AA / Alger / Khedidja Baba Ahmed
« La violence à l’école est la conséquence de la mixité. Cessez la mixité dans les écoles, séparez les filles des garçons, créez des classes bien distinctes et l’on ne parlera alors plus de violences à l’école ». «C’est là la dernière salve en date contre les efforts de modernisation et d’ouverture de l’école algérienne, cible des conservateurs qui ont fait sombrer, des décennies durant, l’éducation nationale dans la «médiocrité» et que la ministre du secteur, Nouria Benghabrit, est venue, depuis 4 ans, perturber et entraver leur œuvre en s’attaquant au mal qui ronge l’école.
L’école algérienne a, en effet, connu des violences notamment ces dernières années. Le phénomène de violence en milieu scolaire a pris de l’ampleur et plus de 40.000 cas de violence entre les élèves sont enregistrés chaque année.
Il n’en fallait pas tant pour qu’un « illustre » Smail Boulbine , médecin de son état, choisisse la journée du 8 mars dernier, symbole international de la lutte des femmes, pour organiser une grande conférence pour parler de la mixité dans les écoles et demander à ce qu’on y mette fin.
Le docteur va plus loin en annonçant « que d’ici 2025, toute l’administration sera féminine à hauteur de 80% et ce sera une catastrophe ». Aussi, préconise-t-il des écoles de garçons avec une direction 100% hommes et des écoles de filles avec une direction 100% femmes.
En fait, outre la mixité dans le milieu scolaire qu’il appelle à proscrire, le conférencier vise plus : « les femmes doivent être évincées du monde du travail et notamment de l’administration et être remplacées par des hommes».
Propos d’un illuminé ? Assurément non, il n’est pas le seul à s’attaquer à l’école. Beaucoup d’autres acteurs au sein de l’éducation comme en dehors considérant qu’il n’y a pas plus grand danger que cette ministre de l’Education, femme de surcroit, qui vient bouleverser l’ordre établi par ses prédécesseurs et travailler à améliorer la qualité de l’enseignement, en sortant l’école de la sinistrose dans laquelle elle baigne depuis plus d’une décennie.
Le projet de la ministre allait ébranler toutes les certitudes, surtout celles qui pensaient que les baathistes, qui ont longtemps sévi dans le secteur, allaient continuer à garder sous leurs girons l’école, socle et moyen d’encrage profond de tout projet de société, l’enfant étant le citoyen de demain.
Alors que certaines pratiques rétrogrades avaient quelque peu disparu, tout au moins d’une manière ostensible après la décennie noire du terrorisme, elles reviennent en force ces derniers temps et se font voir à différents endroits. Les conservateurs, ayant désespéré de voir la ministre quitter son poste sont passés à l’offensive. Des chefs d’établissements d’enseignement ont aménagé des salles de leurs établissements en immense salle de prière pour des enfants qu’on oblige à prier, avant que le cours ne commence et en rognant sur les horaires d’enseignement et que cette pratique ne figure pas dans les programmes officiels. Lors de la rentrée scolaire de septembre dernier, des filles non voilées se sont vues interdire carrément l’entrée d’un lycée à Draria, dans la banlieue algéroise.
Ce ne sont là que quelques faits qui symbolisent la tentative de récupération par les fanatiques d’un secteur pris aujourd’hui en charge par une femme qui contre vents et marées avance dans sa réforme totale de l’enseignement.
TIRS GROUPES CONTRE UN MINISTRE « DE SURCROIT FEMME »
Dés la nomination en juin 2014 à la tête de l’Education nationale de Benghabrit, experte en pédagogie, les tirs groupés ont commencé. La première des hérésies, selon les frondeurs, est que le pouvoir s’est autorisé à confier le portefeuille à une femme. Il y a eu immédiatement invasion des plateaux de télévision privées pour accabler la ministre, quitte à inventer des mensonges, jamais entendus jusque là. Un député conservateur, connu pour sa misogynie, a pris la tête de la fronde.
La ministre, que ces personnes ne nomment pas par son nom, mais par la femme de Remaoun, son mari, « est une descendante de juifs», par son grand oncle Si Kadour Benghebrit, fondateur de la Grande mosquée de Paris. Ce musulman a sauvé de l’arrestation et de la déportation des centaines de français juifs durant la seconde Guerre mondiale. Et c’est peut être cela que ces détracteurs ne pardonnent pas. En faisant cette déclaration sur l’origine prétendument juive de la ministre et en l’amplifiant sur les réseaux sociaux, le député et ses compagnons ont cru que leur assertion des plus mensongères, allait jouer sur la sensibilité des Algériens et sur la relation entre Islam et Judaïsme.
Cela n’a cependant pas beaucoup marché malgré une campagne des plus acharnées. Ce faux argument enrobé d’extrémisme religieux n’ayant pas reçu d’échos, il fallait, trouver d’autres arguments pour faire tomber la ministre. « Elle représente l’idéologie laïque extrémiste », a été le deuxième terme de leurs attaques.
Ces attaques n’ont pas été plus fructueuses que les premières et c’est ainsi que la campagne prit une autre dimension, plus insidieuse, animée par les conservateurs de tous bords aidés des syndicats qui leur étaient affiliés.
APRES LES ATTAQUES MENSONGERES, LE COMPLOT
Le complot du Baccalauréat de 2016 en est l’illustration la plus manifeste. Le secteur de l’éducation étant miné souvent de l’intérieur, par beaucoup de ses fonctionnaires eux-mêmes, une fuite à grande échelle des sujets du bac a été mise sur pied et failli déstabiliser la ministre. Il n’en fallait pas plus pour les organisateurs souterrains de cette fuite pour crier à l’incompétence de la ministre dont ils demandaient la démission immédiate.
D’abord la ministre au lieu d’abdiquer a pris la situation en main, en organisant de nouvelles épreuves pour les matières fuitées. Parallèlement, en relation avec les services de la sécurité elle engagea des enquêtes qui aboutirent à des inculpations de responsables du secteur et d’élèves fraudeurs.
Il faut souligner toutefois que la détermination de la ministre pour aller de l’avant a été de pair avec le soutien que certains responsables du gouvernement lui ont apporté et celui des associations de parents d’élèves qui ont compris que la ministre était l’objet de complots. Mais que reproche-t-on au juste à la responsable du secteur ?
Au-delà de la personne de la ministre c’est le programme qu’elle ambitionne de mettre en œuvre qui dérange. Son projet ? Remettre au cœur du système éducatif l’apprentissage des langues et des sciences, l’acquisition des compétences, le gout de la réflexion et de l’innovation plutôt que la répétition. Améliorer l’apprentissage de langue arabe est un des axes de son projet.
A ce jour, l’arabisation forcenée de l’école a produit des analphabètes dans cette langue, comme d’ailleurs pour le français et l’anglais. Les statistiques sont on ne peut plus explicites : sur 100 élèves qui entrent à l’école primaire, seuls 5 décrochent le bac sans redoubler. Chaque année, on élaborait des nouveaux manuels d’enseignement sans que les enseignants n’aient les outils nécessaires pour les appliquer. Aussi, dés sa venue dans le secteur, elle s’est attelée à élaborer un très ambitieux plan de formation qu’elle a commencé à faire appliquer.
LE REJET D’UNE ECOLE MODERNE, OUVERTE SUR L’UNIVERSEL
Depuis 2014 et la prise de fonction de la nouvelle ministre, l’on assiste à une véritable guerre qui déchire les partisans d’une école moderne et algérienne contre les défenseurs d’une école fermée sur elle-même, formant des récitants, des réceptacles, contre une école formant à la réflexion et aux savoirs.
La vraie contradiction entre les deux projets est que l’un impose d’apprendre par cœur et l’autre permet à l’enfant de réfléchir. La ministre n’a pas été la seule à avoir pour projet de réformer l’école profondément sinistrée. Dans les années 2000 il y a eu un grand chantier de reformes mais stoppé net par le pouvoir. Les conservateurs de tous bords, aidés, notamment, par les plus conservateurs du parti FLN (au pouvoir) dénonçaient alors « l’occidentalisation » de l’école parce qu’il était envisagé par les experts une plus grande diversification de l’apprentissage du français et de l’anglais tout en gardant la place prépondérante à l’arabe. Jouant à l’équilibre entre les deux approches, en fait deux courant idéologiques, le pouvoir a abandonné ces velléités de reformes.
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