AA/ Bangui/ Thierry Brésillon
Un groupe de peuls a effectué un périple tragique à travers la Centrafrique en guerre, en quête d’un refuge. Malgré la protection de quelques chefs anti-balaka, 53 des leurs ont été tués, puis, ils ont perdu leurs 7000 têtes de bétail. Ils sont aujourd’hui rassemblés à la sous-Préfecture de Yaloke. Leurs représentants demandent leur acheminement vers le Cameroun.
La sous-préfecture de Yaloke qui surplombe cette petite ville à 200 km de Bangui n’est plus en service. Ses bâtiments administratifs et son vaste terrain abritent plus de six cents éleveurs peuls installés depuis début mai dans des conditions précaires. Privés des vaches et du lait qui constituent leur subsistance habituelle, ils vivent dans la peur, traumatisés par les menaces qu’ils avaient subies et le souvenir d’un périple tragique.
En janvier, le groupe dont ils relèvent, les Mamaji, a quitté ses pâturages entre Boda et Mbaiki, dans la Préfecture de la Lobaye à environ 100 Km à l’ouest de Bangui. A l’époque, la vindicte anti-musulmane faisait rage et ils se sont mis en route vers le Nord, espérant se cacher en brousse. Ils partent avec 7000 têtes de bétail.
Mais ils subissent alors le harcèlement continuel des anti-balaka. Ces groupes d’autodéfense villageois constitués en réponse aux exactions de la Seleka (la coalition de rébellions du Nord, arrivée au pouvoir en mars 2013), se livrent depuis le mois de décembre à des représailles, souvent avec l’appui de la population, contre les tous musulmans, accusés d’avoir collaboré avec la Seleka. Les peuls, traditionnellement en conflit avec les éleveurs en raison des passages de troupeaux sur les terres cultivées, sont particulièrement visés.
Arrivés à proximité de la localité de Beca, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Yaloke, ils établissent un contact avec deux officiers anti-balakas de la sous-préfecture pour demander leur protection. « Ils ne sont pas impliqués dans les violences que nous avons subies à Yaloke, nous n’avions pas de raison de les attaquer », explique Raymond Manga-Lah, le porte-parole du comité des anti-balakas de la sous-préfecture.
Avec cette étrange protection, ils tentent de regagner le village de Djobeu, un peu plus au Nord, où ils espèrent trouver un pâturage plus adapté pour leur troupeau, courant mars. « Mais ils doivent emprunter la route nationale 1, ils subissent alors les attaques de la population et se dispersent à nouveau en brousse », raconte l’abbé Danny, prêtre catholique de la paroisse de Yaloke qui se mobilise pour leur venir en aide avec l’appui de la sous-préfecture.
« Les anti-balakas de Yaloke n’ont pas pu nous protéger, j'ai été gravement blessé et je suis resté trois jours sans soin », témoigne Al Hadji Bouba, le visage fendu par un coup de machette.
Progressivement, ils se regroupent à Djobeu. « Malheureusement, le temps que nous arrivions à les rejoindre, certains se sont impatientés et ont emprunté la route de Bossangoa, au Nord, dans l’espoir de rejoindre le Tchad. Nous n’avons plus de nouvelles. J’ai bien peur qu’ils aient été massacrés en route », se désole l’abbé Danny.
Fin mars, les anti-balaka qui tentent de les protéger les font sortir des grottes où ils sont abrités, pour les regrouper dans la localité de Gaga, à une trentaine de kilomètres de Yaloke. Durant cette période, pour subvenir à leurs besoins, ils sont contraints de vendre leurs vaches à la population qui profite de leur situation. « Les gens et des anti-balaka nous les achetaient à un très mauvais prix, jusqu’à 15 000 francs CFA (31,42 usd) pour des bêtes qui valent plus de 100 000 (209,45 usd) ou 200 000 francs CFA (418,89 usd) », déplore Al Hadji Bouba.
De plus en plus démunis, leur situation se détériore. Fin avril, les anti-balaka désirant reprendre leurs travaux habituels, dans les chantiers d’or ou les travaux agricoles, les remettent aux autorités le 27 avril. Après une semaine dans un terrain privé, ils sont finalement installés à la sous-Préfecture. « Nous avons subi quatre grandes attaques, 53 des nôtres sont morts, des dizaines ont été blessés et nous n’avons plus aucune vache », constate Abdoulaye Ibrahim, le porte- parole de la communauté.
Assistés par la seule paroisse catholique et quelques élans de solidarité, ces Peuls souffrent d’une situation sanitaire et alimentaire qui ne cesse de se dégrader. « Nous dépendons de la viande et du lait, mais ne pouvons pas manger une bête qui n’a été sacrifiée selon le rituel musulman », explique Abdoulaye Ibrahim. Pierrette Benguéré, sous-préfet de Yaloke espère pouvoir éviter, conformément aux orientations du gouvernement, leur départ hors de la République centrafricaine. L’objectif étant de lutter contre le départ des musulmans.
« Nous espérons pouvoir obtenir une subvention pour reconstituer le cheptel qu’ils ont perdu et mettre un terrain à leur disposition en attendant que la sécurité leur permette de repartir en brousse », explique-t-elle. Mais, cette perspective convainc difficilement les intéressés. « Nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps, le mois de Ramadan arrive et nous ne pouvons le passer dans ces conditions. Nous voulons partir rejoindre nos parents au Cameroun », martèle leur porte-parole. « Nous ne sommes pas en sécurité, pour être escortés par la MISCA (la mission militaire africaine), nous devons donner de l’argent aux soldats. Ici, les gens nous menacent en permanence ».
La région de Yaloke est traumatisée par les terribles violences de la Seleka qui cherchait à s’approprier l’or détenu par les habitants. Des exactions auxquelles auraient pris part les Peuls locaux. Mais, les familles de ces derniers installées à la sous-préfecture en font aujourd’hui les frais. Cette scène dont a été témoin l’envoyé spécial d’Andalou en atteste : à peine sorti sur le bord de la route, un Peul est agressé verbalement par les jeunes passagers d’une voiture qui font mine de l’égorger, et moins d’une minute plus tard, un passant se campe juste devant lui et l'apostrophe: « Toi tu es de la Seleka ! »