Analyse, Afrique

Ethiopie : Phase critique du conflit et Abiy Ahmed met en garde contre un scénario à la libyenne (Analyse)

- Les rebelles du Tigré ont annoncé leur prise de contrôle de deux villes stratégiques, en dépit d'un démenti gouvernemental, et se sont alliés aux insurgés d’Oromo

Mustapha Dalaa   | 08.11.2021
Ethiopie : Phase critique du conflit et Abiy Ahmed met en garde contre un scénario à la libyenne (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul

La guerre en Ethiopie s'est enlisée dans une phase critique avec l'annonce par les rebelles du Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT) de leur prise de contrôle de deux villes stratégiques situées au nord de la capitale Addis-Abeba, et de leur fusion avec les insurgés du Front de Libération Oromo (FLO).
Les autorités éthiopiennes ont décrété l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire et appelé les habitants d’Addis-Abeba à s’organiser pour défendre la ville, en portant les armes et en défendant les quartiers de la capitale.
De leur côté, les Etats-Unis ont recommandé à leurs ressortissants de quitter le territoire éthiopien, en raison de la détérioration de la situation sécuritaire, et ce à l’instar du Koweït et du Qatar.
Cela reflète la gravité de la situation en Ethiopie, compte tenu des menaces proférées par les rebelles de progresser vers Addis-Abeba pour faire chuter le gouvernement d'Abiy Ahmed, dès lors que quelques centaines de kilomètres seulement les séparent de la capitale.
Les rebelles du FLO ont annoncé la prise de contrôle de la ville de Kemissie (située à 320 Km au nord de la capitale), après que les rebelles du FLPT s’étaient emparés des villes stratégiques de Dessie (400 Km au nord d’Addis-Abeba) et de Kombolcha (380 Km au nord de la capitale).


- Que signifie la chute de Dessie et de Kombolcha ?


Dessie est la troisième ville la plus peuplée de la région d’Amhara. Elle compte 136 mille habitants, dont 40% de musulmans et 60% de chrétiens. Les deux premières villes de cette région sont Baher Dar (170 mille habitants) et Gondar (154 mille habitants).
Dessie dispose d’une importance stratégique, compte tenu de sa position sur la route A2 reliant la région du Tigré à la capitale Addis-Abeba, de même qu’elle est proche de la route internationale A1, un axe à travers lequel passent 95% des exportations éthiopiennes vers le port de Djibouti.
Quant à la ville de Kombolcha et bien qu’elle soit moins peuplée que Dessie (94 mille habitants), il n’en demeure pas moins que son importance stratégique dépasse celle de Dessie concernant certains aspects.
Située à 25 kilomètres au sud-est de Dessie, la ville de Kombolcha est également traversée par la route A2 de même qu’elle est située à proximité de la route internationale A1. Elle compte également un petit aéroport international et une zone industrielle qui a attiré des investisseurs étrangers, essentiellement, européens et asiatiques.
La prise de contrôle par les rebelles du Tigré des villes de Dessie et de Kombolcha signifie que la zone orientale de la région d'Amhara a chuté au plan militaire, en particulier après l'annonce par les rebelles du FLO de leur prise de contrôle de la ville de Kemissie (au sud de Kombocha, 24000 habitants) et de plusieurs autres localités situées sur la route menant à Addis-Abeba.
Cela a généré la fusion entre les rebelles du Tigré avec leurs alliés d’Oromo, pour la première fois depuis l'annonce de leur alliance au mois d'août dernier, ce qui sera de nature à aggraver les menaces qui pèsent sur le gouvernement d'Abiy Ahmed qui a décrété l'état d'urgence.
En effet, plusieurs localités situées dans l'est de la région d'Amhara sont désormais coincées entre l'enclume des rebelles du Tigré du nord et de l'ouest et le marteau des insurgés du Front Oromo du sud et de l'est comme le montre une carte interactive du compte « Ethiopie Map » sur Twitter.
Ainsi, il est devenu difficile pour les forces gouvernementales de lancer une contre-offensive pour récupérer Dessie et Kombocha, mais il est probable que ces forces tentent de desserrer l'étau dans cette région avant de s'orienter vers la libération des deux villes stratégiques.


- Les rebelles du Tigré changent leur tactique militaire


Au mois d'août dernier, les rebelles du Tigré ont ouvert plusieurs fronts de combat dans l'est, l'ouest et le sud, mais l'attaque surprise lancée par l'armée fédérale a stoppé leur avancée et les forces gouvernementales ont réussi à récupérer de vastes zones de la région d'Afar, contraignant les rebelles de battre en retraite, loin des villes de Baher Dar et de Gondar. L’armée fédérale était même sur le point récupérer Lalibela.
Au mois d’octobre dernier, l'armée éthiopienne a exploité sa domination incontestable du ciel pour lancer des raids aériens contre les bases-arrières des rebelles dans la région du Tigré.
L'armée a renforcé, également, le siège de la région qui compte 400 mille habitants en proie à la famine, selon des rapports d'organisations de droits humains.
Dans une tentative de briser ce blocus et de transférer le combat dans l'autre camp, les rebelles du Tigré ont axé et focalisé leurs attaques sur le front sud au lieu de combattre sur plusieurs fronts.
Ils sont ainsi parvenus, en date du 17 octobre, de prendre le contrôle de la localité de Woshal, et tout en progressant vers la ville de Dessie, plusieurs localités et villages sont tombés dans leurs mains.
A la fin du mois d'octobre, les rebelles sont arrivés aux abords de la ville de Dessie et se sont engagés dans divers combats féroces face aux unités fédérales et aux milices de la région d’Amhara.
Les informations étaient contradictoires entre l'affirmation par les rebelles de leur prise de contrôle de Dessie et le démenti gouvernemental. Cependant, en date du 2 novembre courant, la chute de Dessie aux mains des rebelles a été confirmée, tout particulièrement après l'annonce par le gouvernement de l'élimination par les rebelles de 100 jeunes à Kombolcha, ce qui signifie une reconnaissance implicite de la chute de Dessie.
Avec la fusion des rebelles du Tigré avec leurs alliés de l'Oromo, le prochain objectif des insurgés sera de bloquer la route internationale vers Djibouti.
De même, les rebelles d’Oromo n'ont pas caché leur volonté de prendre le contrôle de la capitale Addis-Abeba « d’ici quelques mois, si ce n'est des semaines », selon un porte-parole du FLO.
Au cours de cette période, il est attendu qu'une alliance se nouera entre les rebelles de tout bord pour encercler la capitale du nord, de l'est et de l'ouest, où se positionnement de manière éparse les insurgés du Oromo, qui sont les plus proches de la capitale Addis-Abeba.
En effet, plus qu'une seule ville, celle de Debre Berhan (58 mille habitants) et quelques petites localités, séparent les rebelles du Tigré et de Oromo de Addis-Abeba.


- A la recherche d’un appui international


Le gouvernement d'Abiy Ahmed se trouve dans une situation extrêmement critique face à la progression des rebelles du Tigré, en direction de la capitale et à leur fusion avec l’armée de Libération d’Oromo.
Bien que le gouvernement fédéral ait formellement démenti la chute de Dessie et de Kombocha, il n’en demeure pas moins que l’état d’urgence a été décrété et approuvé par le parlement, ce qui reflète la situation délicate qui prévaut dans la capitale.
Le gouvernement vise à enrôler le plus grand nombre de jeunes capables de porter les armes afin de faire face à la progression des rebelles.
Toutefois, et bien que cette approche ait réalisé un certain succès auparavant, l'on constate que les milliers de jeunes, à l'expérience limitée dans les combats, ne seront pas suffisants pour faire face aux rebelles du Tigré, qui avaient déjà engagé des guerres des gangs contre le régime de Mengistu Haile Mariam (1974-1991) et dirigé le pays pendant près de 3 décennies (1991-2018).
Ainsi, l’armée éthiopienne s’emploiera à intensifier ses raids aériens contre les positions des rebelles, en particulier, dans leurs bastions et centres de groupement, ainsi que sur les entrepôts d’armes et de munitions dans le nord pour rompre leurs lignes d’approvisionnement, distantes de centaines de kilomètres de leur capitale Mékélé.
Il n’est pas exclu qu'Addis-Abeba recourt à s’allier, à nouveau, avec l’Erythrée pour lancer une contre-offensive depuis le nord sur la région du Tigré, afin de pousser les rebelles à battre en retraite et à défendre leurs fiefs et leur capitale Mékélé.
L’armée de l’Erythrée avait, en effet, joué un rôle important, au mois de novembre 2020, dans la chute rapide de la région du Tigré aux mains des forces gouvernementales, avec le moindre coût, mais a choisi, aujourd’hui, d’épouser la posture de spectateur, ce qui a permis aux rebelles du FLPT de progresser vers le sud.
L’autre scénario consiste à ce que Addis-Abeba recourt à des mercenaires étrangers, tels que les éléments de la compagnie russe Wagner, ce à quoi Abiy Ahmed avait fait allusion, même s’il le refuse publiquement.
« Les ennemis de notre pays s’emploient à nous imposer un scénario similaire à celui qu’ont connu la Syrie et la Libye », avait-il dit.
Abiy Ahmed pourrait se trouver contraint, à une certaine phase, à trancher le dilemme auquel il fait face, en recourant à des mercenaires étrangers tels que ceux de Wagner ou en établissant des alliances avec les pays du voisinage, voire avec d’autres puissances régionales, pour stopper la progression des rebelles.
Le Premier ministre éthiopien pourrait être également contraint à s’asseoir à la table de dialogue, et à ce moment, il sera obligé d’offrir des concessions douloureuses pour parvenir à la paix.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou

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