AA/Tunis/Seif Trabelsi
L’horrible scène de l’exécution des otages coptes égyptiens par l’EIIL en Libye, les raids de l’aviation égyptienne sur la ville de Derna (nord-est) qui ont suivi, puis les différents scénarios d’une intervention militaire égyptienne, ont été autant d’événements qui ont suscité diverses interrogations sur la présence de «l’organisation de l’Etat [islamique] en Libye ». La raison pour laquelle l’organisation a commis cet acte odieux à ce moment précis, les conséquences de ces événements sur la scène politique libyenne et les perspectives réelles d’une solution politique à la difficile crise du pays sont parmi les questions posées.
Toute la configuration politique libyenne actuelle s’insère dans ce qu’il est convenu d’appeler le «carré» politique libyen, car cette configuration comprend quatre parties dont deux participent au dialogue national en cours sous l’égide de l’ONU et deux autres demeurent à l’extérieur de cette initiative.
Le dialogue national libyen conduit et organisé par l’envoyé spécial de l’organisation des Nations Unies, Bernardino Léon, associe deux des plus importantes composantes politiques libyennes, la première axée autour du Congrès général national (CNG) dans la capitale, Tripoli, et la seconde autour du parlement qui se réunit à Tobrouk dans l’est du pays.
Le CNG dont est issu «le gouvernement de salut national» dirigé Omar al-Hassi à Tripoli et qui a pour branche armée les forces Fajr Libya, compte parmi les siens, les courants opposés à l’ancien dirigeant libyen Moamar Kaddafi dont les forces révolutionnaires et islamiques qui avaient provoqué la révolution du 17 février 2011.
Le parlement de Tobrouk a de son côté, engendré le gouvernement provisoire, conduit par Abdallah al-Théni et reconnu internationalement. Le général à la retraite Khalifa Haftar est considéré comme son bras armé. Cette seconde composition est soutenue par une partie du courant libéral libyen et bon nombre de figures politiques du pays comme Mahmoud Jebri ou Mahmoud Chamam ainsi que par des personnalités de l’ancien régime qui avaient fini par le lâcher. L’appui des pays arabes (Egypte, Emirats arabes Unie, Arabie Saoudite et Jordanie entres autres) dont elle bénéficie est beaucoup plus important que celui qui va au Congrès général national.
Deux autres forces opposées complètent le «carré» tout en étant situées à l’extérieur du dialogue national. La première est représentée par les caciques du régime Kaddafi, se trouvant actuellement soit en prison soit à l’étranger et dont certains sont de la famille même de l’ancien dirigeant comme Ahmed Kaddaf al-Dam. Celui-ci vivant au Caire est devenu, selon certains médias, proches des autorités égyptiennes et figure parmi ceux qui ont été exclus de l’exercice de toute responsabilité politique en Libye par une loi du parlement de Tobrouk.
L’autre force rassemble aux côtés de ce qu’on appelle l’Etat islamique en Libye (EI), un certain nombre de groupes extrémistes qui pullulent dans le pays à la faveur de la défaillance de l’autorité d’un Etat central, et qui représentent un mélange hétéroclite d’éléments libyens et étrangers, avec le plus souvent des allégeances à des parties extérieures.
Les relations enchevêtrées et compliquées entre ces quatre composantes sont passées par diverses étapes allant de l’indifférence à la trêve en passant par des conflits.
Pour les forces de Fajr Libya, «l’Opération dignité» conduite depuis mai 2014 par le général Haftar «contre les extrémistes», est «un coup d’Etat» contre la légitimité politique du gouvernement de Tripoli et une tentative de reproduire fidèlement le scénario égyptien. Celui-ci, rappelons-le, a mis en évidence une volonté d’éradiquer les islamistes, après l’éviction de l’ex-président Mohammed Morsi en 2013. De même le général Haftar en lançant son «Opération dignité» n’a eu de cesse de réclamer au peuple libyen «un mandat pour lutter contre le terrorisme». C’est pourquoi les forces de Fajr Libya s’étaient opposé à lui militairement.
En même temps les forces de Fajr Libya combattent les éléments de l’EI pour ce qu’ils représentent, selon elles, comme danger pour le pays, la révolution libyenne et tout le processus politique. Il n’est pas exclu d’ailleurs que de nouveaux affrontements éclatent entre les deux camps dans les prochains jours autour de la région de Syrte.
Seulement en mettant tous ceux qui s’opposent à lui, aussi bien les forces révolutionnaires, celles islamistes ou même les extrémistes comme l’EI en Libye, dans le même panier, celui du «terrorisme», le général Haftar a fait en sorte que toutes ces parties fort différentes se rassemblent dans le cadre de Fajr Libya, oubliant leur différends dans ce bloc contre «le danger qui menace la révolution du 17 février» 2011, qui avait mis fin au régime de Kaddafi.