Politique, Afrique

Huit ans après la Révolution : Quels enjeux pour la presse en Tunisie?

Le président du Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT), Néji Bghouri, à Anadolu : Le pouvoir exécutif et l'argent corrompu menacent les médias.

Mona Saanouni   | 15.01.2019
Huit ans après la Révolution : Quels enjeux pour la presse en Tunisie?

Tunisia

AA/Tunis/Yosra Ouanes

La Révolution tunisienne a soufflé sa huitième bougie. Durant cette période, les médias tunisiens ont connu un important essor, et la Tunisie est devenue le premier pays au monde arabe en matière de démocratie, tel que l'indiquent toutes les recherches et études.

Le régime de l'ex-président, Zine el-Abidine Ben Ali a été évincé le 14 janvier 2011, suite à la révolte populaire qui a éclaté le 17 décembre 2010.

Dès les premiers mois de la Révolution, des observateurs ont considéré que les médias tunisiens se sont libérés, et sortis du carcan laudateur de ladite presse de palais. Les médias ont connu un certain essor, et se sont diversifiés.

Cependant, des experts ont confié à Anadolu leur crainte des ambitions politiques et de l'infiltration des capitaux dans les salles de rédaction et dans les plateaux de télévision, menaçant de pousser le discours des médias à servir des intérêts étroits et à s'éloigner de ses objectifs fondamentaux.

La Tunisie est considérée comme le seul modèle démocratique réussi parmi les pays ayant vécu le Printemps arabe, notamment l'Egypte, la Libye et le Yémen.

La Tunisie compte 85 journaux de papier, 81 journaux électroniques, 44 radios, 17 chaînes de télévision et le Syndicat des journalistes compte environ 1500 journalistes.

**Le pouvoir et l'argent corrompu

Le président du Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT), Néji Bghouri, a déclaré à Anadolu que "la presse subit des menaces de la part du pouvoir exécutif, en plus de l'argent corrompu qui tente de tirer parti des médias. Notre rôle ici est de soutenir l'indépendance".

"Le financement des médias doit être transparent, et nous craignons que certains moyens ne se transforment en processus de blanchiment d'argent", a-t-il ajouté.

"Tous les médias dans le monde entier ont des agendas, mais le plus important est de fournir au public des points de vue divers et différents", a-t-il poursuivi.

Bghouri estime "qu'il faut qu'il y ait un code moral pour que les médias deviennent un espace de démocratie et de respect des valeurs, loin de la violence, de la haine et de l'exclusion d'autrui ainsi que l'atteinte aux valeurs des droits de l'Homme".


**Accès des non-spécialistes

Ridha Kazdaghli, expert en sciences de la Communication, a déclaré "qu’il existe une sorte de connivence entre les médias et la politique après la Révolution, ce qui alerte d’une réalité peu prometteuse. Les médias sont désormais soumis aux diktats de la politique".

"L'ouverture du domaine aux non-professionnels a entraîné un nivellement par le bas, ce qui nécessite un traitement en profondeur du secteur", a-t-il souligné.

"Il existe 3 catégories dans le système médiatique : les investisseurs, les rédacteurs en chef aux salaires phénoménaux, et une autre catégorie qui est celle des transmetteurs de l'information, qui se déplacent été et hiver dans des conditions fragiles et difficiles et ne trouvent pas d'autre alternative que de continuer à être exploités", a-t-il expliqué.

"Quant à la troisième catégorie, il s'agit de ceux qui se sont positionnés sur la scène grâce au pouvoir de l'argent, des relations et des lobbys pour exercer le business de l'opinion et de l'influence en fonction de leur idéologie politique et intellectuelle, et ils ont affecté négativement la scène médiatique", a-t-il poursuivi.

**Lacunes législatives

Le professeur en sciences de l'information et de la communication, Abdelkarim Hizaoui, a déclaré que "le secteur des médias souffre aujourd'hui d'importantes lacunes législatives. Il n'y a pas de texte juridique réglementant notamment la transmission de l'information du gouvernement aux médias publics, ce qui est nécessaire".

Hizaoui a souligné, dans une déclaration accordée à Anadolu, "la nécessité de trouver un mécanisme appliquant les cadres juridiques établis par la Constitution en ce qui concerne le droit aux médias et l'organisation de la profession de journaliste".

"Malgré le rôle joué par la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), celui-ci reste insuffisant, parce qu'elle est spécialisée dans l'audiovisuel. Néanmoins, ce domaine est en train de régresser par rapport aux médias électroniques et numériques", a-t-il ajouté.

Par ailleurs, il appelé à "la mise en place d'une structure permettant d'organiser le secteur. L’Etat doit intervenir, loin de l'ancienne logique anti-démocratique".

**Transparence incomplète

S'agissant du discours médiatique, Hizaoui a indiqué "qu'il n'y a pas de transparence sur le financement des institutions médiatiques privées, et la raison est l'absence de structure formelle pour contrôler la transparence et la propriété des médias. La loi sur la presse empêche la monopolisation des médias, et cela ne peut être appliqué que lorsque les propriétaires des institutions le savent".

Il a également noté "qu'il faut émettre un rapport annuel sur la scène médiatique, ce qui constitue une lacune de nos jours".

Hizaoui a considéré que "la presse écrite est en régression face à la concurrence de l'audiovisuel et des médias électroniques disponibles gratuitement. Le contenu audiovisuel dans la presse publique est en phase de transition du cadre officiel à un contenu qui sert le public, tandis que les médias privés cherchent à attirer plus d'audience et par conséquent plus d'annonceurs".

Il a également appelé "l'Etat à abandonner une partie des frais de (location) des fréquences pour les chaînes privées, en échange de l'engagement des stations de radio à fournir un contenu médiatique d'intérêt public".

Toutefois, il estime "qu'il faut réviser le modèle économique des chaînes privées afin qu'elles cessent de pourchasser la publicité (annonces) et les programmes populistes au contenu de bas niveau".
"De ce fait, les chaînes ne sont pas les seuls responsables, l'État y est pour quelque chose, ce qui les empêche de produire des informations de qualité, des documentaires et des programmes de divertissement de qualité", a-t-il déclaré.


**Des émissions "trash"

Le président du SNJT a considéré que "le secteur connait une sorte de chaos dans certaines chaînes les plus influentes. La scène et le message médiatique ne devraient pas être réduits à certains programmes de "clowns", mais le rôle des médias dans le divertissement devrait être souligné.

De son côté, Kazdaghli a indiqué: "Nous avons atteint un stade de médiocrité dans certains contenus médiatiques, j'appelle à surmonter ce stade par le biais d'une action collective malgré la différence des niveaux politiques".

"Il doit y avoir une pause critique objective devant la scène médiatique afin de la contenir et d'empêcher d'accroître le fossé entre l'opinion publique et les médias", a-t-il martelé.

"La fragilité des médias a fait que les virus du renseignement et les ambassades utilisent la scène à leur avantage", a déclaré Bghouri notant qu'il y a "des relations suspectes entre certains journalistes et la présence diplomatique dans le pays".

"Il y a des forces qui tentent de manipuler la scène médiatique tunisienne, et il y a ceux qui dirigent l'opinion publique tunisienne et même les leaders d'opinion, au profit de ces tendances au niveau régional, et nous devons accorder plus d'attention sur ce plan", a noté Bghouri.

**Situation fragile des journalistes

Le chercheur Hizaoui a appelé à "une réflexion nationale et une initiative pour examiner sérieusement le métier de journaliste. Désormais, ce métier est devenu accessible à toute personne voulant travailler dans ce domaine, et à tous ceux approuvés par les propriétaires de chaînes privées… Il faut soutenir la spécialité en journalisme".

"Il est nécessaire de faire la distinction entre ceux qui ont un diplôme universitaire dans le domaine de spécialisation et ceux qui ont un diplôme universitaire dans un autre domaine. Commenter les événements et la pratique sur le terrain nécessite une formation journalistique", a-t-il souligné.

"Le journaliste souffre d'une situation sociale difficile, et sa formation reste inachevée, il faut qu'il soit indépendant", a-t-il noté.

Cependant, Bghouri a déclaré: "Après la révolution de 2011, nous vivons dans un climat de liberté sans précédent. C'est un métier qui devrait respecter des règles, il faut réformer le secteur en légiférant. L'aspect matériel reste insuffisant, et c'est ce qui contribue à l'indépendance du journaliste".

"Nous devons avoir une presse objective selon des règles professionnelles et éthiques. La possibilité de réforme est toujours présente et la presse tunisienne est la meilleure de la région. Des organisations de l'ONU en témoignent et considèrent la presse tunisienne comme un modèle de réussite", a-t-il conclu.

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