Génocide rwandais : Droit de rappel, devoir de dépassement
- Il y a 28 ans, éclatait le plus vaste génocide ethnique de l'histoire humaine. En trois mois, environ un million de Tutsi ont été exécutés, décapités ou massacrés au Rwanda. Difficile de se relever après un tel désastre. Les Rwandais l'ont fait.
Tunisia
AA / Tunis / Slah Grichi*
Il est un très vieux dicton arabe qui dit "divise, tu domineras" (farriq, tassod). Il s'applique en toute circonstance et dans tous les domaines, en temps de paix ou de guerre, lorsqu'il y a enjeu et opposition d'intérêts. Des peuples en ont, parfois très cher, payé le prix. Les Rwandais en font partie.
-- Victimes du colonialisme
L'ethnisme, phénomène séculaire dans nombreuses sociétés de par le monde, était depuis des siècles, présent au Rwanda, où Hutus, majoritaires à près de 80% de la population, s'accommodaient plus ou moins de leur situation de propriétaires terriens, avec les Tutsi (15%), ethnie considérée plus noble, d'autant que détentrice du pouvoir monarchique.
La colonisation allemande, dès les années 80 du 19è siècle, allait nourrir cette division et exacerber le ressentiment des Hutu, en favorisant à l'extrême les Tutsi qu'elle allait "griser" par les avantages qui leur étaient accordés.
Les Belges qui allaient prendre la relève après 1919, suite à la déroute de l'empire allemand lors de la Première guerre mondiale, ont suivi la même politique sectarisme et divisionnaire, creusant davantage le fossé séparant les minoritaires "nobles" et les majoritaires "paysans".
Cela n'était pas sans créer, ça et là, des frictions et des confrontations où il arrivait que le sang coulât. Cela arrangeait les affaires des colons...
Mais lorsque les Tutsi manifestent, vers la fin des années 1950, des velléités indépendantistes, les Belges se retournent contre eux et encouragent les Hutus à se rebeller et à provoquer, en novembre 1959, une guerre civile où ces derniers prennent le pouvoir, commettent des exactions contre les Tutsi, dont 300 000 s'exilent.
Des milliers parmi eux seront tués, en voulant regagner leur pays en 1963, un an après l'indépendance. Les bourgeons du ressentiment et de la haine ethniques, plantés et irrigués pendant trois quarts de siècle, commençaient à s'éclore.
Les enseignants et les élèves tutsi étaient systématiquement expulsés, parfois même tués. Le président Grégoire Kayibanda laissait faire. La situation ne s'améliorera pas, après le coup d'État mené par Juvénal Habyarimana en 1973 qui crée, en 1975, son propre parti, le mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), dont il fait le parti unique, en 1978, auquel tous les Rwandais sont de fait "affiliés", avec ce que cela suppose comme traque et "effacement" des mécontents tutsi et même opposants hutu.
Le nouveau maître du Rwanda allait asseoir son pouvoir absolu, par l'assistance militaire "offerte" par le président français Valéry Giscard d'Estaing qui le qualifiait d'allié sûr et d'ami de la France.
Entretemps, les exilés tutsi s'organisaient et montaient leur mouvement armé, sous l'appellation de "Front patriotique rwandais" (FPR) qui luttait pour le retour des tutsi et l'arrêt des exactions inter-ethniques, occupant des territoires au Nord du pays et provoquant une sanglante guerre civile qui durera de 1990 jusqu'à fin 1993, malgré la présence des forces françaises de l'opération Noroît, relevées par celles de l'ONU (MINUAR), placées sous commandement français.
Elle ne prendra fin qu'avec des négociations internationales et la signature des accords d'Arusha, en août 1993 qui stipulaient, entre autres l'intégration des exilés tutsi. Cela n'aurait été sans les avancées conséquentes du FPR, auquel la France, notamment le président François Mitterrand, était hostile.
-- Un génocide planifié
Ce supposé retour à la "normale", décidé par la communauté internationale, n'était pas pour plaire au noyau dur hutu du pouvoir qui cherchait à le faire exploser, sous n'importe quel prétexte, parce que l'objectif extrême était, à l'évidence et comme allaient le prouver les événements, était d'exterminer sinon tous les Tutsi, du moins le maximum parmi eux et détruire définitivement les opposants politiques internes -y compris les Hutus- pour faire prévaloir l'ethnisme, comme seule forme d'organisation sociale et politique viable.
L'occasion de mettre à exécution ce double-dessein se présentera le soir du 6 avril 1994, avec le crash de l'avion, à Kigali, du président Habyarimana qui était accompagné de son homologue burundais, par un missile.
Un attentat, à ce jour non élucidé, mais auquel les parties extrémistes hutus étaient comme préparées.
Car une demi-heure après, un bataillon de para-commandos et des membres de la Garde présidentielle se plaçaient dans les principaux carrefours de Kigali, arrêtaient les automobilistes, demandaient leurs cartes d'identité et, selon leur appartenance ethnique ou géographique, ils étaient soit relaxés ou amassés sur les bas-côtés des routes.
Les cris d'agonie commençaient à s'élever... Le top d'un génocide fou était donné, sous prétexte de venger la mort du président...une mort "bienvenue", sinon consentie pour un objectif "supérieur".
En effet, la rapidité, l'organisation et l'efficacité de ce génocide montraient qu'il étaient planifié. Et dire que l'ambassadeur français à Kigali prévenait, depuis 1990, son président Mitterrand qu'un tel plan se dessinait. Il faudra attendre plus d'un quart de siècle pour que Paris reconnût sa responsabilité dans le drame.
En effet, dès le lendemain, la folie gagnait petit à petit l'ensemble du Rwanda. La Traque des Tutsi, mais aussi les Hutu modérés ou opposants, évoluait en battues.
La population était poussée, par des médias, des hommes d'affaires, des militaires, des politiques et même le président intérimaire, à se joindre aux massacres, aux côtés de l'armée, de la police, des milices et du... laisser faire français.
En tout, près d'un million de victimes, entre la première heure du 7 avril 1994 et le 17 juillet de la même année... La prise de Kigali par les combattants du FPR mettra fin à un génocide ethnique, à aucun autre égal, en Afrique et dans le monde.
Reconstruction quasi-miraculeuse
Depuis, le Rwanda qui, à la vengeance, a privilégié réconciliation, après des procès justes et cléments, s'est résolument retourné vers la reconstruction et vers le développement.
Au Tribunal pénal international qui les a lourdement condamnés, il a livré le sort des instigateurs du génocide, incitant les familles des victimes au pardon, pour qu'un nouveau Rwanda prospère, malgré ses richesses naturelles limitées.
Ce choix sensé a amené la communauté internationale à le soutenir, en lui accordant une remise de dettes, l'aidant à entreprendre des réformes économiques et structurelles qui lui ont permis, au cours de la dernière décennie d'avant Covid-19, de réaliser une croissance annuelle moyenne de plus de 7%, d'augmenter le PIB par habitant de 5% chaque année, de réduire la pauvreté de 77% et de faire baisser le taux de mortalité infantile à des niveaux enviables sur le continent.
Le Coronavirus a freiné cet essor, mais la reprise ne saurait tarder. Tout cela grâce, entre autres, à une Constitution et à des lois qui bannissent tout sectarisme divisionnaire et toute distinction entre Hutu et Tutsi, dans les domaines politiques ou civiques.
Ces choix, accompagnés d'une pacification des relations avec les pays voisins, ont valu au Rwanda de se positionner à l'échelle régionale et internationale, au point de tenir tête à la France et de se permettre de rompre, pendant près de quatre ans, ses relations diplomatiques avec elle et la pousser à reconnaître son rôle dans le drame qu'il a connu.
Et que des Rwandais occupent de hautes positions dans des institutions africaines et internationales, comme le sommet de L'Organisation de la Francophonie ou de la Banque africaine de développement, cela démontre que l'on peut désormais compter avec ce pays enclavé de l'Afrique de l'Est, au moins de 13 millions d'habitants, qui est considéré comme le plus propre et écologique du continent.
Et si les colons y ont appliqué l'adage "divise, tu domineras", le Rwanda semble avoir résolument opté pour celui, plus universel et autrement constructif, "l'union fait la force".
----
(*) Slah Grichi, ancien rédacteur en chef de La Presse de Tunisie. Les opinions exprimées dans ce papier n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu
Seulement une partie des dépêches, que l'Agence Anadolu diffuse à ses abonnés via le Système de Diffusion interne (HAS), est diffusée sur le site de l'AA, de manière résumée. Contactez-nous s'il vous plaît pour vous abonner.
