AA / Tunis / Mourad Belhaj
C’est dans un contexte historique et géopolitique des plus difficiles, avec une guerre sanglante qui bat son plein au sein même de l'Europe, entre la Russie et l’Ukraine, que les Français iront demain, 24 avril, exprimer leur choix lors du second tour de l’élection présidentielle.
Celle-ci qui verra s’affronter le président sortant, Emmanuel Macron, considéré par ses détracteurs comme étant le représentant du pouvoir économique et de la finance internationale, et Marine Le Pen, candidate du parti d'extrême droite, Rassemblement national (RN), recyclé au fil des ans en "ultra-droite modérée" (litote politique rendue possible par l’irruption sur la scène politique du trublion Éric Zemmour, qui s'est imposé à la droite du RN).
Si les deux camps ne cessent d’affirmer que cette présidentielle posera les jalons d’un renouveau de la scène politique française, voire de la scène politique européenne, d’autres n’y voient qu’une énième occasion de voir les deux "récidivistes" de 2017 n’offrir aux français que le choix "entre la peste et le choléra".
Le peuple français a-t-il pour autant dit son dernier mot ? Cette présidentielle sonnera-t-elle le glas des aspirations et des revendications qui ont fait les moments forts de la campagne du premier tour ?
La réaction de la rue et d’une frange de la France longtemps ostracisée laissent à penser que le rideau est loin d’être tombé et que ce second tour de la présidentielle en appellera sans doute un "troisième", celui des législatives de juin 2022, qui risqueraient de changer radicalement la donne en imposant une cohabitation entre un président (ou une présidente) positionné(e) à la droite (voire à l’extrême droite) de l’échiquier politique et une "nouvelle gauche" en gestation.
** Rejet du résultat du premier tour
Suite au verdict des urnes à l'issue du premier tour des élections présidentielles, une assemblée d'étudiants réunie le 13 avril dans l'Amphithéâtre Oury a voté, à une large majorité, l'occupation de l'université de la Sorbonne.
Ils avaient pour slogan "Ni Le Pen ni Macron" et déclaraient "ne pas vouloir choisir entre la peste et le choléra".
L'occupation a pris fin le lendemain sur décision des organisateurs, qui sont restés retranchés dans le bâtiment pendant plusieurs heures après les tentatives de la police de les déloger et les heurts qui se sont produits à l'extérieur.
Ces manifestations s’étaient, entre le 13 et le 14 avril, étendues à plusieurs autres universités en France : les universités de Paris VIII, Paris-Nanterre et le campus Jourdan de l'École Normale Supérieure ont connu des occupations similaires, ainsi que certains locaux de Sciences Po à Nancy et à Paris, théâtres d'affrontements avec des militants d’extrême droite.
Une fois les occupations de facultés terminées, la protestation a "migré" vers la rue. Samedi 16 avril, un cortège a battu le pavé de la capitale française pour signifier son refus de voir l'extrême droite accéder au pouvoir.
L'UNEF (principal syndicat étudiant français), expliquait ainsi que "ce mouvement, et en particulier les manifestations étudiantes, sont le fruit d'un long cheminement. Au cours des cinq dernières années, nous nous sommes opposés activement aux politiques qui nuisent aux étudiants, et nous continuerons à le faire".
Les étudiants n’étaient pas seuls à descendre dans la rue après le résultat du premier tour du 10 avril. En effet, des militants du mouvement "Extinction Rebellion", ont occupé pendant trois jours les abords de la Porte Saint-Denis, dans le quartier des Grands Boulevards à Paris, dénonçant une "inaction climatique dangereuse" des dirigeants et l’absence de réelles perspectives écologiques dans les programmes des deux candidats qui s’affronteront le 24 avril.
Proposant un futur "vivable et juste pour tous", pour remettre le climat au centre des débats, ils avaient pour slogan "Voter ne suffit plus", baptisant leur mouvement de désobéissance civile "l’inévitable rébellion".
Ce même 16 avril, plusieurs mouvements et associations de la société civile française, notamment la Ligue des droits de l’Homme (LDH), la Confédération générale du travail (CGT), le Syndicat de la magistrature (SM) ou encore le Syndicat national des journalistes (SNJ), de même que les mouvements antiracistes MRAP et SOS Racisme, ont appelé à manifester dans plusieurs villes de l’hexagone, à Paris, Nancy, Lyon, Reims ou encore Marseille, unis dans leur rejet de l’accession de l’extrême droite au pouvoir !
"En rejetant Marine Le Pen, il s’agit d’empêcher l’avènement d’un projet de société destructeur de l’État de droit, de la république démocratique sociale et solidaire que nous défendons chaque jour", peut-on lire dans un communiqué commun, publié sur le site de la Ligue des droits de l'Homme, appelant à participer à ces manifestations.
Et le communiqué d’expliquer les causes du "score inédit" de l’extrême droite lors de ces élections, affirmant : "Les responsabilités sont à chercher du côté des politiques ultralibérales menées depuis des années qui ont exacerbé les injustices et les inégalités sociales, enfoncé des territoires et des populations dans la précarité et le désarroi."
Les gilets jaunes ne sont pas en reste ! Leur mouvement de contestation dans les ronds-points, les péages et les centres-villes, initié en novembre 2018 et basé sur des revendications liées aux inégalités sociales, notamment la baisse du pouvoir d'achat, avait ébranlé la première phase du quinquennat d’Emmanuel Macron, avant d’être étouffé à la faveur de la crise engendrée par la pandémie de Covid-19.
Selon Magali Della Sudda, politologue et chargée de recherche CNRS à Sciences Po Bordeaux, "les Gilets jaunes ne se sont pas évaporés après avoir retiré leurs gilets". Elle estime que certains signes montrent que le mouvement reprend du poil de la bête et "se focalise à nouveau sur les thématiques qui étaient à l'origine de son action, à savoir le pouvoir d'achat et la justice sociale".
"Même s'il peut faire l'objet de débats, même si on peut le retrouver sous différentes formes et recomposé autour d'autres enjeux, le mouvement des Gilets jaunes existe encore", affirme-t-elle.
Priscillia Ludosky, figure de proue du mouvement qui envisagerait de se présenter aux élections législatives de juin 2022, déclarait même en mars dernier : "Si Macron est réélu, il y a de fortes chances que j’appelle à descendre dans la rue".
** L’inconnue des électeurs de Mélenchon
Le concertina, instrument de musique à vent, comme l'accordéon, était décrit par l’humoriste Raymond Devos comme caractérisant le mieux l'alternance en politique : "Quand on appuie à droite ça souffle à gauche. Lorsqu'on appuie à gauche ça siffle à droite. Et à l'intérieur c'est du vent !"
Au-delà de l’anecdote, le désenchantement des français vis-à-vis de la classe dirigeante de leur pays, toutes tendances confondues, demeure un fait inaliénable, se traduisant par un taux d’abstention qui a poussé nombre de candidats à inclure la comptabilisation du vote blanc dans leurs programmes.
Ces élections présidentielles ont surtout eu pour conséquence de laminer les principaux partis qui se partageaient le pouvoir en France depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les Républicains de centre-droit et les Socialistes qui dominaient la Gauche, dont les candidates, Valérie Pécresse et Anne Hidalgo, n'ont même pas réussi à atteindre le seuil des 5% nécessaires au remboursement des dépenses électorales.
Arrivé troisième lors du premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril, avec 21,95 % des voix, (meilleur score d'un troisième candidat à l'élection présidentielle sous la Ve République, autant en terme de nombre de voix que de pourcentages des suffrages exprimés, soulignent les médias français), Jean Luc Mélenchon déclarait dans son intervention suivant l’annonce des résultats préliminaires (confirmés depuis), devant un parterre de partisans qui appelait à la "résistance" : "Une nouvelle page du combat s’ouvre ! "
Estimant que le pays est entré dans un "état d’urgence politique", il a fustigé les "institutions de la cinquième république et cet étrange système de tirage au sort qui aboutit à vous demander de choisir entre deux maux, dont vous sentez qu’ils sont à la fois terribles pour vous-même et qu’ils ne sont pas de même nature. Et chacun de vous se trouve mis au pied du mur de sa conscience (…) Je connais votre colère, mais ne vous abandonnez pas à commettre des erreurs qui seraient définitivement irréparables".
Et de marteler : "Nous savons pour qui nous ne voterons jamais ! (…) Vous ne devez pas donner une voix à Madame Le Pen ! Il ne faut pas donner une seule voix à Madame Le Pen !"
Traçant les lignes des combats politiques à venir, le tribun insoumis souligne que l’élan qui l’a porté à quelques milliers de voix du second tour (400 mille voix de moins que Marine Le Pen sur 48 millions d’électeurs inscrits), a eu pour effet de créer ce qu’il a désigné comme le "pôle populaire" : "Comment se cacher la fierté du travail accompli ? Le pôle populaire existe (…) nous avons construit cette force (…) la lutte continue !"
Une consultation a été organisée auprès des soutiens du candidat de La France Insoumise, sur le site de sa campagne. 37,65% des 215.292 voix exprimées favoriseraient un vote blanc ou nul, alors que 33,4% ont exprimé leur intention de voter pour Emmanuel Macron et que 29% d’entre eux ont déclaré qu’ils feraient le choix de l'abstention.
Si le vote pour la candidate du RN n’était pas inclus dans la consultation, plusieurs analystes français, dont Bernard Sananès, président de l'institut d'études Elabe, cité par BFM Tv, déclarait que le vote des partisans de Mélenchon était partagé en trois : "Un tiers pour Macron, un tiers pour Le Pen et un tiers pour l’abstention".
Pour autant, le leader de la France Insoumise ne s’avoue pas encore vaincu ! Intervenant sur BFM Tv le 19 avril, il lance un nouveau pavé dans la mare en évoquant les élections législatives de juin 2022.
Faisant l’état des lieux de la scène politique française, il explique que "le pays est divisé en 3 blocs à peu près égaux, le bloc de la Droite et des libéraux (11 millions 400 mille voix), le bloc de l’extrême droite (11 millions 300 mille voix) et le bloc populaire (11 millions 200 mille voix), des blocs qui sont extrêmement divisés entre eux". Et d’ajouter :"à côté de ces trois blocs, il y a le bloc des abstentionnistes".
C’est à la lumière de ce constat de départ qu’il appelle de ses vœux un "rassemblement dans le cadre de l’Union populaire" lors des élections législatives à venir, estimant que cette initiative serait à même de convaincre les 12 millions d’abstentionnistes et créer "un véritable bloc central"
"Je demande aux français de m’élire premier ministre (…) je leur demande d’élire une majorité de députés insoumis", a-t-il lancé, estimant que les élections législatives pourraient devenir un "troisième tour" de la présidentielle.
Rappelant que l’Union populaire (mouvement visant à rassembler des personnalités extérieures à La France insoumise afin de préparer la refondation de la gauche) est arrivée en tête "dans 105 circonscriptions du pays, c’est-à-dire 20% d’entre elles", et ajoutant qu’il a été porté au second tour dans plus de 420 circonscriptions, Mélenchon estime qu’il serait possible de réussir le pari d’imposer une cohabitation au prochain président, quel que soit le nouveau locataire de l’Elysée.
Promettant une intense campagne pour les législatives, Mélenchon explique que si les électeurs venaient à répondre à son appel, il serait alors, non pas le premier ministre d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen, mais "le premier ministre des français" !
Ceux-ci l’entendront-ils ? Rendez-vous les 12 et 19 juin prochain…
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