AA/Bujumbura/Jean Bosco
Suspension d'activité, gel de comptes bancaires, radiation définitive ou exil forcé,…le régime burundais ne lésine pas sur les moyens pour museler journalistes et autres organisations de la société civile non acquis au 3ème mandat de Pierre Nkurunziza. Difficile, cependant, de les faire taire définitivement.
Des rapports sur les multiples cas d’assassinats, d’enlèvements et de disparitions forcées continuent à être, régulièrement, publiés au grand dam de Bujumbura.
Radiée le 21 décembre 2016, sur décision du ministre de l’Intérieur, Pascal Barandagiye, la plus ancienne Ligue burundaise des droits de l’Homme Iteka (dignité en Kirundi local), a récemment publié son rapport sur les cas de disparitions forcées au cours de la période allant du 9 au 15 janvier 2017.
Ce document publié à partir de l'Ouganda, pays où Anschaire Nikoyagize, président de cette organisation a choisi de s'exiler, a été dédié à Marie Claudette Kwizera, trésorière de cette organisation, portée disparue depuis le 10 décembre 2015. La Ligue y recense au moins 384 cas de disparitions forcées entre décembre 2015 et le 15 janvier 2017.
Nikoyagize se dit de son côté, "déterminé à poursuivre son action malgré les représailles du gouvernement".
"Nous savons bien que le gouvernement a toujours voulu nous empêcher de dénoncer les nombreuses exactions commises par ses agents mais nous n’allons pas désarmer pour autant, nous continuerons à faire notre travail avec l'aide de nos membres et de nos sympathisants", a-t-il déclaré a Anadolu.
Depuis sa radiation, l'Iteka n'a jamais cessé d'être active appuyée par un réseau non officiel, fortement engagé dans la défense des libertés et des droits. "Nos informateurs sont introduits même dans les sphères de l’administration et les corps de sécurité", poursuit le président de la Ligue.
Maitre Armel Niyongere, président de l’Association chrétienne pour l’abolition de la torture, ACAT-Burundi, également radiée de la liste des Organisations de la Société civile burundaises, vit actuellement en Belgique, affichant la même détermination à travers le monitoring hebdomadaire des actes de tortures ou d’assassinats.
Pour les besoins de la cause, Armel Niyongere a initié la Campagne SOS-Torture/Burundi, qui publie un rapport chaque lundi. Selon son rapport couvrant la période du 7 au 14 janvier 2017, "au moins treize personnes ont été assassinées dans différentes localités du pays. Parmi elles figure près de huit corps sans vies découverts dans un buisson dans la zone Kanyosha au sud de la capitale Bujumbura".
Depuis leurs pays d’exil, d’autres figures de la société civile burundaise continuent à dénoncer les exactions du régime. Certains d’entre eux ont déjà été récompensés à l’échelle internationale. C’est notamment le cas de Marguerite Barankitse, présidente de l'ONG «Maison Shalom» qui recueillait des orphelins à Ruyigi, 200 km de Bujumbura, a l’est du Burundi. ONG également suspendue, depuis novembre 2015, en même temps qu’une dizaine d’autres associations opposées au 3eme mandat du président Pierre Nkurunziza.
Aujourd’hui, elle a ouvert cette même organisation au Rwanda. Ses efforts ont été couronnés, l’année dernière, par le tout premier prix «Aurora» pour la protection des personnes en danger et l’avancement des causes humanitaires.
C’est aussi le cas pour Pierre Claver Mbonimpa, autre icône de la défense des droits de l'Homme au Burundi. Radiée par le pouvoir, son association de défense pour la protection des droits humains et des personnes détenues (Aprodh) reste clandestinement active dans tout le pays. «Nous continuons à suivre, de près, ce qui se passe au Burundi sur le plan droits de l’Homme et le moment venu, les auteurs des violations seront démasqués et finiront par payer», a-t-il déclaré a Anadolu.
En septembre dernier, Pierre Claver Mbonimpa a été désigné lauréat du Prix Alison Des Forges de Human Rights Watch pour l’année 2016 en reconnaissance à son engagement en faveur des droits de l’Homme.
Les ONG burundaises partagent ce combat avec les journalistes des principaux médias indépendants vandalisés et suspendus depuis le putsch manqué du 13 mai 2015. Depuis leur exil rwandais, pour la plupart, ils ont créé deux radios en ligne Humura (calme) et Inzamba (fanfare), très écoutées à Bujumbura. «Nous étions la voix des sans voix, nous allons le rester», a déclaré a Anadolu, sous sceau d’anonymat un journaliste d’une radio fermée par le pouvoir.
Même les rares journalistes restés dans le pays ont refusé de se résigner. Depuis plus d’une année, ils ont en effet mis sur pied un collectif SOS-Medias/Burundi qui relaie les informations sur le Burundi via les réseaux sociaux.
En août 2016, le promoteur de ce collectif, Eloge Willy Kaneza, a reçu le prix Peter Mackler 2016 pour son travail réalisé à l’aide de Smartphones et d’applications mobiles. Cette distinction lui a été attribuée le 13 octobre à Washington, au National Press Club. « Nous essayons de combler le vide laissé par la fermeture de nos médias indépendants, cela permet à la population de rester informé en temps réel sur ce qui se passe dans le pays », a-t-il déclaré à Anadolu.
Impuissant face à cette déferlante de rapports aussi accablants les uns que les autres, le gouvernement ne décolère pas, accusant les auteurs de tels rapports d'"ennemis de la Nation".
« Toutes ces associations ne sont que des ennemis de la nation qui travaillent pour le compte de ceux qui veulent déstabiliser le pays pour satisfaire leurs propres intérêts », a déclaré à Anadolu Térence Ntahiraja, assistant du ministre de l’Intérieur et de la formation patriotique.
Le Burundi a plongé dans une grave crise, émaillée de violences, depuis le dépôt de la candidature du président Pierre Nkurunziza en avril 2015 pour un troisième mandat qu'il a obtenu en juillet de la même année, en violation de la Constitution et de l'accord d'Arusha, qui a mis fin à la guerre civile de 1993-2006, selon l'opposition, la société civile et une partie de son propre camp.
Ces violences ont fait plus d'un millier de morts et poussé plus de 332000 personnes à fuir le pays, d'après un rapport de l’Office des Nations unies pour les réfugies(UNHCR) publié le 31 décembre 2016.