AA/ Tunis/ Safwene Grira
L'accord cadre signé, dimanche à Alger, entre Bamako et 6 groupes armés du Nord Mali, pourrait ne pas résister aux obstacles politiques et sécuritaires sur le terrain selon l'expert dans les affaires maliennes, l'auteur et politologue, Babacar Justin Ndiaye, dans un entretien avec Anadolu.
Pour cet expert sénégalais, "les crispations, actes de violence, parfois incontrôlés, de même que différentes manifestations d’hostilité subsistant toujours créent un climat défavorable" et ce, nonobstant des démarches positives entreprises par les uns et les autres.
"Malgré la présence de discours modérés, à l'instar de ce que prône le chef traditionnel et tribal de la région de Kidal le touareg Mohamed Ag Intalla, qui met en avant l'unité du Mali et son indivisibilité, subsistent autour de lui des faucons qui ne suivent pas", estime Ndiaye, qui souligne que la qualité de député d'Ag Intalla explique la dimension consensuelle de son discours.
Engagé depuis juillet 2014, sous égide algérien et médiation internationale, dans une négociation avec les groupes armés du Nord du pays, Bamako est arrivé, dimanche, à signer avec 6 groupes armés, un "accord de paix et de réconciliation" censé mettre fin à la violence qui terrasse le septentrion du Mali depuis des années.
Toutefois, l'accord n'a pas encore été paraphé par la Coordination des mouvements de l'Azawad, une formation qui regroupe, notamment, le plus influent des groupes armés du Nord, le Mouvement National pour la Libération de l'Azawad (MNLA). Le "délai raisonnable" demandé par cette formation est censé lui permettre de consulter la population du Nord pour garantir les conditions d'application de cet accord, selon la déclaration de ses représentants.
"L'une des raisons qui fait que ces négociations sont fragiles, c'est que la volonté politique peut manquer aux uns et aux autres, qui ressentent constamment le besoin d'aller "consulter" je ne sais quelle partie", estime Ndiaye "La même chose se retrouve du côté de Bamako, avec des formations politiques comme celle de l'ancien Premier ministre Soumana Sako, qui estime que l'accord obtenu doit passer par un référendum."
Cette "absence de volonté politique" a son pendant, pour Babacar Ndiaye, qui est le défaut de légitmité politique permettant d'imposer certains actes, certaines décisions.
"Des partis d'opposition à Bamako soulèvent l'insuffisance de la légitimité gouvernementale pour trancher sur une question aussi importante et invoquent, à ce titre, un référendum. Il ne s'agit pas là, pour eux, de la réforme de l’enseignement supérieure ou de la construction d’un pont, mais bel et bien d'une question qui pourrait sceller le destin du Mali." poursuit l'expert sénégalais.
Or, cet "immobilisme" soulève, surtout, pour Ndiaye, "un problème de confiance". Le régionalisme prévue dans l'accord qui se prépare à Alger pourrait ouvrir la voie à "un fédéralisme rampant", refusé par le pouvoir central, mais souhaité par les groupes du Nord.
"Certains pensent que l'accord est fait d'un vocabulaire trompeur pour éviter les mots qui fâchent..comme le mot "fédéralisme" par exemple. Il s'agit quand même d'un accord qui prévoit des assemblées régionales élues au suffrage universel direct ainsi que des polices régionales." énumère le politologue sénégalais.
"Or, cela pourrait constituer, justement, des prémices d'un fédéralisme, des institutions qui ne peuvent qu’évoluer vers le fédéralisme. Et la confiance qui garantira le respect scrupuleux des prescriptions de cet accord, pour qu'il n'aille pas au-delà du simple régionalisme, cette confiance elle fait défaut !" regrette-t-il.
Le texte à propos duquel le Ministre des affaires étrangères algérien, Ramtane Lamamra, assure qu'il sera signé par toutes les parties, se veut un moyen-terme entre les revendications de Bamako et celles des groupes du Nord. S'il élude les termes d'autonomie et de fédéralisme, au profil de "l'unité natioanle" et "l'intégrité territoriale", il définit "l'Azawad" (appellation par laquelle les groupes du Nord définissent le Nord du Mali) comme "une réalité humaine." En outre, il prévoit une plus grande représentation des populations du Nord au sein des institutions nationales.
Malgré ce schéma, censé être à égale distance des revendications des uns et des autres, Babacar Ndiaye soutient que "seul le terrain déterminera le sort de l'accord d'Alger."
"L'accord d'Alger sera apprécié à l'épreuve du terrain. Il pourrait voler en éclats à l'instar de l'accord de Ouagadougou, signé en 2013, et caduc aujourd'hui parce qu'il n'a jamais pu être appliqué" prévient Babacar Justin Ndiaye même s'il reconnaît que le processus d'Alger a bénéficié d'une implication internationale plus conséquente, avec l'engagement, notamment, des Nations-Unies et de l'Union Africaine.