AA/ Tunis/ Fatma Ben Dhaou
Dix ans déjà… Depuis un certain 17 décembre 2010, date à laquelle les Tunisiens ont décidé de réécrire leur histoire et celle de plusieurs autres pays, dans un effet domino spectaculaire, beaucoup de choses ont changé et beaucoup de… sang a coulé sous les ponts.
Après la chute de Ben Ali, qui tenait le pays d'une main de fer, la Tunisie a fait face à plusieurs défis dont l’un des plus graves était d'ordre sécuritaire avec la montée en puissance du terrorisme à l'échelle aussi bien nationale que régionale.
Pourquoi donc le terrorisme s'est-il abattu sur ce paisible pays qu'est la Tunisie ? Quel visage a ce « terrorisme à la tunisienne » ? Par quels moyens le pays a-t-il essayé d’y faire face ? L'Agence Anadolu donne la parole à des experts qui livrent leurs explications.
Quoique le terrorisme n’est pas né avec les premières bouffées de jasmin en 2011 -des attentats ou tentatives d’attentats ont bel et bien eu lieu sous l’ère de Ben Ali- l’extrémisme violent a mis les bouchées-doubles depuis la chute de la dictature, profitant d’un nouveau contexte sécuritaire, mais également socio-politique.
Des groupes armés clandestins se revendiquant de la mouvance « salafiste djihadiste », principale forme idéologique incarnée par l’extrémisme violent dans le pays, se sont installés sur le territoire tunisien, constituant une véritable épée de Damoclès pour la sécurité nationale de la Tunisie.
« Les aspects du terrorisme ont beaucoup changé après la révolution. Avant 2011, les opérations terroristes étaient sporadiques, avec une moyenne d’une opération tous les deux ans… le terrorisme n’avait pas d’assise sociale, et malgré la décennie noire en Algérie, la situation sécuritaire en Tunisie était sous-contrôle » affirme à Anadolu le colonel-major Mokhtar Ben Nasr, ancien porte-parole du ministère de la Défense et ancien président de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme.
Et d’ajouter : « après la révolution, le système de sécurité s’est effondré, des terroristes ont bénéficié de la loi d’amnistie générale pour sortir de prison, des milliers de prisonniers se sont évadés et des partis ou groupes prônant des idées extrémistes et appelant à restaurer le califat ont vu le jour. D’un autre côté, le chaos, les troubles sociaux et les grèves ont touché tous les secteurs, acculant l’institution militaire à être sur plusieurs fronts à la fois, ce qui a inévitablement eu des répercussions sur l’efficacité du système de sécurité ».
Pour sa part, la sociologue et professeure à l’université de Tunis El Manar, Fethia Saidi, voit les choses sous un autre angle. « Le phénomène terroriste est principalement lié à la radicalisation des représentations sociales et identitaires. Il n’a pas changé de visage à la révolution malgré la multiplication des groupes terroristes. Ses origines sociologiques sont les mêmes, même si on assiste à des revendications variées. Il est certain qu’une vision extrémiste lie tous les groupes terroristes quelles que soient leurs revendications. Ainsi, la violence et les crimes contre l’humanité sont le dénominateur commun entre eux » affirme-t-elle dans un entretien accordé à Anadolu.
« L’extrémisme et la radicalisation sont dus à plusieurs facteurs socio-économiques et politiques. La pauvreté, le chômage, l’absence d’une culture approfondie et critique, la déviance sociale, le déni, l’isolement, la fragilité psychologique des jeunes, la perte de repères et la vulnérabilité ; sont tous des facteurs qui peuvent faciliter l’appartenance aux groupes terroristes, sectaires et radicaux » note-t-elle.
Selon la sociologue « les groupes terroristes sont généralement des sous-groupes fermés, cultivant la haine et le non-respect de la différence. Ils entretiennent une socialisation conservatrice et rétrograde marquée par des crises d’identité ».
« Quartiers généraux »
Sur la carte, l’effondrement sécuritaire a fourni une occasion en or aux groupes terroristes pour gagner du terrain et créer une sorte de « quartiers généraux », où ils se sont installés et d’où ils ont commencé à planifier et mettre en œuvre leurs opérations.
Les organisations paramilitaires extrémistes violentes se sont, en effets, dispersées sur les massifs montagneux à la frontière tuniso-algérienne, dans le gouvernorat de Kasserine, et plus spécifiquement sur les Monts Chaambi, Salloum, Sammama et Mghilla. Cette zone montagneuse et boisée présente une configuration naturelle qui constitue une base arrière idéale pour les hors-la-loi. C’est de cette façon que les groupes terroristes ont échappé à la poursuite des unités de la Brigade Anti-Terroriste (BAT), et ont pu mener leurs opérations clandestines.
« Certains résidents de l’Ouest attestent que des jihadistes armés contrôlent désormais de nombreux espaces limitrophes escarpés qui relient la Tunisie à l’Algérie – en dehors des postes frontaliers et des positions contrôlées par les forces de sécurité – sur les 300 kilomètres de la section montagneuse et forestière de la frontière algérienne de Tabarka à Kasserine. La plupart des marchandises de contrebande de haute valeur ajoutée ne pourrait traverser ces territoires sans leur accord. Les trafiquants seraient contraints de ravitailler en vivres ces groupes armés voire de leur verser une taxe de passage », affirme l’ONG internationale, International Crisis Group, dans un briefing daté du 21 octobre 2014.
Ces groupes paramilitaires représentent une mosaïque de groupuscules dont les deux organisations principales sont Okba Ibn Nafaâ (affilié à Al Qaida au Maghreb islamique – AQMI) et Jound al-Khilafa (affilié à Daech).
A ce premier type de groupes viennent s’ajouter des cellules dormantes disséminées sur l’ensemble du territoire tunisien.
« Il convient de distinguer deux catégories de cellules dormantes. La première renvoie à des petits groupes participant aux réseaux d’envoi de jeunes tunisiens dans les zones de combats, à l’étranger, attestant ainsi de leur intégration au sein de mouvements transnationaux du salafisme djihadiste. Le second type de cellules dormantes, qui est particulièrement difficile à identifier, renvoie à des profils d’individus qui, contrairement aux groupes paramilitaires, agissent de façon isolée, par petits groupes ou de manière solitaire. Le passage à la violence chez ces groupes est particulièrement difficile à détecter, mais il convient de souligner que leurs attaques ciblent principalement les forces de sécurité intérieure ou l’armée », note une étude publiée sur le site de recherches « Irénées.net », porté par l’association Modus Operandi.
Ce second type renvoie à ce que les experts appellent « les loups solitaires », comprenez ces jeunes qui partagent un lien idéologique avec un groupe terroriste, mais qui conçoivent et organisent leurs tactiques seuls et passent à l’acte en dehors d’une structure de commandement.
Des experts sécuritaires réunis le 15 février 2019 à Tunis, autour d’une table ronde organisée par l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), ont, d’ailleurs, assuré que la nouvelle façon d’opérer des terroristes qui risque de se multiplier en Tunisie, durant la période à venir, est celle dite des « loups solitaires ». « Ils opèrent de façon spontanée et presque toujours imprévisible » note-t-on.
« Le terrorisme religieux est le plus fanatique et le plus sanguinaire. Nous avons affaire, avec la naissance d’Al Qaida et de Daech dans le monde, à deux mouvances fondamentalistes très violentes. Ces deux groupes veulent imposer leur modèle de société en se basant sur une lecture figée de l’islam. Ils veulent instaurer un modèle de société propre à eux, qui répond à leurs perceptions et agendas. Pour régner, ils cherchent des terrains propices où ils peuvent recruter et propager leur idéologie, et il n’y a pas mieux qu’un pays qui vit une instabilité politique ou/ et une crise socio-économique. C’est malheureusement le cas de la Tunisie » nous affirme Fethia Saidi.

Bilan lourd
Sur le terrain, la chronologie macabre a commencé le 18 mai 2011, date à laquelle le lieutenant-colonel Tahar Ayari et le caporal-chef Walid Hajji étaient tombés en martyrs lors d’affrontements armés avec des éléments appartenant à l’organisation « AQMI » dans la délégation de Rouhia (gouvernorat de Siliana).
Depuis, le rouleau compresseur ne s’est jamais arrêté, avec certes des moments de répit et des années plus sanglantes que d’autres.
L’année 2013 aura son lot d’explosion de mines, notamment au Mont Chaambi, et d’affrontement armés. On retiendra notamment l’embuscade au Mont Chaambi (29 juillet) durant laquelle huit militaires ont été tués et trois autres blessés, et l’échange de tirs entre une patrouille de la garde nationale et un groupe armé à Sidi Ali Ben Aoun (gouvernorat de sidi Bouzid/23 octobre) où six gardes nationaux ont été tués. Mais les Tunisiens se souviendront surtout des deux assassinats politiques qui ont chambardé l’échiquier du pouvoir en Tunisie : deux responsables politiques, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, sont assassinés en février et juillet. Les salafistes d'Ansar Al-Charia sont pointés du doigt. La rue grogne, le pays est à deux doigts de se déchirer mais la tension retombe d’un cran quand le parti Ennahdha se résigne à quitter le pouvoir au profit d’un gouvernement de technocrates. Une année après, Daech revendique les deux assassinats, mais l’affaire traîne toujours dans les couloirs des palais de justice.
« L’effondrement de la sécurité, la faiblesse de l’Etat, le climat de liberté sans limites qui a permis à des groupes terroristes de prêcher l’extrémisme et la violence, (…) l’enlisement de la situation en Libye et la prolifération de la contrebande, notamment la contrebande d’armes …tous ces facteurs ont servi les groupes terroristes leur donnant une importante marge de manœuvre » nous confie le colonel-major Ben Nasr.
Fethia Saidi, elle, parle de « crise multidimensionnelle et de fracture assez nette entre l’élite politique et la société pendant la dernière décennie ».
« L’élite politique n’a pas su résoudre les problèmes sociaux liés à de graves phénomènes gangrénant le tissu social, tels que la drogue, la criminalité, l’absence d’intégration sociale des marginaux, le chômage, la contrebande ou encore la corruption » note-t-elle.
Changement de tactique
2014, changement de tactique : les terroristes ne se contentent plus de planter des bombes dans le Mont Chaambi, ni de faire des embuscades sur la route des convois militaires et policiers, encore moins de s’affronter avec les forces de l’ordre dans les récifs et autres zones « neutres ». Ils sortent de leurs terriers et attaquent l’adversaire dans ses bases. En témoignent l’attaque contre le domicile familial du ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou à Kasserine qui a fait, le 28 mai, quatre morts parmi les policiers, et l’attaque terroriste contre la caserne de Sbeitla (gouvernorat de Kasserine) trois mois plus tard (3 août).
Le point d’orgue de l’activisme de ces groupes terroristes a été au cours de l’année 2015 avec les attentats du Bardo (18 mars/ 21 touristes morts), de Sousse (26 juin/38 touristes morts) et de la Garde présidentielle (24 novembre/13 morts).
Le 7 mars 2016, la Tunisie franchit un autre cap, celui des attaques terroristes transétatiques, quand des miliciens de Daech, en provenance de Libye, attaquent la ville frontière de Ben Guerdane, faisant treize morts et quatorze blessés.
Tout au long de la décennie post-révolution, les attaques terroristes n’ont pas manqué de causer une rupture dans le secteur économique, sapant ainsi la confiance des investisseurs. Toutes ces répercussions sur les volets sécuritaire, économique et social ne font que refléter un fort potentiel de déstabilisation de l’extrémisme violent en Tunisie.
Un autre risque de déstabilisation réside dans le retour potentiel des citoyens tunisiens partis combattre dans les zones de conflit dans les rangs des organisations terroristes. Un véritable casse-tête pour les autorités tunisiennes et un sujet qui divise aujourd’hui encore.
Un arsenal de mesures
La solution sécuritaire a-t-elle échoué ? Non, affirme le colonel- major Ben Nasr, « elle est juste insuffisante ». « La Tunisie n’a pas lésiné sur les moyens pour développer sa stratégie sécuritaire. Avec l’expérience, elle a su ajuster son plan de manœuvre et adopter un arsenal de mesures pour perfectionner son approche sécuritaire. Elle a haussé le budget de l’Intérieur et de la Défense, réformé son système de sécurité, développé les entraînements de ses unités, créé un Conseil de sécurité nationale au sein de la présidence de la république et un pôle sécuritaire et un autre judiciaire pour la lutte contre le terrorisme » nous dit-il. Et de poursuivre : « elle a également créé l’Agence nationale des renseignements, et l’école des renseignements au sein de l’armée, érigé une zone tampon au sud, développé les techniques de surveillance des frontières en recourant à des moyens électroniques en mesure d’empêcher les infiltrations et de réduire la contrebande, établi un commandement sécuritaire militaire et douanier unifié dans certaines zones et décrété les montagnes où se retranchent les terroristes zones militaires fermées ».
« En même temps, l’approche tunisienne en matière de lutte contre le terrorisme ne s’est pas limitée au volet sécuritaire mais a pris en considération les dimensions politique, culturelle, sociologique et religieuse » conclut Mokhtar Ben Nasr qui, faut-il le rappeler, a présidé entre 2018 et 2019 la Commission nationale de lutte contre le terrorisme.
Dix ans ce n’est rien dans l’histoire des peuples, diront les uns …. C’est beaucoup de désillusion diront les autres. Entre espoir et désillusions, le bateau d’une Tunisie embaumée de jasmin et drapée de sacrifices douloureux, avance tant bien que mal, contre vents et marées. Il y a bel et bien un port de l’autre côté de la rive.
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