AA/ N'Djamena/ Mahamat Ramadane
L'ex-président burkinabè, Blaise Compaoré, ne sera pas poursuivi pour "haute trahison" ni pour "attentat à la Constitution", avait annoncé, fin septembre dernier, la Haute Cour de justice burkinabé, évoquant un "vide juridique".
Un verdict aussitôt dénoncé par des activistes et autres admirateurs du leader Thomas Sankara ainsi que par des intellectuels et des représentants de la classe politique africaine qui évoquent "une trahison" de toute l'Histoire du continent.
Pour eux, Compaoré est "incontestablement, le commanditaire de l'assassinat du leader panafricaniste Thomas Sankara et le responsable des tueries commises lors de l’insurrection contre son régime en octobre 2014".
"Blaise Compaoré est poursuivi pour "haute trahison" et "attentat à la Constitution", or, ces deux infractions ne sont pas prévues dans le droit positif burkinabé. Aucune loi ne définit ces deux forfaits. Les lois ont été faites à moitié", avait expliqué le procureur de la Cour de justice burkinabé, Armand Ouédraogo à la presse.
Un argument très peu convaincant, de l'avis de plusieurs intellectuels et activistes du continent.
"C'est une décision absurde que de renoncer à la poursuite judiciaire de Compaoré, juste parce qu'il n'y a pas de lois appropriées, en dépit des graves crimes commis sous son régime, notamment la répression de l'insurrection d'octobre 2014 qui a fait des dizaines de morts et de blessés, et surtout l'assassinat du leader panafricaniste Thomas Sankara, lors du coup d'Etat d'octobre 1987, qui a vu son arrivée au pouvoir", a déclaré à Anadolu le politologue tchadien, Evariste Ngarlem Toldé
"C'est une déception pour les Africains en général et une insulte à l'égard de la justice burkinabé en particulier", a-t-il ajouté.
Lors de la période transitoire, des députés et des membres de la Société civile ont tous exprimé leur "déception" face à cette décision, espérant, toutefois, que Compaoré sera, quand-même, sanctionné en sa qualité de ministre de la Défense nationale dans le cadre de l'affaire des victimes de l'insurrection et celle de l'assassinat de Thomas Sankara.
Jean-Hubert Bazié, parlementaire burkinabé sous la "transition", installée après la chute de Blaise Compaoré, a indiqué à la presse que l'absence de sanctions appropriées ne justifie point la non-poursuite des coupables.
«L’important, ce n’est pas qu’on ait prévu une sanction et parce que cette sanction n’est pas prévue dans les textes, que la personne qui a enfreint l’esprit de la loi ne doit pas être sanctionnée. Par contre, personne ne dira que l’obstination de Blaise Compaoré à vouloir faire sauter le verrou de la limitation des mandats prévue par la Constitution n’a pas causé de dommages», a-t-il déclaré à RFI.
Joint par Anadolu, l'opposant tchadien, Djividi Boukar, s'est, lui aussi, dit "consterné" par cette décision de la justice burkinabé, qui a renoncé à poursuivre celui qui a "mis fin à l'espoir africain véhiculé par le leader Thomas Sankara et qui a donné l'ordre de tuer des innocents qui réclamaient justice dans la rue".
"Je ne comprends pas l'inertie des justices africaines envers les dictateurs et criminels. On n'a pas à renoncer à juger un criminel parce qu'il y'a un vide juridique, les lois sont faites par les hommes, on a qu'à mettre sur pied des chambres africaines de justice pour le juger comme on l'avait fait avec l'ex-dictateur tchadien Hissein Habré... Cette décision est un non-sens», a-t-il dénoncé.
Même son de cloche du côté du politologue tchadien, Kassiré Nouradine, qui qualifie cette décision "d'insulte à la mémoire des victimes de l'ex-dirigeant burkinabé et aux familles politiques et biologiques du leader panafricain Thomas Sankara, assassiné au nom de la contre-révolution".
«En tant que panafricaniste, je suis très choqué par cette décision du procureur, mais il faut reconnaître que la justice est indépendante et de tels cas existent dans les procédures judiciaires. J'espère seulement que les victimes se constitueront partie civile pour interpeller la justice sur d'autres chefs d'accusation", a-t-il poursuivi.
Cette décision de la justice burkinabé n'est pas la première à avoir suscité de telles réactions. En juin dernier, elle avait, en effet, déjà renoncé à poursuivre le président de l'Assemblée nationale ivoirienne, Guillaume Soro, accusé d'avoir participé au coup d'Etat avorté du 16 septembre dernier contre le régime de transition burkinabé.
Début janvier, la justice militaire burkinabè avait, pourtant, lancé un mandat d’arrêt international contre le président de l’Assemblée ivoirienne en se fondant sur l'enregistrement d'une conversation téléphonique supposée avoir eu lieu entre lui et le dernier ministre des Affaires étrangères de Blaise Compaoré, Djibril Bassolé, en vue de soutenir le putsch.
Selon plusieurs observateurs, derrière ces décisions pour le moins "contestables" de la justice burkinabé, figure surtout "la volonté d'épargner la Côte d'Ivoire, pays voisin qui offre son hospitalité à Compaoré depuis l'insurrection d'octobre 2014, qui a mis fin à ses 27 ans de pouvoir".
La Côté d'Ivoire accueille également plus de trois millions de ressortissants burkinabé sur ses terres et approvisionne le réseau électrique burkinabé à hauteur de 50 à 80 mégawats par jour , soit plus de la moitié du déficit estimé à 110 mégawats, tel que précisé par le Premier ministre burkinabé en juin dernier. Autant de facteurs qui justifient selon les mêmes sources cette "complaisance" burkinabé vis-à-vis de son voisin.
Thomas Sankara est un homme d'État anti-impérialiste burkinabé, incarnation du panafricanisme du tiers-mondisme, il a fait rêver tant de générations politiques. Il incarne et dirige la révolution burkinabé du 4 août 1983 jusqu'à son assassinat, lors d'un coup d'État qui avait amené au pouvoir Blaise Compaoré, le 15 octobre 1987.