AA/Tunis/Slah Grichi
Drôle et étonnant est le destin de ces Journées théâtrales de Carthage (JTC). Depuis leur naissance, elles ont été plusieurs fois jonchées ou carrément marquées par des événements exogènes majeurs, beaucoup plus que par les hauts et les bas artistiques qu'elles ont connus.
Le dernier en date et qui a précédé d'à peine une journée l'actuelle 19è session, n'est autre que la déclaration de Trump Al Qods capitale de l'Etat d'Israël, ce qui a entraîné l'annulation pure et simple des spectacles d'animation de rue qui devaient précéder l'ouverture officielle.
Bien avant et en novembre 1987, les troisièmes JTC étaient préparées sous la bannière de Habib Bourguiba ( premier président de la Tunisie après l'indépendance) pour se dérouler sous celle de Zine el-Abidine Ben Ali, le président déchu en 2011, qui a eu le flair de ne pas les perturber, malgré son accès "délicat" au pouvoir, car il n'était pas facile de renverser le "Combattant suprême" sans casse.
Cela avait impressionné les invités qui s'étaient attendus à un état d'urgence et une annulation automatique. Ils y ont vu un avantage tunisien sur le reste du continent africain et sur le monde arabe.
Naissance dans la douleur
Il faut dire que dès leur naissance, elles ont été vaccinées contre l'adversité. Un bref rappel des circonstances de leur conception.
Béchir Ben Slama qui allait s'avérer comme l'un des meilleurs ministres de la Culture que la Tunisie a connus, avait engagé un vaste programme de réformes et de réalisations, soutenu par son Premier ministre et ami Mohamed Mzali. Mais il était en conflit ouvert avec l'Union des comédiens chapeautée par l'intransigeante grande figure du théâtre tunisien Fadhel Jaziri qui comptait autour de lui de grosses pointures dont Taoufik Jébali, Noureddine Ouerghi, Abdelaziz Mahrezi...
L'Union avait une liste de revendications dont en premier lieu et avant tout, le statut d'homme de théâtre et sa couverture sociale. Ben Slama qui n'était pas contre, ne voulait pas attendre qu'un projet dans ce sens soit élaboré et soumis à la Chambre des députés, pour passer à autre chose.
Ce bureau de l'Union qui tenait au statut d'abord, s'est vu abusivement dissout par Ben Slama -le ministre de l'Intérieur, le seul habilité à prendre une telle mesure, avait lui même dénoncé cette décision- et chassé se son local abrité par la maison de la culture Ibn Khaldoun, dans le centre de la capitale.
Dans la foulée, Moncef Souissi, le père du théâtre régional et le maître artisan de la fameuse troupe du Kef qui concurrençait et, parfois, surclassait la fameuse troupe de la ville de Tunis du talentueux et charismatique Aly Ben Ayed, est débauché du Golfe où il enseignait, encadrait et montait des pièces par Béchir Ben Slama pour la mise en place du Théâtre national et l'organisation presque immédiate d'une manifestation théâtrale à dimension arabo-africaine analogue et en alternance annuelle avec les Journées cinématographiques de Carthage (JCC).
C'est ainsi que naissaient les JTC qui se tenaient les années impaires. Mais sitôt annoncé, ce festival fut décrié par bon nombre de troupes et d'hommes de théâtre, les dits indépendants -l'ensemble du secteur ne survivait que par les subventions de l'Etat-, surtout. Leur majorité tiendra bon et boycottera ce qui devait être -il le sera quand même- le plus grand rendez-vous du 4è Art arabe et africain.
La participation tunisienne s'en ressentira. Aucune distinction pour les hôtes, alors que le Libanais Roger Assaf remporte le grand prix des premières JTC (1983).
L'indélibile empreinte de Souissi
En dépit d'un niveau à peine moyen des pièces présentées -préparation à la hâte, donc manque de prospection- et en dépit de la réfection que subissait le théâtre municipal, le seul espace digne d'accueillir des pièces, Moncef Souissi a su créer une dynamique festive avec des expositions, un colloque de haut niveau, des débats, des ateliers, des rencontres... Tunis a pris les couleurs d'un arc-en-ciel.
Il a surtout pu amener, grâce à son aura et à son riche carnet d'adresses, des monstres du théâtre arabe qui ont fait trembler les planches des scènes par leurs oeuvres ou leurs prouesses de comédiens. Nous en citerons l'Algérien Mustapha Kateb, les IrakiensIbrahim Jalel et Youssef El Ani, la LIbanaise Nidhal Achkar, le Marocain Taïeb Seddiki, les Egyptiens Abdallah Gheïth, Sana Jamil, Karam Moutawaâ... Ils étaient répartis qui pour statuer dans le jury, qui pour donner une conférence, qui pour animer un atelier, qui pour recevoir un hommage...
Moncef Souissi, avec la ténacité d'un passionné convaincu, améliorera toujours plus cette manifestation, affermira sa dimension africaine, programmera des pièces parallèles du monde, introduire des récitals de musique et de poésie. Il réconciliera surtout l'ensemble du secteur tunisien avec les JTC qui seront prisées et courues par tous.
Et c'est grâce à elles aussi que seront révélées la suprématie du théâtre tunisien, la force du texte irakien, la finesse libanaise et la portée engagée palestinienne. En cinq sessions, -on lui a accordé un break en 1989- Souissi a élevé cette manifestation en lieu de pélerinage privilégié et sacré.
Les directeurs qui se sont succédé depuis n'ont pu faire mieux que gérer et essayer de lui garder la tête hors de l'eau. Leur prédécesseur a placé la barre trop haut. Mohamed Driss qui a dédaigné la dimension africaine la réduisant au maximum, a fini par lui porter un coup fatal en lui enlevant depuis les années 2000, ce qui lui restait d'intéressant : la compétition, le palmarès et les prix. En les rétablissant, l'actuel directeur, hatem Derbal, a apporté un regain d'intérêt à ces JTC, mais cela sera-t-il suffisant pour leur redonner leurs couleurs d'antan?
Et puis ne serait-il plus opportun de faire preuve de modestie et de renoncer à la périodicité annuelle introduite depuis 2015?
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