AA/ Bangui/ Pacôme Pabandji
De sa cabine téléphonique qu'elle tient non loin de la Place de la République, en plein centre de la capitale centrafricaine Bangui, Yvette observe sous un nouvel oeil, en ce jour, une patrouille des forces onusiennes en RCA (Minusca) stationnant à quelques dizaines de mètres.
"Je ne dirais pas que je n'ai plus confiance dans la Minusca, après tout, ceux qui se sont rendus coupables de ces forfaits ne sont qu'une infime minorité" lance-t-elle, comme pour s'excuser, dans une déclaration à Anadolu.
"Mais aujourd'hui, je suis soulagée et j'espère que le prochain chef de la Minusca sera particulièrement sévère, ne tolérant pas les incartades de ses soldats !" poursuit Yvette, avant de reprendre son activité.
Comme Yvette, le sentiment de soulagement, mêlée à l'espoir, de voir un nouveau dirigeant dissuader "quelques vicieux" de profiter du dénuement ou de la naïveté de la population à des fins malsaines, est partagé partout ailleurs.
L'Organisation Non Gouvernementale, Amnesty International, avait dénoncé, mardi, un nouveau cas de viol d'un Casque bleu sur une fillette centrafricaine. Des allégations qui ont aussitôt provoqué l'indignation des populations qui pariaient sur ces forces pour résorber la crise et apporter la paix.
Dès le lendemain, le chef de la Mission onusienne en RCA, le Sénégalais Babakar Gaye, a présenté sa démission. "Une démission forcée" dit, sans ambages, à Anadolu un fonctionnaire international en poste à Bangui.
"Techniquement, c'est une démission, mais si on considère qu'elle a été demandée par Ban Ki-Moon, ça devient un limogeage" poursuit-il avant d'insister sur la mesure "symbolique" de ce changement. "Gaye n'est pas tenu directement pour responsable de ce qui s'est passé; Ban Ki-Moon lui a, d'ailleurs, rendu hommage dans le même discours où il annonçait son départ.", rappelle-t-il.
"Mais il fallait, en même temps, marquer le coup car même si Gaye a effectivement ouvert des enquêtes sur ce nouveau cas dès qu'il en a pris connaissance, ces soldats relevaient de sa responsabilité" analyse la même source.
Les Banguissois sont conscients d'ailleurs conscient du caractère symbolique de cette décision. «La démission de Gaye est un grand message du patron de l'ONU qui surveille la situation ici !», lance Jean Serge, un habitant de Bangui, dans une déclaration à Anadolu.
Dans la ville de Bambari dans le centre du pays, où sont également présents des Casques bleus, la population salue la décision du siège de l'ONU. «Quand j'ai suivi cette information de son limogeage à la radio, j'ai presque crié de joie. On espère qu'il y aura du changement avec le nouveau chef de la mission», explique Issa Tidjani, de confession musulmane, en disant espérer qu'il soit "plus ferme, plus sévère et plus réactif".
Pour Eddy Symphorien Kparekouti du parti de l'unité et de reconstruction de la Centrafrique, "Babakar Gaye, avec toute sa motivation, a eu des difficultés à gérer la crise centrafricaine" dit-il à Anadolu, en soulignant, en guise d'exemple, "l'arrestation tardive par la Minusca du chef Anti-Balaka Andjilo."
C'est d'ailleurs cette milice à majorité chrétienne qui était responsable de l'embrasement de la situation en Centrafrique depuis fin 2013, notamment par ses exactions commises contre les musulmans (minoritaires) de ce pays, amalgamés aux Seleka, milice au pouvoir en 2013, à majorité musulmane, elle-même responsable de crimes contre des chrétiens.
"Il a surtout tardé à transmettre la réalité de la souffrance du peuple centrafricain au Conseil des Nations Unies. Je relève aussi que la première affaire dans laquelle étaient [présumés, ndlr] impliqués des soldats de la Minusca suit toujours son cours, 4 mois après sa révélation. Les soldats en question n'ont encore reçu aucune sanction !" poursuit le politicien centrafricain, précisant que les Casques bleus dont les abus sexuels avaient été révélés fin avril dernier, "circulent toujours librement et poursuivent leur travail au sein de la Minusca."
Face à ce qui a été décrit comme du "laxisme", l'association des paysans de Centrafrique, dirigée par Pascal Bida Koyagbele, a publié jeudi, un communiqué de presse, se félicitant de la décision du secrétaire de l'ONU et promettant d'engager des poursuites contre Gaye.
« Nous sommes très satisfaits du départ du représentant du SG de l'ONU en Centrafrique que nous avions demandé au secrétaire général des Nations Unies dans un courrier adressé le 21 Juin 2015. (...) Au nom de l'Association des paysans centrafricains, nous allons poursuivre Monsieur Gaye devant la Cour Pénale Internationale (CPI) pour complicité de crimes de guerre», précise ce communiqué de presse signé par Koyagbélé, alors qu'aucune réaction à ces propos n'a été recueillie auprès de l'ancien chef de la Minusca.
Celui-ci avait été nommé à la tête de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour le soutien à la Centrafrique, en juillet 2014, après avoir été chargé, dès juin 2013, du Bureau intégré des Nations unies pour la consolidation de la paix en République centrafricaine (Binuca).
Depuis, sa nomination à la tête de la Minusca, qui compte 12.000 hommes, les violences interconfessionnelles ont quasiment disparu, et la transition arriverait, manifestement, à bon port, avant la fin de l'année.
Jeudi soir, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a nommé le gabonais Parfait Onanga Yanga a la tête de la Minusca en remplacement de Gaye. Cette décision n'a toutefois pas encore été officiellement annoncée par l'ONU, selon une source diplomatique à Bangui.