AA - Athènes
Les "Rums" (se prononce Roum), communauté grecque de Turquie, ont longtemps été affectés par les querelles entre Athènes et Ankara, de sorte que de nombreux Rums d’Istanbul ont dû quitter la Turquie dans les années 60.
Aujourd’hui, environ 50 000 Rums d’Istanbul vivent en Grèce, dont parmi eux, Stelyos Berberakis, Yorgo Kirbaki et Manolis Kostidis, célèbres figures du journalisme.
Réunis dans l’un des plus anciens restaurants (Zonars) de la capitale grecque, Athènes, les trois journalistes ont fait part, dans une interview accordée à l’Agence Anadolu (AA), de leurs observations concernant la situation des Rums, d’hier à aujourd’hui, ainsi que les relations bilatérales entre les deux pays.
Les trois journalistes ont raconté que le défunt footballeur Rum, Lefter Kucukandonyadis, joueur de Fenerbahce, a joué un rôle important dans l’apparition du sentiment d’appartenance chez les Rums.
"C’est avec Lefter que nous nous sommes sentis, pour la première fois, égaux avec les autres citoyens turcs", a affirmé Manolis Kostidis qui travaille aujourd’hui en collaboration avec les chaînes turques IHA et A Haber.
Citoyen turc né en Turquie, Kostidis a rapporté que son père Nico, commerçant à Istanbul dans les années 70, était connu sous le nom turc "Nihat".
"Ils se cachaient. Ils avaient peur. Actuellement, nous sommes connus en Turquie avec les noms Stelyo, Yorgo, Manolis. Nous parlons librement et de manière égale en montrant qui nous sommes. Nous vivons librement notre culte. C’est là, la plus grande différence", a martelé Kostidis afin de souligner la différence de traitement envers leur communauté entre la Turquie des années 70 et celle d’aujourd’hui.
"Autrefois lorsque j’allais au commissariat, je n’étais pas tranquille. Maintenant, je suis un citoyen turc. Parfois les Grecs l’interprètent mal. Moi j’affirme que la Turquie nous protège. Nous sommes traités comme des Caretta Caretta (espèce de tortue protégée). Nous sommes une communauté qui tend à disparaître."
Un avis partagé par son confrère, Berberakis, qui travaille en collaboration avec le journal turc Sabah et la chaîne turque NTV. Selon le journaliste Rum, la Grèce est comme un pays étranger avec lequel il partage uniquement la même langue et la même croyance.
"(En Turquie), nous nous sentons désormais comme des citoyens égaux. C’est vrai. Cependant, il y a quelque chose qui a été oublié. Nous, nous le savons. Cela est dû au fait que Recep Tayyip Erdogan ait été premier ministre. C’est à cette période que nous avons commencé à nous sentir égaux. Pourquoi? Parce que dans les 90 années qui ont suivi l’instauration de la République, ou plutôt, après Ataturk, le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a été le premier a traiter les Rums comme des citoyens."
Selon Berberakis, les Rums ont une double casquette. D’une part, ils sont citoyens turcs et d’autre part, ils sont une minorité.
"Ceux qui portent la casquette de la minorité ne peuvent critiquer Erdogan. Ce serait ingrat. Seuls ceux qui portent la casquette de la citoyenneté turque ont le droit de le critiquer. Personne n’a fait ce que Erdogan a fait en terme d’égalité. En Turquie, parmi les citoyens d’origine turque personne n’est au courant des erreurs de l’État commises contre nous. Tout cela n’a pas été enseigné. Nous savons la douleur que cela procure et connaissons celui qui a atténué cette douleur. Lorsqu’il était à Athènes, Erdogan avait prononcé un discours. J’ai entendu deux ou trois présidents d’association assis devant moi dire: ‘’nous ne serions pas venus ici si nous avions eu jadis, un premier ministre comme lui’’."
De son côté, Kirbaki, qui travaille avec la chaîne CNN Turk et le journal Hurriyet, a ajouté que seul Erdogan a abordé les événements survenus les 6 et 7 septembre 1955.
« ‘’Une erreur a été commise, les Rums ont été exilés’’ a affirmé Erdogan à plusieurs reprises. Cela a eu un effet très positif. C’est là que notre existence a été reconnue. Je paye des cotisations en Turquie depuis 1987. Moi aussi j’ai le droit de m’affirmer. Autrefois je ne le voulais pas. La religion était un facteur important pour les minorités. Nous aussi avons un patriarche à Istanbul. Le patriarche s’est vu reconnaître des droits, comme il n’en a jamais eu, depuis l’empire Ottoman. Les minorités sont une richesse. Les gens doivent comprendre cela."
Longtemps incompris par la Turquie et la Grèce, l’intégration des Rums n’a pas été simple, a raconté Kirbaki.
"Je jouais au foot à Beyogluspor (équipe d’Istanbul). C’était une équipe à majorité Rum. Les matchs ne se terminaient pas sans que nous recevions des coups. Chaque semaine on nous battait. ‘’Gaour! (Non musulman) Frappez-les!’’. C’était à la fin des années 60, début des années 70. Vous savez quelle était notre chance? Nous étions des Rums en Turquie. Nous sommes devenus des ‘’gosses de Turcs’’ ici. Les Grecs n’ont rien à voir avec nous et je ne pense pas avoir quoi que ce soit à voir avec les Grecs. Parce que nous avons grandi différemment. Nous avons grandi en Turquie. Nous avons fait nos études en Turquie. Nous avons fait l’armée en Turquie."
Une incompréhension partagée également par Kostidis qui n’a pas manqué d’être critiqué par les Grecs lorsqu’il a utilisé, au cours d’une émission télévisée grecque, le terme "Romios, terme grec pour désigner les Rums, plutôt que d’utiliser "Ellinas" signifiant "Grecs".
"Ils m’ont même insulté. Etre Rum est une culture. Notre religion est orthodoxe mais nous avons hérité de la culture ottomane que ce soit en termes de comportement, de philosophie, ou encore de religion. Ici, nous sommes différents des Grecs. Ceux qui sont ici sont Grecs. Notre langue est la même. Alors que les Rums chypriotes appellent les grecs ‘’Eladites’' qui signifie ‘’Grecs’’. Il y a une distinction géographique."
Si l’amitié turco-grecque débute dans les années 90, lorsque les deux pays s’entraident mutuellement face aux tremblements de terre survenus en 1999 sur leurs territoires, celle-ci s’est développée avec l’arrivée du premier ministre Erdogan, a constaté Berberakis.
Les trois journalistes qui s’accordent sur le fait que les médias grecs dénigrent constamment la Turquie et alimentent les préjugés au sein de la population, pensent que la Turquie doit surtout attirer les nouvelles générations de Rums qui tendent à délaisser, aujourd’hui, leurs terres d’origine.