Afrique

Législatives anticipées : « L’Algérie nouvelle » face aux incertitudes électorales

- Une série d’incertitudes planent sur ce scrutin, s’agissant, entre autres, de la prochaine configuration de l’Assemblée nationale populaire, de la place et du poids des listes indépendantes et de l’éternel enjeu du taux de participation

Ekip   | 11.06.2021
Législatives anticipées : « L’Algérie nouvelle » face aux incertitudes électorales

Canada

AA / Hatem Kattou

Initialement prévues durant l’année 2022, les élections législatives en Algérie se tiendront, le 12 juin 2021, dix-mois environ après l’élection du président Abdelmajid Tebboune, et plus de six mois à la suite de l’organisation d’un referendum sur la nouvelle Constitution.

Cependant, le choix des 407 membres devant siéger à l’Assemblée nationale populaire (APN, chambre basse du parlement algérien bicaméral) suscite une série d’interrogations et d’incertitudes, se rapportant, notamment, au taux de participation au vote, et par conséquent, au taux d’abstention, ainsi qu’au poids et du soutien dont ils disposent dans les rangs de la population, des courants politiques et partis en lice ou de ceux qui qui ont opté pour le boycott.

-Le taux de participation…l’éternel enjeu des élections algériennes

Le taux de participation a constitué, depuis les élections législatives de 1997, un des principaux enjeux, en particulier, pour le Régine algérien, qui considère la participation au vote comme une sorte de légitimation du « Système ».

Rappelons que le taux de participation annoncé, officiellement, lors de la dernière joute électorale, était relativement faible. En effet, lors du referendum sur le texte de la nouvelle Loi fondamentale, organisé le 1er novembre dernier, ce taux n’a pas dépassé les 23,7%.

Compte tenu de la situation qui prévaut au sein de l’opinion publique, rien n’indique qu’un changement notoire a été opéré depuis pour voir ce taux augmenter sensiblement.

Étant intimement lié au boycott des élections, rien ne présage un accroissement de ce taux. En effet, la région, habituellement frondeuse de la Kabylie (provinces de Tizi Ouzou, Béjaia, Bouira) boycottera massivement ce scrutin, de même que les habitants des zones urbaines et des grandes villes, dont la proportion s’élève à 67% de la population, sont hostiles aux élections et ne risquent pas de se déplacer en masse pour verser les bulletins dans les urnes.

S’ajoute à ces deux éléments le boycott attendu dans les rangs de la diaspora algérienne, en particulier, celle résidant en France (au nombre de plusieurs millions) et qui a affiché son mécontentement face à la gestion par les autorités de la pandémie de la Covid-19, notamment, la fermeture des frontières aériennes et terrestres depuis plus d’une année et les conditions posées récemment pour accéder au territoire national.
Les mêmes causes générant les mêmes effets, nombre d’observateurs considèrent que la situation socio-politique n’ayant pas changé depuis le mois de novembre 2020, et que les ingrédients de tension sont toujours en place, le taux de participation n’est pas appelé à connaître une quelconque hausse.

- Un boycotte populaire doublé de celui des « Démocrates »

Les partis politiques algériens, généralement classés comme « démocrates et laïcs » ou qui s’autoproclament comme tels, boycottent, à leur tour, le scrutin.

Le Front des Forces Socialistes (FFS), le parti implanté, essentiellement, dans la région de la Kabylie, avait annoncé, dès le 3 avril dernier, sa non-participation aux élections. Il s’agit selon, Hakim Belahcel, un des membres de l’Instance présidentielle du Front, « d’un acte politique patriotique et responsable visant à préserver l’Etat national et l’unité du pays ».

De plus, le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), une autre formation d’opposition « radicale », dirigée par Mohcine Belabbas, avait annoncé, dès le 20 du mois de mars, son rejet du scrutin lors d’un vote unanime des 180 membres de son Conseil national, réuni pour l’occasion.

Le RCD a été précédé en cela, une semaine plus tôt, par le Parti des Travailleurs (PT), conduit par la pasionaria Louisa Hanoune, qui fût, durant certaines phases, un soutien de l’Alliance présidentielle, sous Bouteflika, mais qui est tombée en disgrâce depuis jusqu’à être emprisonnée.

Ce refus de prendre part au scrutin anticipé fait partie des rares paramètres connus entourant ces élections. Les partis en question se doivent, selon plusieurs observateurs, de ne pas participer au vote, pour éviter de heurter leurs sympathisants, et pour préserver leurs bases électorales respectives, farouchement hostiles à ce qu’elles considèrent comme un compromis voire une compromission qui serviraient le pouvoir en place.

- Les nationalistes présents mais « décriés »

Les deux principales formations politiques nationalistes en Algérie, en l’occurrence, le Rassemblement National Démocratique (RND) et le Front de Libération Nationale (FLN), qui ont tenu le haut du pavé de la scène politique depuis, respectivement, un peu moins d’un quart de siècle et environ six décennies, sont certes présentes dans ce scrutin mais dépourvues cependant de leur force de frappe habituelle, intimement liée aux faveurs et largeurs, dont ils bénéficiaient de la part du Pouvoir en place, d’autant plus qu’ils ont longtemps fait partie intégrante du Système.

Néanmoins, la donne a changé pour cette fois-ci, dans la mesure où les autorités ne souhaitent plus faire privilégier ces deux formations, liées dans l’esprit de la population, au mandant de l’ancien président démissionnaire, le 2 avril 2019, Abdelaziz Bouteflika, au terme de deux décennies à la tête du pays.

En effet, ces deux partis sont décriés par la population qui les considère comme étant à l’origine d’une grande partie des « maux et déboires » du pays, à cause entre autres, selon des observateurs de la scène algérienne, du « clientélisme politique, de l’affairisme économique et du népotisme social, aux multiples facettes, érigés en système et en mode de gouvernance ».

Ajoutons à cela que nombre de dirigeants de premier plan de ces partis, et qui faisaient partie des apparatchiks du Régime, notamment, l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia, sont en prison, étant accusés, depuis le départ de Bouteflika, dans des affaires de corruption, d’abus de pouvoir et de malversations.

- Les partis d’obédience islamique : tous présents mais aux attentes mitigées

Les partis politiques algériens d’obédience islamique participent tous aux élections du 12 juin. Toutefois, leurs chances sont disparates et les résultats qu’ils peuvent engranger demeurent incertains, du moins, inconnus à ce stade.

Le Mouvement pour la Société de la Paix (MSP), dirigé par Abderrazak Makri, le parti d’Al-Bina al-Watani (Edification nationale), conduit par Abdelkader Bengrina (malheureux candidat à la Présidentielle de décembre 2019) et le Front de la Justice et du Développement, dirigé par Abdallah Jaballah, sont les partis d’obédience islamique qui disposent des meilleures chances pour glaner le plus grand nombre de voix dans le réservoir islamiste, voire de remporter les premières places au scrutin.

De leur côté, les formations d’Ennandha (La Renaissance) et d’al-Islah (La Réforme), crées par le même Jaballah qui les a quittés au terme de dissensions internes, participent aux élections, mais plutôt pour assurer leur survie après avoir été grandement affaiblis au cours des dernières années.

Il convient de rappeler que sur un total de 5 millions 661 mille de votants lors du dernier referendum de novembre 2020, les partis islamistes, qui avaient appelé à voter contre la nouvelle mouture de la Constitution soumise au vote populaire, n’ont obtenu, tous réunis, que 1 million 668 mille voix, soit un peu moins du tiers des participants, qui ne représentent, à leur tour, que le quart du corps électoral.

Nombre d’observateurs estiment que les chances des partis d’obédience islamique demeurent incertaines, compte tenu de la présence d’un autre facteur, celui des listes indépendantes, qui pourraient créer la surprise et remporter le gros lot dans ce scrutin atypique.

- Les indépendants : inconnue ou grand gagnant des élections?

Le nombre des listes indépendantes en lice dans le scrutin du 12 juin s’élève à 837 listes sur un total de 1483, soit environ 56%. Il s’agit d’une première dans l’histoire des élections en Algérie. Ce fait inédit a laissé les observateurs perplexes face à cette nouvelle donne.

Le sociologue algérien de renommée, Nacer Djabi a estimé, dans une interview accordée aux médias locaux, que « les partis politiques seront, eux, totalement noyés dans cette configuration hétéroclite d’indépendants ».

Le sociologue a indiqué qu’il s’agit d’un « choix qui a été pris délibérément par le pouvoir pour aboutir à une assemblée nationale dominée par les indépendants », le but étant d’affaiblir les partis politiques, toutes tendances confondues.

Cependant, l’académicien algérien nuance ses propos en relevant que « le système trouvera toutes les peines à gérer un nombre important d’indépendants sans profondeur politique, sans projet et sans programme et il sera amené à gérer des individus ».

Toutefois, et malgré leur nombre élevé et la présence de jeunes parmi eux – encouragés et motivés par le financement de l’Etat des campagnes électorales des candidats indépendants âgés de moins de 40 ans – rien ne présage de l’aboutissement de ces nombreuses candidatures, dont certaines ont vu le folklorique le disputer au risible et au fantaisiste, notamment, à travers les publications de posts et de vidéos sur les réseaux sociaux.

L’ensemble des éléments précités, s’agissant, notamment, du probable taux d’abstention élevé, de la présence en force des partis d’obédience islamique, des nombreuses candidatures des listes indépendantes ou encore de la participation malgré son déclin du courant nationaliste, font des résultats de ce scrutin une inconnue difficile à prévoir.
Cependant, un hémicycle hétéroclite composé d’une mosaïque de tendances, sans domination d’un courant en particulier et sans une majorité franche, est la configuration la plus plausible compte tenu des données en présence.

- Un contexte tendu marqué par la reprise du Hirak

Le contexte dans lequel se déroule ce scrutin est marqué par une tension palpable.

En effet, les autorités, qui ont promis de mettre en place une « Algérie nouvelle », ont multiplié, au cours des dernières semaines les arrestations de militants et de jeunes qui ont pris part aux protestations hostiles au gouvernement.

Enclenché le 22 février 2019, quelques semaines avant la chute de Bouteflika, le Hirak populaire (Mouvement de manifestations imposantes pacifiques), s’est poursuivi crescendo pendant une année environ avant d’être stoppé en plein vol par la pandémie planétaire de la Covid-19 et les restrictions et gestes barrières qui en ont découlé.

Toutefois, ce Mouvement, qui s’est essoufflé et qui a été miné par une série de divergences, a repris du poil de la bête, depuis plusieurs semaines, via des manifestations, notamment, dans les grandes villes et dans la capitale Alger, qui a été quasiment quadrillée par les services d’ordre toutes les fins de semaines notamment.

De plus, les arrestations se sont multipliées au cours des dernières semaines et des derniers jours, allant jusqu’à toucher un avocat qui défendait, dans le cadre du mandat légal qui lui est accordé, son client appartenant au Mouvement Rachad, classé organisation « terroriste » par les autorités.

L’arrestation de l’avocat Abderraouf Arslane, basé à Tébessa (est), a été suivie par l’interpellation, jeudi, l’avant-veille du jour du vote, du militant et homme politique, Karim Tabou, ancien dirigeant du FFS et une des figures emblématiques du Hirak, emprisonné auparavant pendant dix mois.

L’après-midi même, Ihsane el-Kadi, journaliste et directeur d’une radio qui défend ardemment les thèses du Hirak, a été également arrêté, trois mois après qu’il ait été placé sous contrôle judiciaire, étant accusé de « diffusion de fausses informations à même de porter atteinte à l’unité nationale », de « perturbations des élections » et de « réouverture du dossier de la tragédie nationale » des années 1990.

De plus, une soixantaine de détenus du Hirak observent une grève de la faim dans la prison d’el-Harrach, située dans la capitale algérienne.

Il ressort de l’ensemble de ces éléments que ces élections, du moins leur tenue, sont loin de faire l’unanimité parmi les acteurs de la scène politique et les militants pour la liberté, voire dans les rangs de la population.

Ainsi, le taux de participation, et son corollaire le taux de boycott, sera un indice et un élément fondamental qui renseignera sur la configuration prochaine de la scène politique algérienne.

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