Afrique

Colonisation et crimes français: les Camerounais attendent toujours les archives et la vérité

- Comme la France s’y était engagée en 2015, le travail d’inventaire, de classement et de déclassification des documents relatifs au Cameroun devrait s’achever en 2019.

Lassaad Ben Ahmed   | 12.11.2019
Colonisation et crimes français: les Camerounais attendent toujours les archives et la vérité

Cameroon

AA / Yaoundé / Peter Kum

L’année 2019 touche à sa fin sans que les archives et la vérité sur la guerre du Cameroun ne soient dévoilées. Il s’agit pourtant d’une promesse formulée par les autorités françaises, il y a près d’un an.

En novembre 2018, en effet, la France avait annoncé à travers son ambassade à Yaoundé qu’elle contribue à faire toute la lumière sur les épisodes tragiques de la répression des maquis indépendantistes des années 1950 et 1960 au Cameroun.

« Une première série de plusieurs fonds d’archives diplomatiques relatifs à ces événements pour la période 1957-1969 a été classée, inventoriée et rendue consultable à la salle de lecture du centre des Archives diplomatiques de La Courneuve », avait annoncé, le 28 novembre 2018, le Quai d’Orsay.

Il s’agit d’une centaine de documents émis par le Quai d’Orsay sur lesquels étaient jusqu’ici apposé la mention « Très secret ».

Le gouvernement français avait indiqué que « le travail d’inventaire, de classement et de déclassification des documents relatifs au Cameroun pour la période allant jusqu’à 1971 se poursuit et devrait s’achever en 2019 ».

L’ouverture des archives fait suite à une décision prise en 2015 par l’ancien président français François Hollande, afin de faciliter le travail de mémoire de l’histoire de ses anciennes colonies.

« C’est vrai qu’il y a eu des épisodes tragiques dans l’histoire. Il y a eu une répression dans la Sanaga-Maritime en pays Bamiléké et je veux que les archives soient ouvertes pour les historiens », avait-t-il déclaré à Yaoundé le 3 juillet 2015.

D’après Thomas Deltombe, journaliste et essayiste français qui, co-auteur de "Kamerun !" (2011) et de "La Guerre du Cameroun" (2016), parmi les épisodes refoulés de l’historiographie coloniale, la guerre que la France a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960 occupe une place à part.

Le journaliste estime qu’il s’agit même d’un cas d’école puisque personne ou presque, en France, n’en connaît l’existence.

« Cette guerre secrète, qui a pourtant fait des dizaines de milliers de victimes, est passée inaperçue à l’époque où elle se déroulait et les traces qu’elle a laissées ont été méthodiquement effacées », souligne-t-il.

Paradoxalement, le Premier ministre français, François Fillon, avait rejeté, lors de son séjour au Cameroun en 2009, la question de la responsabilité française dans la mort de nationalistes Camerounais, préférant n’y voir qu’une « pure invention ».

La question a été étayée par deux journalistes français Manuel Domergue et Thomas Deltombe ainsi que par l’historien camerounais Jacob Tatsitsa.

Dans un ouvrage récent intitulé "Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971)", ils ont dénoncé la guerre coloniale et néocoloniale menée par la France contre les nationalistes de "l’Union des populations du Cameroun" (UPC).

« Dans ce territoire sous tutelle, dont l’ONU avait confié l’administration à la France et au Royaume-Uni jusqu’à son indépendance du 1er janvier 1960, les archives militaires françaises ainsi que de nombreux témoignages montrent que les gouvernements français de l’époque ont mené de violentes opérations de répression contre un parti interdit en 1955 et contre les populations civiles soupçonnées de le soutenir », ont-ils écrit.

« Bombardements, tortures, exécutions extrajudiciaires, levée de milices, guerre psychologique, regroupement forcé de populations... Les méthodes employées sont celles qui avaient cours au même moment pendant la guerre d’Algérie. Leur emploi s’est poursuivi de longues années, après l’indépendance du Cameroun, l’armée française continuant à commander, influencer et former l’armée camerounaise », ont recensé les écrivains.

Ces effroyables massacres ont surtout été constatés au sein de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) qui avait une résistance farouche envers l’administration coloniale française.

Née dans les années 1940, l’UPC présente sur tout le Cameroun, son emprise était très forte en pays Bamiléké, dans l’Ouest du Cameroun. Ce qui est très marquant c’était leur cohésion dans leur refus de se plier au quadrillage, à la discipline de la machinerie coloniale, aux travaux forcés.

Ce peuple occupé avait fait preuve d’une ingéniosité qui se traduisait même dans le langage de résistance.

« Entre février et mars 1960 cent cinquante-six villages bamilékés sont incendiés et rasés. Un bilan méticuleux des destructions de biens publics sera opéré : 116 classes, 3 hôpitaux, 46 dispensaires, 12 stations agricoles, 40 ponts seront détruits. Personne n’a recensé les logements privés détruits ni les récoltes incendiées. Personne n’a pu dénombrer les dizaines de milliers de civils qui ont été massacrés. On ne saura jamais », souligne le philosophe et universitaire camerounais, Prof Hubert Mono Ndjana.

« En fait de génocide, les Bamilékés en ont connu d’autres entre 1955 et 1965. Les chiffres tournent entre huit-cent-mille et un million de morts dans la région des Hauts-Plateaux et dans les autres villes, telles Douala, Yaoundé, Sangmélima, Ebolowa, Nkongsamba. Les services secrets français ont même réussi à empoisonner le leader de l’UPC, Felix Moumié, le 2 octobre 1960, à Genève », affirme, pour sa part, l’écrivain camerounais, Jacques Kago Lélé.

Rien que de parler de cette période à un Bamiléké ou aux originaires de l’Ouest du Cameroun, cela provoque l’effroi.

De cette terrible répression, la presse française ne dira mot.

Il est impossible de trouver au Cameroun des documents sur ces massacres, a constaté le correspondant d'Anadolu après de minutieuses recherches.

Et ce grand crime de la France prémédité, planifié, qu’elle a réussi à étouffer jusqu’à aujourd’hui, a continué encore pendant plusieurs années : ce sont finalement peut-être 400.000 Bamilékés qui furent massacrés, ou peut-être plus...

« Ils ont massacré de 300 à 400 000 personnes. Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race. Sagaies contre armes automatiques. Les Bamilékés n’avaient aucune chance. Les villages avaient été rasés, un peu comme Attila », témoigne Max Bardet, pilote d'hélicoptère au Cameroun de 1962 à 1964.

Max Bardet est cité dans un ouvrage intitulé « Campagne militaire française en pays Bamiléké - chronique d’un génocide programmé » (histoire et évolution), écrit par le Camerounais Brice Nitcheu.

Les Camerounais attendent, ainsi, les archives et la vérité avant de tourner la page après réparations.

L’écrivain Jacob Tatsitsa estime qu’il faut « des réparations financières, psychologiques, sociales, économiques et politiques. Les victimes souffrent de séquelles de toute nature. La zone dite [pays Bassa] est restée enclavée : de manière insidieuse, aujourd’hui encore, les populations paient leur engagement dans la guerre d’indépendance. Les rescapés souffrent des conséquences de la torture systématique au cours de ce conflit. L’évaluation du nombre de morts de cette guerre étant l’une des données fondamentales du [contentieux historique] avec la France, le dénombrement des victimes me semble aussi nécessaire ».

« Qui va exiger les réparations ? Et le faire au nom de qui ? Dans le cas du Kenya et du mouvement Mau Mau, il a fallu un énorme travail historiographique qui fut mené par des historiens locaux, anglais et américains. Je pense en particulier à Caroline Elkins de l’université de Harvard. Il a fallu que de très grands juristes s’engagent dans cet effort. Tout cela suppose une structure, une organisation et des moyens. Quelles formes prendraient ces réparations ? », questionne le philosophe théoricien du post-colonialisme, Achille Mbembe.

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