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Colonisation et crimes français : les Algériens s’en souviennent toujours (Reportage)

En dépit d’une crise politique aiguë, qui sévit depuis plus de 8 mois, les Algériens, toutes tendances confondues, n’ont point oublié les crimes abjects commis par la colonisation française, 132 ans durant.

Lassaad Ben Ahmed  | 05.11.2019 - Mıse À Jour : 06.11.2019
Colonisation et crimes français : les Algériens s’en souviennent toujours (Reportage)

Algeria

AA / Alger / Abbes Mimouni

La Mobilisation populaire en Algérie dite "Hirak", a recentré les relations algéro-françaises au cœur du débat officiel et populaire et les demandes adressées à Paris, pour reconnaître ses crimes coloniaux, présenter des excuses et indemniser les victimes, ont refait surface.

Le discours algérien officiel connaît, depuis des semaines, une escalade à l’égard de Paris.

En effet, la réclamation du triptyque « reconnaissance, excuses, indemnisations » est revenue en force dans le discours du Gouvernement, comme l’une des résultantes d’une protestation populaire qui se poursuit depuis le 22 février dernier et qui a contraint Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril de la même année, à démissionner de la présidence.

Les manifestants scandent des slogans, chaque vendredi, considérant la France comme étant « l’ennemi du passé, du présent et du futur ».

Des protestataires ont fait assumer à la France la détérioration des situations économique et politique en Algérie depuis l’indépendance en 1962. Ils estiment que Paris entretient des liens avec des réseaux algériens complices, en dépit de ce que le pays recèle comme richesses matérielles et comporte comme ressources humaines.

Le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, le général-corps d’armées, Ahmed Gaied Salah (AGS), est qualifié de l’homme fort de l’Algérie actuellement.

Il fait partie des personnalités qui ont le plus critiqué, via des déclarations, l’ingérence de la France dans les affaires algériennes, ce qui en a fait la cible des critiques de médias français.

Lors d’une réunion avec des chefs militaires, AGS, un des anciens maquisards de la Guerre de libération (1954-1962), a lancé : « Pensez-vous que j’oublierais des martyrs que j’ai enterrés de mes mains au cours de la révolution ? ».


« Je n’oublierais point cela, tant que je serai en vie. Pour moi, les martyrs de l’Algérie ne sont pas ceux tombés en champ d’honneur lors de la Révolution seulement, mais tous ceux qui sont morts pour la patrie depuis le début de la colonisation en 1830 », a-t-il poursuivi.

Le débat s’est intensifié en Algérie sur les crimes de la colonisation française, en concomitance avec l’avènement du 65ème anniversaire de la révolution du 1er novembre, et ce, en dépit du fait que le pays traverse une crise politique aiguë, en prévision de l’élection présidentielle prévue pour le 12 décembre prochain.

Des opposants politiques et une large partie du "Hirak" réclament le report des élections, dès lors que, selon eux, « les conditions de leur déroulement à cette date ne sont pas appropriées », tout en appelant à manifester et à protester pour boycotter le scrutin.

De leur côté, les autorités appellent les citoyens à participer aux élections et mettent en garde contre toute entrave à leur tenue.

* Dossiers en suspens

Quatre dossiers, liés à l’époque coloniale et post-indépendance, sont encore en suspens entre les deux pays, selon le ministère des Moujahidine (Anciens combattants).

Il s’agit, notamment, des Archives nationales algériennes, qui comportent des millions de documents et de pièces, que la France refuse toujours de remettre à l’Algérie.

La récupération des crânes des meneurs des révoltes populaires (Avant le déclenchement de la Révolution de 1954), qui se trouvent au Musée de l’Homme dans la capitale française, Paris, fait partie des points épineux. Trente-et-un crânes ont été identifiés jusqu’ici.

L’Algérie réclame également l’indemnisation des victimes des essais nucléaires effectués par la France dans le Sahara algérien entre 1960 et 1966, soit quatre ans après la proclamation de l’indépendance.

Un autre dossier complexe est celui des disparus durant la Révolution, et dont le nombre s’élève à 2200 personnes, selon les autorités d’Alger.

Le ministre des Moujahidine, Taieb Zitouni, a, dans une déclaration faite, à l’occasion de la commémoration de l’enclenchement de la Révolution, qu’aucun progrès n’a été réalisé dans les dossiers en question et en a imputé la responsabilité à la partie française.

* Pillage et génocide

Le professeur d’histoire, Mohamed Lamine Belghith, estime que : « Les crimes de la France en Algérie, dépassent de loin ces dossiers. La France doit reconnaître les crimes de génocide à l’endroit des habitants de l’Algérie depuis 1830 ».

L’Algérie était gouvernée par un dey sous suzeraineté ottomane, pendant un peu plus de trois siècles, soit de 1517 jusqu’à 1830, date marquant le début de la colonisation française.

Belghith a, dans une déclaration à Anadolu, indiqué que les « indemnisations ne se limitent pas à un dossier en particulier, dès lors que le colonisateur a pillé les richesses et les recettes de l’Etat algérien. Les chiffres du pillage des fonds et des trésors sont mentionnés dans les Archives françaises. Il s’agit de cinq bateaux à pleine charge durant seulement les premiers mois de l’occupation ».

« Quatre parmi ces bateaux ont jeté l’ancre au port de Toulon (sud de la France), tandis que le cinquième a poursuivi son chemin jusqu’à Londres, où résidait, à l’époque, le roi déchu de la France, Charles X», a-t-il poursuivi.

* Crânes et sang

Depuis la mi-octobre dernier, le ministre Zitouni a multiplié ses déclarations à l’endroit de la France, en menaçant de recourir aux tribunaux internationaux dans le but de trancher les dossiers en suspens.

Lors d’une conférence de presse tenue le 29 octobre écoulé, Zitouni a lancé : « Tous les crimes commis par la France à l’endroit du peuple algérien sont des crimes à caractère international. Le colonisateur a utilisé des armes mondialement prohibées».

« Entre nous et elle [La France] des montagnes de crânes et des océans de sang des martyrs. Nous transmettrons à nos enfants, d’une génération à une autre, les crimes commis par la France de 1830 jusqu’à 1962 ainsi que les essais nucléaires et les mines déposés ».

Le ministre algérien a réitéré ses appels à Paris pour la « reconnaissance, les excuses et les indemnisations ».

L’historien estime que la « France use d’atermoiements pour éviter de faire avancer les dossiers en suspens, dès lors qu’elle saisit parfaitement leur degré de gravité et leur impact ».

* Doctrine colonialiste

Dans un discours prononcé à l’occasion de la commémoration de l’anniversaire de l’enclenchement de la Révolution de 1954, le président algérien intérimaire Abdelkader Ben Salah a souligné que les « Algériens ont fait montre, face à la doctrine colonialiste qui avait parié sur une présence éternelle dans leur pays, d’une résistance inégalée et ont lancé une guerre des plus sévères et des plus coûteuses », en termes de pertes humaines.

A la même occasion, le commandant de l’armée algérienne a indiqué que « la colonisation a été abjecte, oppressive et inique. Les artisans de la révolution en ont fait un torrent ravageur qui a ébranlé les fondements de l’Etat colonial et brisé son orgueil ».

Depuis le début du "Hirak" populaire en Algérie, Gaied Salah n’a pas cessé de rappeler les sacrifices consentis par le peuple algérien contre l’occupant.

Dans un de ses discours, il a souligné qu’à « chaque fois que nous faisions face au colonisateur lors d’une bataille, un village en entier est rasé. Ce peuple a souffert durant la colonisation et il doit vivre en liberté aujourd’hui dans son pays ».

* Le "Hirak" également présent

Les Algériens ont soumis au général le dossier des relations algéro-françaises lors des marches pacifiques depuis le 22 février dernier, contre le régime de Bouteflika.

Les manifestants ont scandé, dès la première semaine du "Hirak", des slogans hostiles à la France, tels que « La France, ennemi du passé, du présent et du futur ».

Ils ont réclamé, à chaque fois, une rupture économique et culturelle avec la France et encouragé l’orientation du Gouvernement à remplacer l’usage du français par l’anglais dans les universités.

A chaque marche de protestation, les manifestants brandissaient des portraits des martyrs et des chefs emblématiques de la Révolution. Le nom du martyr de la Bataille d’Alger (1957) Ali Ammar (Ali Lapointe) s’est transformé, au cours des derniers vendredis, en une icône, dont le nom est scandé par des dizaines de milliers de citoyens.

* Mettre fin à la tutelle française

Officiellement, la France refuse de reconnaître ses « crimes » commis à l’encontre du peuple algérien.

Pire, dans une mesure qui a suscité l’indignation des Algériens, le Parlement français a approuvé, le 23 février 2005, une loi qui glorifie la colonisation française de l’Algérie.

Cependant, une tentative de députés algériens en 2009 d’instituer une loi criminalisant la colonisation a échoué. Des accusations ont été adressées au régime de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika d’avoir fait avorter cette tentative.

Des partis politiques ont demandé, à la mi-juin dernier, de lever le gel imposé à ce texte, en prévision de son approbation.

L’historien Belghith a ajouté à ce sujet : « Il n’est pas possible de contraindre la France à reconnaître ses crimes qu’en mettant fin à la tutelle française sur l’Algérie. Cela commence en mettant un terme à la domination française, et par conséquent, la francophonie, dans les rouages du pouvoir et dans les lycées et les universités qui enseignent et utilisent une langue arriérée au plan mondial » [la langue française].

« La révolte pacifique [Hirak] a mis à nu la bande qui gouvernait le pays et dévoilé le complot ourdi par la France contre l’Algérie, avec l’aide de certains de ses agents que je nomme les serviteurs fidèles de la France coloniale ».

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