14 janvier en Tunisie: Polémique autour de la Révolution, de l'intervention étrangère et de la démocratie
- Quinze ans après, la Tunisie reste divisée sur la signification du 14 janvier. Alors que l'analyste Khallouli qualifie cette date de « détournement » de la révolution, l'activiste Amdouni la défend comme une victoire populaire contre la tyrannie
Tunisia
AA / Tunis / Adel Elthabti
Au coucher du soleil du vendredi 14 janvier 2011, des manifestants tunisiens se sont rassemblés massivement sur l'avenue Habib Bourguiba, au centre de la capitale, pour accueillir une nouvelle ère politique.
Au même moment, l'avion du président tunisien de l'époque, Zein el-Abidine Ben Ali (1987-2011), quittait l'espace aérien du pays pour un exil volontaire et définitif en Arabie saoudite.
Aujourd'hui marque le quinzième anniversaire de la « Révolution » du 14 janvier, sur fond de divergences entre les Tunisiens quant à ses causes, ses résultats et la qualification de la situation actuelle.
- Une lecture erronée
L'analyste politique proche du pouvoir, Abderrazak Khallouli, déclare à Anadolu que « la journée du 14 janvier 2011 porte la symbolique de la fin d'un régime et de la fuite de l'ancien président Zein el-Abidine Ben Ali, paix à son âme ».
Il ajoute qu'« il y a ceux qui croient que le 14 janvier est la fête de la Révolution et la victoire de l'élan révolutionnaire et du processus révolutionnaire dans son ensemble ».
Il nuance cependant : « C'est une lecture erronée. Le 14 janvier est le résultat de l'accumulation d'un élan révolutionnaire depuis 2008, et le début de la véritable révolution fut le 17 décembre 2010 ».
Le 17 décembre, des protestations populaires avaient éclaté dans la ville de Sidi Bouzid (centre) après que le jeune Mohamed Bouazizi se fut immolé par le feu, en signe de protestation contre la confiscation par les autorités municipales de sa charrette de fruits et légumes, et après avoir été giflé par une policière.
Selon Khallouli, « le début de la révolution et la demande de la chute du régime ont eu lieu avant le 14 janvier dans les villes de Sidi Bouzid, Menzel Bouzaiane et Regueb (gouvernorat de Sidi Bouzid) ainsi qu'à Kasserine (ouest du pays), et la plupart des martyrs de la révolution sont morts entre le 17 décembre 2010 et le 12 janvier 2011 ».
Il poursuit : « Il a été officiellement confirmé que le 14 janvier a été adopté (par le pouvoir) comme date du jour de la victoire, mais la tournure qu'ont prise les événements après le 14 janvier constitue un détournement de la révolution ; c'est ce qui a avorté l'élan révolutionnaire et a empêché la révolution d'atteindre ses objectifs ».
Khalouli a ajouté que « le 14 janvier, on a instauré le consensus entre l'ancien système politique et les nouveaux venus », en référence au rapprochement entre le parti Nidaa Tounes (regroupant des membres de l'ancien régime et des gauchistes) et le mouvement Ennahdha après les élections de 2014.
« Il y a un groupe qui croit que le 14 janvier est la fête de la Révolution et l'anniversaire de la chute du régime despotique, et un autre groupe qui considère que c'est le jour du revers de la révolution », selon Khallouli.
- Une décision extérieure
Concernant l'opinion selon laquelle le régime de Ben Ali a été victime de la corruption de son entourage malgré l'existence de réussites économiques et sociales, Khallouli déclare que « C'est une lecture, surtout si l'on fait le lien entre ce qu'on a appelé le plan du Printemps arabe et la chute du régime de Ben Ali ».
Il explique : « Je crois que la révolution et les protestations existaient, mais il semble qu'il y ait eu des éléments antérieurs dont l'objectif était une décision prise à l'étranger de faire tomber Ben Ali ».
Il poursuit : « Nous avons vu ce qui s'est passé en Libye, au Yémen et en Égypte (protestations et renversement des dirigeants), c'était une vague unique appelée Printemps arabe, et certains l'appellent le Printemps hébreu. On ne peut affirmer que le régime de Ben Ali était un bien absolu ou un mal absolu ».
« Le régime de Ben Ali, dans ses premières années, était sur la bonne voie et a apporté des acquis au niveau social et économique », selon Khallouli.
L'analyste ajoute que « Nous pensons que (Condoleezza) Rice (secrétaire d'État américaine entre 2005 et 2009) et (Hillary) Clinton (secrétaire d'État américaine entre 2009 et 2013) et d'autres travaillaient à changer des régimes (en place) dont la date de validité avait expiré et à leur trouver une alternative ».
Il rappelle que « le régime de Ben Ali comportait du despotisme et de la répression, mais au niveau de la stabilité sécuritaire et sociale, le pouvoir d'achat et le niveau de vie étaient bien meilleurs que durant la décennie post-révolution et même qu'aujourd'hui après le 25 juillet 2021 ».
Le 25 juillet 2021, l'actuel président tunisien Kaïs Saïed a commencé à imposer des mesures exceptionnelles comprenant la dissolution du Parlement, la promulgation de lois par décrets présidentiels, l'adoption d'une nouvelle constitution par référendum et la tenue d'élections législatives anticipées.
Khallouli conclut que « celui qui a fait tomber Ben Ali, c'est une décision extérieure internationale, particulièrement américaine, bien que les protestations fussent réelles ; par conséquent, on ne peut célébrer le 14 janvier et le considérer comme une victoire ».
- Le 14 janvier est un moment charnière
À l'opposé de Khallouli, l'universitaire Lotfi Amdouni, l'un des activistes de la révolution du 14 janvier, considère que « le moment du 14 janvier fut un moment historique charnière où se sont réunies les conditions et un parcours de lutte au sein de la société civile politique, des droits de l'homme, du mouvement syndical et du mouvement carcéral, pour converger et faire tomber le régime de Ben Ali ».
Amdouni ajoute à Anadolu « Nous sommes maintenant sur la même voie, car le mouvement politique et le mouvement des prisonniers luttent, et des jeunes appellent de temps à autre à manifester contre le régime ; le moment du 14 janvier se prépare et pourrait se répéter ».
Des opposants politiques, des journalistes et des militants se trouvent actuellement en prison. Les autorités affirment qu'ils sont jugés pour des accusations criminelles sans intervention de leur part, tandis que l'opposition considère qu'il s'agit de procès politiques.
Concernant le discours sur une meilleure situation économique sous Ben Ali, Amdouni affirme que « la chute du régime n'était pas liée à la conjoncture économique, qui était un facteur non fondamental ».
Il considère que le facteur fondamental était « l'ampleur de l'injustice et du despotisme qui n'a épargné aucune famille politique, surtout dans sa dernière période ».
Amdouni ajoute que « le mouvement était lié à un contexte global social, psychologique, au sentiment de victimisation et au déséquilibre régional (...) face à la prospérité économique, aux projets et à l'emploi dans les régions côtières (est) ».
« C'est ce qui a fait que les gens ont ressenti l'injustice, c'est pourquoi les régions d'où est partie la révolution sont les régions de l'oppression, de l'iniquité et de l'écrasement politique », selon Amdouni.
Il poursuit « et ces régions sont toujours marginalisées et appauvries ; regardons les taux de suicide, de chômage et de départ clandestin (migration irrégulière vers l'Europe), tout cela se trouve dans ces régions opprimées ».
- L'intervention extérieure est une allégation
Quant à ce qui se dit sur une décision extérieure ayant conduit au changement du régime de Ben Ali, Amdouni souligne que « c'est une allégation que la révolution elle-même a fait tomber, car la révolution n'était pas l'œuvre des services de renseignement ; si tel avait été le cas, les services de renseignement auraient pris les rênes du pouvoir ».
Il a poursuivi qu'« alors que la Tunisie après la révolution a vécu les périodes les plus florissantes de son histoire au niveau de la politique, des libertés, des élections et de la naissance et du développement de la société civile », en soulignant que « la société civile n'existait pas en Tunisie ; le volume des libertés, des manifestations, des mouvements dans tous les secteurs et le volume des revendications étaient très importants ».
Amdouni a affirmé à Anadolu qu'« jusqu'à présent, nous vivons les fruits de cette révolution, car la génération actuelle n'a pas vécu la phase du despotisme mais a vécu la phase de la révolution, des libertés et de la démocratie, et cette génération n'acceptera pas cette situation (actuelle) ».
Des parties prenantes tunisiennes considèrent les mesures exceptionnelles de Saïed comme « un coup d'État contre la Constitution et la consolidation d'un pouvoir individuel absolu », tandis que d'autres forces y voient une correction du processus de la révolution de 2011.
Quant à Saïed, il affirme que ses mesures sont « des dispositions dans le cadre de la Constitution pour protéger l'État d'un péril imminent », insistant sur le fait qu'il ne porte pas atteinte aux libertés et aux droits.
« Les gens comparent maintenant deux époques, et même les partis qui ont soutenu le 25 juillet 2021 et l'ont considéré comme un accomplissement commencent à reculer et rejoignent petit à petit le camp du refus et des revendications de changement et de libertés », a conclu Amdouni.
* Traduit de l'arabe par Mariem Njeh
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