AA/Dakar(Sénégal)/Arona Basse
A 57 ans, Michaëlle Jean, candidate canadienne pour la succession de Abdou Diouf à la tête de l’Oif a été élue par consensus, dimanche, pour un mandat de quatre ans. Elle est la première femme à occuper ce poste en plus d'afficher un parcours politique fécond et des ambitions majuscules pour la Francophonie.
Dans la salle de conférence, elle déboule en tailleur sombre, sourire radieux sous une salve d’applaudissements. Michaelle Jean a le discours solide, bardé de convictions. Au moment de son premier message au monde francophone, elle étrenne déjà cette fraîcheur de bizut. Gonflée à bloc par le soutien qui l’a portée à la tête de la Francophonie, elle se lance dans une grande plaidoirie pour dégager sa méthodologie. Pourtant elle garde l’œil lucide et la jugeote raisonnée. Sans toiser l’ampleur de la tâche, elle l’aborde sans crâner : «Il est impossible de remplacer le président Abdou Diouf. On ne peut que lui succéder.» Mais, à travers sa personne, la Francophonie tient son Secrétaire général. Il y avait certainement dans ce choix, un impératif de vouloir coller au thème, de synchroniser les décisions en dégageant comme thème de ce Sommet «femmes et jeunes, vecteurs de paix et acteurs de développement».
Candidate du Canada
Au civil, celle qui s’appelle Marie Michaëlle Eden Jean est née à Port-au-Prince à Haïti en 1957. Sa famille fuit Haïti en 1968 au moment où François Duvalier était au pouvoir, pour s’établir à Thetford Mines, au nord-ouest du Québec. De façon officielle, sa famille est reconnue comme étant la première famille afro-américaine à s'établir dans la région. Elève brillante, Michaëlle Jean est plus portée vers l’étude des langues. Elle passe un baccalauréat en langues et littératures hispaniques et italiennes et décroche une maîtrise en littérature comparée à l’université de Montréal. Après ses études, elle enseigne, puis travaille pour un groupe qui aide les femmes victimes de violences conjugales. Michaëlle Jean sort de l’ombre avec un documentaire produit par l’office canadien du film. Elle travaille successivement à Radio Canada en 1988 et à la Cbc Télévision. Journaliste bilingue (anglais et français,) elle parle également l’espagnol, l’italien et le créole haïtien. Mais Michaëlle Jean s’est surtout illustrée à travers l’animation de plusieurs émissions où elle côtoyé d’éminentes personnalités et décroché de nombreux prix, venus couronner une brillante carrière.
Francophonie économique
Mais si Michaëlle Jean a davantage été propulsée au devant de la scène mondiale, c’est grâce à son poste de Gouverneur général du Canada de septembre 2005 à septembre 2010. Elle fut la troisième femme à occuper ce poste après Jeanne Sauvé et Adrienne Clarkson. Le 4 août 2005, Paul Martin, Premier ministre du Canada, annonce que Michaëlle Jean devient le vingt-septième gouverneur général du Canada. La communauté haïtienne du pays, qui la voyait déjà comme une idole, s'est dite extrêmement réjouie de cette nomination, certains se sont même rendus à Ottawa pour assister à son assermentation. Michaëlle Jean renonce à sa nationalité française pour se «libérer de son allégeance à l'égard de la France» et mettre le point sur un imbroglio diplomatique étant donné le statut de commandante-en-chef des Forces armées canadiennes porté par le gouverneur général.
Michaëlle Jean est aujourd’hui l’apôtre d’une Francophonie économique. Elle l’a défendue au plus fort de sa campagne et l’a gravé au cœur de son agenda. Celle qui avait toujours pensé que le «budget de l’Oif est trop faible par rapport à ses ambitions, et la communication actuelle de cette institution pas à la mesure de ses réalisations» veut faire de cette organisation une véritable force d’imposition. Pas seulement réactive, mais prévoyante. «Il faut se souvenir de la raison d’être de l’Oif. Il s’agit de devenir partenaires. La francophonie est née d’une histoire difficile, d’un passé terrible qui a connu la traite sur des siècles, d’une histoire coloniale abominable. La langue française nous a été enfoncée dans la gorge. Elle est ensuite devenue une conquête, une alliance.» , a-t-elle déclaré sans ciller.