AA/ Bangui/ Thierry Brésillion
Avec la hausse du banditisme dont ils ont été victimes et l'incertitude des évolutions sur le terrain, les intervenants humanitaires en Centrafrique s'alarment d'une dégradation sécuritaire difficile à endiguer et demandent le respect de leur impartialité.
Une série d’incidents dramatiques ont endeuillé, la semaine dernière, les organisations humanitaires. Le plus grave a été l’attaque par un groupe armé d’un hôpital animé par Médecins sans frontières (MSF) à Boguila, le 28 avril. Le bilan s’élève à 16 morts dont trois employés locaux de l’ONG, et des dizaines de blessés, dont six grièvement. Suite à cette tragédie, MSF a annoncé la suspension, pendant une semaine, de ses activités médicales non urgentes dans toute la Centrafrique et les pays limitrophes.
« Nous devons envoyer un signal fort pour manifester le caractère inacceptable de ces événements. En dix huit mois, MSF a été la cible de 115 incidents de sécurité, parfois très graves. C’est la possibilité de continuer le travail humanitaire dans les zones où il est le plus nécessaire qui est en jeu », a justifié Stefano Argenziano, chef de mission MSF-Hollande en RCA, lors de l’annonce de cette décision le 5 mai.
L’inquiétude de MSF est partagée par l’ensemble de la communauté humanitaire largement déployée en Centrafrique. « Nous demandons une reconnaissance de notre impartialité et de notre mandat humanitaire, insiste Nicolas Fuschs, chef de la mission ACF (Action contre la faim) en RCA, dans une déclaration à Anadolu. L’enjeu est l’accès aux populations les plus vulnérables. Si nous devenons des cibles, cela remettait en cause notre présence. Les structures humanitaires doivent être des sanctuaires. »
Le pic de la crise politique semble passé toutefois, et l’intensité de la violence a nettement diminué. « La sécurité sur la route reliant Bangui au Cameroun a été rétablie et deux convois escortés par semaine permettent d’acheminer le ravitaillement en matériel et en nourriture », assure Amy Martin, chef du bureau OCHA (le bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies) en Centrafrique, dans une déclaration à Anadolu « Nos données médicales enregistrent une diminution sensible des morts violentes », note pour sa part Sylvain Groulx, chef de la mission MSF en RCA, dans une déclaration à Anadolu.
Mais la situation sécuritaire reste tendue, comme en témoignent les incidents de la semaine dernière. « Les humanitaires et les Nations unies ne sont pas visées en tant que tels », souligne Amy Martin. Mais ils subissent les conséquences de l’évolution de la situation politique et militaire.
Le Nord du pays, à la frontière du Tchad, où s’est produit l’attaque de Boguila, est un vide sécuritaire dans lequel évoluent des groupes armés liés à l’ex-Seleka (l’ancienne coalition de rébellions qui avait pris le pouvoir de mars 2013 à janvier 2014) et les éleveurs, souvent armés, en période de transhumance.
L’essentiel des tensions se noue autour la zone où s’affrontent les groupes de l’ex-Seleka et des milices anti-balaka, le long d’une ligne de Kaga Bandoro, Dekoa, Grimari, à l’ouest de Bangui. « Sur la route qui mène vers cette région depuis la capitale, depuis plusieurs semaines, les anti-balaka fouillent les véhicules, observe Amy Martin. Ils contrôlent les identités à la recherche de musulmans. »
C’est dans ces circonstances qu’un chauffeur et deux manutentionnaires recrutés par les ONG Première urgence et Aide médicale international pour un convoi d’aide humanitaire, ont été abattus le 30 avril dernier. « Nous voulons développer nos activités dans cette direction, vers la ville de Damara, explique Nicolas Fuchs, mais c’est difficile de l’envisager sans une lecture claire de la dynamique militaire »
A cette dynamique politique, s’ajoutent des motivations économiques. « La désorganisation du pays, l’abondance des armes et l’effondrement du pouvoir d’achat favorisent la délinquance, explique Nicolas Fuchs. Si les ONG sont visées, c’est d’abord en raison des ressources qu’elles sont supposées détenir » note pour sa part Amy Martin « Les coupeurs de route cherchent d’abord l’argent et les téléphones »
Les moyens matériels des ONG constituent une source de convoitise pour les groupes armés. Selon certains témoignages, l’attaque de l’hôpital de Boguila a été un braquage qui a mal tourné. Fin février, les équipes de MSF ont été plusieurs fois rançonnées et leurs véhicules leur ont été confisquées. « Nous avions retiré notre personnel pendant une dizaine de jours et suite à notre protestation, le commandant de zone de l’ex-Seleka avait été changé et la situation s’est sensiblement améliorée », raconte Sylvain Groulx.
Mais l’éclatement des organisations politico-militaires est un obstacle au rétablissement durable de la sécurité. « Nous avons des discussions avec les cadres locaux sur nos différents sites d’intervention. Ils sont plutôt coopératifs, mais ils n’obéissent à aucune hiérarchie », déplore Amy Martin. Une telle évolution pourrait compromettre le déploiement humanitaire dont la population civile serait la première à faire les frais.
Les déplacements de populations ainsi que la dégradation de la situation humanitaire et sécuritaire ont fait des organisations humanitaires des acteurs essentiels du conflit en Centrafrique. Depuis septembre 2012, ce sont 12 humanitaires à avoir perdu la vie dans des actes de violence, selon le bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).