes à l’intérieur d’une même guerre ».
« Le Kordofan est la zone où les Forces armées soudanaises peuvent réellement créer une dynamique, car il se situe à la jonction entre le centre du pays et l’ouest », a-t-il expliqué.
Selon Andreas Krieg, si l’armée parvient à tenir et à étendre son contrôle sur des axes routiers clés, à protéger ses garnisons et à maintenir ses chaînes logistiques, elle pourra continuer à engranger des gains progressifs.
Cela ne représenterait pas une victoire décisive, souligne-t-il, mais pourrait modifier l’équilibre du conflit en limitant la mobilité des FSR et leur capacité à projeter leur puissance vers l’est.
Les deux analystes estiment en revanche que la reconquête du Darfour serait plus complexe.
D’après Andreas Krieg, l’avantage comparatif des FSR repose depuis longtemps sur leurs « réseaux coercitifs enracinés localement, leurs sources de revenus locales et leur profondeur transfrontalière ».
« Même si les Forces armées soudanaises parviennent à pénétrer certaines zones du Darfour ou à contester des villes spécifiques, conserver le contrôle du territoire exige plus que des offensives et des frappes aériennes », a-t-il averti. « Cela nécessite des partenaires fiables au sol, des lignes d’approvisionnement sécurisées et une capacité administrative suffisante pour empêcher les zones reprises de retomber sous le contrôle des FSR une fois l’armée redéployée ailleurs. »
Accords d’armement et nouveaux équipements
Selon des experts, les récentes négociations sur des contrats d’armement et l’arrivée de nouveaux équipements militaires ont renforcé la position de l’armée, alors que le conflit est de plus en plus marqué par l’usage des drones, des systèmes de défense aérienne et des frappes à longue portée.
D’après le groupe de surveillance Armed Conflict Location and Event Data (ACLED), 472 frappes de drones ont été recensées au Soudan en 2025, soit une hausse de 70 % par rapport à 2024 et de 210 % par rapport à 2023.
Selon des informations de presse, le Pakistan serait dans la phase finale de négociations d’un contrat d’armement de 1,5 milliard de dollars avec le Soudan, incluant la fourniture potentielle d’avions de chasse JF-17.
Eiad Husham souligne que lorsque les Émirats arabes unis ont fourni aux FSR des systèmes de défense aérienne autour du Darfour et du Kordofan, l’armée soudanaise a rencontré davantage de difficultés à utiliser ses avions de chasse et ses drones, les appareils risquant d’être abattus. Les Émirats arabes unis démentent toutefois toute accusation de fourniture d’armes aux FSR.
Avec la perspective de la réception de nouveaux aéronefs et d’autres systèmes, l’analyste estime que l’armée pourrait retrouver une certaine supériorité aérienne, tout en avertissant que la formation et l’intégration des équipements prendront du temps.
« Ce ne sera pas une livraison rapide », prévient Eiad Husham. « Le paquet est important et il faudra former les pilotes ».
Parallèlement, d’autres pays ont renforcé leur coopération militaire avec l’armée soudanaise.
En décembre, l’Égypte a œuvré à l’activation d’un accord de défense conjointe avec le Soudan, à la suite d’une rencontre au Caire entre le président Abdel Fattah al-Sissi et Abdel Fattah al-Burhan, selon des déclarations soudanaises.
Le soutien régional se renforce
Selon Eiad Husham, les tensions régionales, en particulier entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, ont de plus en plus d’impact sur le conflit soudanais, l’armée bénéficiant désormais d’un soutien politique accru de la part de certains pays de la région.
Fin 2025, les tensions saoudo-émiraties se sont accentuées au Yémen, où Riyad a frappé des forces du sud soutenues par Abou Dhabi, ainsi que des axes d’approvisionnement. Les Émirats arabes unis ont ensuite annoncé le retrait de leurs unités restantes, illustrant des priorités divergentes entre anciens partenaires de la coalition.
Eiad Husham met également en avant plusieurs évolutions politiques récentes, notamment les discussions entre le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le président américain Donald Trump, ainsi que l’accueil à Riyad d’Abdel Fattah al-Burhan ces derniers mois.
Le dirigeant soudanais a par ailleurs rencontré en décembre le président de la Türkiye, Recep Tayyip Erdogan. À cette occasion, al-Burhan a exprimé son souhait de voir la Türkiye intégrée au mécanisme international du Quad, un cadre diplomatique réunissant les États-Unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte et les Émirats arabes unis, visant à soutenir les efforts de fin du conflit et de rétablissement de la paix et de la stabilité au Soudan.
Pression sur les lignes d’approvisionnement
L’armée soudanaise et ses alliés régionaux ont également intensifié leurs efforts pour perturber les lignes d’approvisionnement des FSR, en particulier les routes passant par le Tchad et la Libye.
Selon la Global Initiative against Transnational Organized Crime, des réseaux de contrebande en Libye et au Tchad ont été réactivés après le déclenchement de la guerre en avril 2023, facilitant l’acheminement d’armes et de véhicules vers le Darfour.
Face au renforcement de la pression sur les routes de l’est du Tchad en 2024, les opérations logistiques se sont en partie redéployées vers la Libye. La remise en service de la base aérienne de Ma’aten al-Sarah a ainsi permis l’ouverture d’un nouveau corridor destiné à contourner les interceptions.
Des analystes indiquent également que des ports en Somalie, notamment Bosaso, ont servi de points de transit pour les approvisionnements des FSR. Toutefois, Mogadiscio a récemment annulé des accords de sécurité et de défense avec les Émirats arabes unis liés à plusieurs ports.
Pour Husham, une fermeture totale des routes d’approvisionnement des FSR nécessiterait toutefois des capacités militaires bien supérieures.
« Les Forces armées soudanaises devront instaurer une zone d’exclusion aérienne et fermer les frontières à l’aide de drones et d’avions de chasse », a-t-il expliqué.
Andreas Krieg estime, de son côté, que si la logistique des FSR est sous pression, elle n’est pas pour autant brisée.
« Les FSR disposent d’un modèle logistique adaptatif conçu pour résister aux contrôles : diversification des corridors, compartimentation des achats, recours à des intermédiaires commerciaux et monétisation de ressources, notamment l’or, pour maintenir les flux de liquidités », a-t-il analysé.
Le Soudan est le troisième producteur d’or d’Afrique et, malgré la guerre, la production serait en hausse, contribuant à financer l’afflux d’armes des deux camps. Cette dynamique est renforcée par la flambée mondiale des prix de l’or, qui ont atteint un niveau record le 29 janvier.
Les experts avertissent que même en cas de basculement de l’équilibre militaire, le conflit est loin de toucher à sa fin.
« Au vu des dynamiques régionales actuelles, je ne pense pas que nous parvenions à un cessez-le-feu prochainement », a déclaré Husham. « Malheureusement, cette guerre risque de se prolonger. »
*Traduit de l'anglais par Sanaa Amir
